La progression du JNIM vers les franges occidentales du Mali, à quelques kilomètres à peine du territoire sénégalais, oblige l’Union africaine à démontrer qu’elle peut agir avant l’installation de nouveaux réseaux jihadistes, et non après. Le dialogue engagé entre la Commission de l’UA et les autorités gambiennes sur la sécurité sahélienne constitue un signal politique, mais la question des moyens réels reste entière.
Kidira, signal d’alarme aux portes du Sénégal
Le 1er juillet 2025, une attaque coordonnée visait Diboli, poste-frontière malien situé à moins de deux kilomètres de Kidira, côté sénégalais. Les cibles : postes de police et de douane, infrastructure symbolique d’un État présent à la frontière. D’après France 24, au moins un civil a été tué lors de cet assaut attribué au JNIM, Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin, principal groupe jihadiste opérant au Sahel. Les habitants de Kidira ont entendu les coups de feu de l’autre côté de la frontière.
Cet épisode n’est pas isolé. Depuis 2024, le groupe armé a multiplié les attaques dans la région de Kayes, à l’extrême ouest du Mali, en ciblant des convois, des postes de sécurité et des axes routiers reliant Bamako au Sénégal et à la Mauritanie. Selon un rapport du Commissariat général aux réfugiés et apatrides (CGRA) belge daté de novembre 2024, deux douzaines d’incidents armés ont été recensés dans cette zone au cours de l’année précédente. La frontière maliano-sénégalaise, longtemps considérée comme un espace relativement préservé, s’est transformée en nouvelle ligne de contact.
La Casamance, enclave sénégalaise géographiquement séparée du reste du pays et traversée par la Gambie, constitue l’autre espace de vigilance. Son histoire conflictuelle, ses forêts denses et ses réseaux de passage transfrontaliers en font un terrain potentiellement réceptif à l’implantation de cellules jihadistes, si la confiance entre populations locales et forces de sécurité devait continuer à s’éroder.
L’UA face au test de la prévention : instruments disponibles, résultats incertains
C’est dans ce contexte que l’Union africaine a engagé un dialogue avec le ministre gambien de la Défense sur la situation sécuritaire au Sahel, avec la participation directe du président de la Commission de l’UA. Le signal diplomatique est réel. Mais il intervient alors que la menace est déjà matérialisée à la frontière, ce qui pose la question centrale : l’Union africaine est-elle structurellement capable d’agir en amont ?
Sur le papier, l’architecture institutionnelle existe. L’Architecture africaine de paix et de sécurité (APSA), dont le Département Paix et Sécurité de la Commission UA est le pilier depuis 2004, comprend un Conseil de paix et de sécurité, un mécanisme d’alerte précoce, un Centre africain d’étude et de recherche sur le terrorisme (CAERT) et le Processus de Nouakchott pour la coopération sahélo-saharienne. La stratégie antiterroriste de la CEDEAO, adoptée en 2013 et structurée autour de trois piliers, prévention, poursuites, reconstruction, s’ajoute à ce dispositif avec un plan d’action 2020-2024.
En mars 2025, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA tenait une réunion consacrée à la déradicalisation comme levier de lutte contre l’extrémisme violent, signalant une prise de conscience de la dimension non strictement militaire du problème. Un nouveau plan stratégique continental était en préparation. Ces évolutions témoignent d’une montée en gamme conceptuelle indéniable.
Le gap structurel : entre ambitions et capacités financières
La limite la plus documentée reste le financement. Pour 2024, le budget consacré aux opérations de soutien à la paix au sein de l’APSA s’élevait à 161 millions de dollars, financés à 100 % par des partenaires internationaux. Sur l’ensemble du budget de l’UA approuvé cette année-là (605 millions de dollars), 76,1 % provenaient de contributions extérieures. Le partenariat UE-UA prévoit par ailleurs 730 millions d’euros pour les opérations de soutien à la paix dirigées par l’Afrique sur la période 2021-2025. Cette dépendance structurelle au financement externe n’est pas nouvelle, mais elle fragilise l’autonomie d’action de l’organisation, notamment pour des interventions préventives rapides qui ne s’inscrivent pas dans un cadre onusien préexistant.
Les analystes de l’Institut d’études de sécurité (ISS) le formulent clairement : la prévention efficace dépend moins d’une capacité autonome de l’UA que de sa faculté à orchestrer les acteurs régionaux et à mobiliser des ressources en temps utile. L’IFRI va dans le même sens en estimant qu’il est « encore temps de prévenir » une dégradation dans les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, mais que cette fenêtre reste étroite et conditionnée à une action coordonnée avant l’enracinement des groupes.
Le précédent burkinabè : leçon non assimilée ?
L’histoire récente du Burkina Faso offre un étalon de mesure. Avant l’aggravation jihadiste de 2019-2021, l’UA avait bien tenté des actions préventives : soutien aux mécanismes d’alerte précoce transfrontaliers, cadres de prévention des conflits communautaires liés à la transhumance, stratégie régionale pour le Sahel incluant des patrouilles mixtes et la sécurisation des camps de réfugiés. Une évaluation du Fonds des Nations unies pour la consolidation de la paix (PBF) conclut que ces dispositifs ont produit des effets « réels » dans la gestion communautaire des conflits et le renforcement des liens entre citoyens et institutions, mais circonscrits et insuffisants pour enrayer la crise sécuritaire globale. L’action préventive a existé ; elle n’a pas suffi.
Ce bilan éclaire les limites d’une approche institutionnelle qui peine à convertir des cadres de coordination en capacités d’intervention rapide et territorialement ciblées. Neuf opérations de soutien à la paix ont été mandatées par l’UA depuis 2003, et africacenter.org recense plus de 70 000 personnels autorisés dans l’ensemble des opérations africaines, mais ces chiffres globaux ne se traduisent pas en présence opérationnelle au Sahel occidental.
Renseignement partagé et confiance locale : les deux variables critiques
Face à la menace émergente sur l’axe Kidira-Casamance, deux leviers sont identifiés comme prioritaires par les acteurs institutionnels : le renforcement du renseignement transfrontalier et la reconstruction de la confiance entre populations et forces de sécurité. Ces deux dimensions sont indissociables. L’expansion jihadiste dans le Sahel central a systématiquement exploité les zones où l’État était perçu comme absent, prédateur ou étranger aux communautés locales. Le Casamance, marqué par des décennies de conflit séparatiste avec le MFDC, cumule précisément ces facteurs de vulnérabilité.
La coopération bilatérale entre Dakar et Banjul constitue une première réponse à l’enjeu du renseignement partagé. Le dialogue UA-Gambie sur la sécurité sahélienne s’inscrit dans cette logique de coordination sous-régionale, en mobilisant un acteur, la Gambie, dont la position géographique d’enclave dans le Sénégal en fait un maillon incontournable de toute architecture sécuritaire régionale. Le fait que le président de la Commission de l’UA soit directement impliqué dans ces échanges signale une volonté de traiter la question à un niveau politique suffisamment élevé pour débloquer des engagements concrets.
Une crédibilité à construire dans la fenêtre qui reste ouverte
L’Union africaine n’est pas absente du Sahel. Elle dispose de cadres institutionnels, d’un mandat politique et d’une capacité de médiation reconnue. Mais son bilan opérationnel sur la prévention jihadiste, entendue comme la capacité à empêcher l’implantation de nouveaux réseaux avant qu’ils ne s’enracinent, reste insuffisamment documenté et, là où il est évalué, modeste. Le cas burkinabè illustre le risque d’une prévention correctement outillée sur le plan conceptuel mais trop fragile sur le plan opérationnel pour faire la différence au moment critique.
La progression vers Kidira place l’organisation continentale devant une épreuve de crédibilité concrète. L’engagement diplomatique avec la Gambie est un début ; il ne vaut que s’il débouche sur des mécanismes effectifs de partage de renseignement, de coopération frontalière et de soutien aux États riverains avant que la menace ne franchisse le seuil d’implantation durable. La question n’est plus théorique : la fenêtre d’action préventive existe encore, mais elle se rétrécit à chaque attaque documentée à moins de deux kilomètres du Sénégal.
Sources
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Attaque de Diboli : la menace jihadiste met l’est du Sénégal en alerte : France 24, février 2026
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Kidira face à la peur d’une contagion du conflit malien : RFI, février 2026
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L’ombre du djihadisme s’étend sur la frontière entre le Mali et le Sénégal : Le Figaro, août 2025
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Les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, nouvelle terre d’expansion des groupes djihadistes : IFRI
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Les opérations de paix conduites par les Africains : un outil essentiel pour la paix et la sécurité : Africa Center for Strategic Studies
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Stratégie de l’Union africaine pour la région du Sahel : AUPAPS, UA
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Communiqué de la 1266e réunion du CPS sur la déradicalisation : Conseil de paix et de sécurité de l’UA, mars 2025
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Évaluation du portefeuille du PBF au Burkina Faso 2017-2024 : Nations unies / PBF
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Partenariat UE-UA Paix et Sécurité 2025 : Service européen pour l’action extérieure, 2025
- Alliance des États du Sahel : ce que les chiffres disent vraiment du bilan sécuritaire
- Coopération policière transfrontalière au Sahel : l’AES entre architecture institutionnelle et réalité de terrain
- TERRORISME : Le Nigeria accuse l’AES, l’isolement du Sahel fait le jeu des jihadistes
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