Cybercriminalité en Afrique : Interpol tire la sonnette d’alarme sur une menace qui déborde les capacités de réponse

La rédaction

août 7, 2026

La cybercriminalité progresse à une vitesse qui dépasse largement les moyens que les États africains lui opposent. Selon le rapport d’évaluation des cybermenaces en Afrique 2025 d’Interpol, les signalements d’escroqueries en ligne ont bondi jusqu’à 3 000 % dans certains pays du continent, tandis que les rançongiciels, amplifiés par l’intelligence artificielle, s’attaquent désormais aux infrastructures critiques d’États souverains. Pour l’Afrique de l’Ouest, la fenêtre d’action se rétrécit.


Une progression des menaces qui dépasse les projections

Les chiffres compilés par Interpol pour 2024-2025 sont sans ambiguïté : la cybercriminalité représente désormais plus de 30 % de l’ensemble des infractions signalées en Afrique de l’Ouest et de l’Est. Les pertes financières directement imputables à ces attaques dépassent 4 milliards de dollars par an à l’échelle du continent, selon les estimations structurelles de l’organisation policière internationale. Des données plus granulaires font état d’une hausse des pertes documentées, passées de 192 millions à 484 millions de dollars depuis 2024, soit environ 275 milliards de francs CFA.

Quatre grandes catégories de menaces structurent ce tableau : les rançongiciels, les escroqueries en ligne, les compromissions de messagerie professionnelle et les attaques contre les infrastructures critiques. En Afrique de l’Ouest, des cas précis ont été documentés. Air Côte d’Ivoire a subi une attaque par rançongiciel avec exfiltration et chiffrement de données, les fichiers ayant été rendus publics après refus de payer la rançon. Au Sénégal, la Direction de l’automatisation des fichiers l’agence responsable des cartes d’identité, passeports et données biométriques a été compromise, entraînant une suspension temporaire de la production des cartes nationales d’identité. Au Nigeria, la fintech Flutterwave a perdu environ 7 millions de dollars lors d’une attaque survenue en avril 2024.

L’intelligence artificielle générative ajoute une couche supplémentaire de vulnérabilité. Si les cas d’usage malveillant de l’IA directement attribués à des attaques ciblant l’Afrique de l’Ouest restent difficiles à documenter précisément, Interpol signale que les outils d’IA sont désormais mobilisés pour automatiser la génération de courriels de phishing, créer des contenus frauduleux crédibles et affiner le ciblage des victimes. La barrière à l’entrée pour les cybercriminels s’abaisse, quand celle des États pour se défendre reste structurellement haute.


Des capacités institutionnelles encore très insuffisantes

Le diagnostic posé par Interpol sur les capacités de réponse des États africains est sévère. Seulement 30 % des pays interrogés déclarent disposer d’un système de signalement des incidents. À peine 29 % ont mis en place un référentiel de preuves numériques, et 19 % seulement disposent d’une base de données de renseignements sur les cybermenaces. Ces chiffres, tirés du rapport Africa Cyberthreat Assessment 2025, décrivent un écosystème institutionnel fragmenté, où les outils de base font encore défaut dans la majorité des juridictions.

Le problème de la coopération transfrontalière est particulièrement aigu. Selon le même rapport, 86 % des pays africains sondés estiment que leur capacité de coopération internationale doit être améliorée : procédures bureaucratiques lentes, absence de réseaux opérationnels, accès limité aux plateformes et données hébergées à l’étranger. Or, par nature, la cybercriminalité ne respecte aucune frontière.

L’écart budgétaire est lui aussi documenté. Les pays d’Afrique subsaharienne hors Afrique du Sud consacrent en moyenne 0,03 % de leur PIB à la cybersécurité, contre 0,25 % dans les marchés dits matures. L’Union africaine recommande de « prioriser la cybersécurité dans les budgets nationaux », sans fixer de norme chiffrée contraignante. Pour les analystes d’Agence Ecofin, les pays africains devraient investir collectivement 4,2 milliards de dollars par an pour atteindre un niveau de résilience satisfaisant un objectif encore très loin des réalités budgétaires actuelles.


Les opérations d’Interpol : des résultats encourageants, une réponse encore insuffisante

Face à cette progression, Interpol a conduit deux opérations coordonnées sur le continent. L’opération Africa Cyber Surge I, menée de juillet à novembre 2022, a abouti à dix arrestations et à la perturbation de plus de 200 000 éléments d’infrastructure malveillante. Africa Cyber Surge II, lancée en avril 2023 sur quatre mois, a permis quatorze arrestations supplémentaires, l’identification de plus de 20 000 réseaux suspects, la fermeture de 615 sites malveillants au Kenya et de deux marchés du darknet au Cameroun, pour des pertes associées estimées à plus de 40 millions de dollars. En 2024, une opération de grande ampleur a permis l’arrestation de plus de 1 000 suspects sur le continent.

Ces résultats sont réels, mais ils restent conjoncturels face à l’ampleur structurelle du phénomène. Interpol lui-même reconnaît que 90 % des pays africains interrogés jugent nécessaire une amélioration significative des capacités de répression et de poursuite des cybercriminels. Les opérations ponctuelles ne sauraient suppléer à des dispositifs permanents.


Le Sénégal et le cadre régional : des fondations fragiles

Au niveau national, le Sénégal s’appuie sur sa Stratégie nationale de cybersécurité 2022 (SNC2022), intégrée au programme Sénégal Numérique 2025. Ce cadre prévoit la protection des infrastructures numériques critiques, le renforcement du CERT/CSIRT national et la participation aux coopérations régionales. Des instances complémentaires Commission de protection des données personnelles, Commission nationale de cryptologie, unités spécialisées de police et de gendarmerie composent l’architecture institutionnelle. Toutefois, des sources secondaires signalent que la SNC2022 n’a pas toujours disposé du statut formel et des ressources nécessaires à sa pleine application.

Sur le plan continental, la Convention de Malabo sur la cybersécurité et la protection des données personnelles constitue le cadre normatif de référence. Le Sénégal l’a ratifiée dès le 3 août 2016. À ce jour, 19 États africains l’ont formellement ratifiée, un chiffre encore limité au regard des 55 membres de l’Union africaine. La lenteur des ratifications fragilise la portée juridique du dispositif et limite l’harmonisation des législations, condition sine qua non d’une coopération policière efficace.

En Afrique de l’Ouest, la CEDEAO s’est engagée dans des initiatives de renforcement des capacités cyber, mais leur traduction opérationnelle reste en deçà des besoins. La fracture entre l’ambition affichée dans les textes régionaux et les réalités de terrain est l’un des angles morts du débat sur la sécurité numérique en Afrique subsaharienne.


Une course contre la montre

Le rapport Interpol 2025 documente aussi des avancées. En 2024, 67 % des pays participants ont organisé des événements de renforcement des capacités, et 44 % ont créé ou élargi des unités spécialisées dans la lutte contre la cybercriminalité. Plusieurs États ont renforcé leurs cadres juridiques. Ces progrès sont réels et méritent d’être soulignés.

Ils n’effacent pas pour autant l’essentiel du diagnostic : les cybermenaces évoluent à un rythme que les dispositifs de protection actuels ne parviennent pas à suivre. La montée en puissance de l’IA générative dans l’arsenal des groupes criminels, la sophistication croissante des rançongiciels et l’internationalisation des réseaux frauduleux placent les États d’Afrique de l’Ouest devant une exigence de rattrapage urgent, qui suppose à la fois des investissements budgétaires significatifs, une harmonisation juridique régionale accélérée et une coopération opérationnelle renforcée entre services spécialisés.

La question qui se pose désormais aux décideurs de la région n’est plus de savoir si la menace est réelle les données le confirment. Elle est de savoir si la cybersécurité sera enfin traitée comme une priorité budgétaire et stratégique de premier rang, ou si elle continuera d’être reléguée derrière les urgences politiques du moment, au risque de voir les pertes s’accumuler et la confiance dans les infrastructures numériques s’éroder durablement.


Sources