Excision au Mali : Assimi Goïta pris en étau entre pressions religieuses et obligations internationales

La rédaction

août 28, 2026

Une campagne numérique favorable à l’excision a resurgi sur les réseaux sociaux maliens, forçant la junte au pouvoir à arbitrer entre ses alliés religieux et ses engagements multilatéraux. La réponse des autorités de transition suspendre les ONG de prévention plutôt que la pratique elle-même révèle l’état des rapports de force à Bamako.

Une campagne virale qui rouvre une plaie ancienne

Les affiches ont circulé rapidement, reprenant des slogans paternalistes du type « Protégeons les filles » ou « Oui à l’excision », habillés d’une charte graphique soignée pour simuler l’apparence d’une initiative institutionnelle. Selon Courrier International, cette campagne se présente explicitement comme un acte de soin et de sauvegarde des filles retournant ainsi le cadre discursif habituellement mobilisé par les défenseurs des droits. La diffusion a rapidement dépassé les frontières maliennes, relayée par des comptes ouest-africains difficiles à attribuer, avec, dans certains cas, le recours présumé à des images générées par intelligence artificielle.

L’indignation a été immédiate sur les réseaux sociaux, mais la controverse s’inscrit dans un terreau bien plus profond. L’UNICEF estime que 89 % des femmes et filles maliennes âgées de 15 à 49 ans ont subi des mutilations génitales féminines (MGF), soit environ huit millions de personnes. Le Mali figure ainsi parmi les pays à prévalence la plus élevée au monde. Ce contexte n’est pas nouveau : dès 2006, des associations islamiques et des imams s’étaient déjà mobilisés publiquement autour du slogan « Oui à l’excision, non au dénigrement de l’islam », preuve que l’argumentaire pro-excision est antérieur aux réseaux sociaux, même si sa forme virale et numérique est plus récente.

La junte en arbitre contraint

Face à la polémique, les autorités de la transition n’ont pas condamné la campagne. Elles ont fait le choix inverse : ordonner la suspension des activités de prévention menées par des organisations non gouvernementales. Le Comité consultatif national d’éthique pour la santé et les sciences de la vie (CNESS) a adressé, le 26 août, un courrier à l’antenne malienne de la Société de développement international (SDI), ONG canadienne active dans le domaine de l’égalité des genres et de la santé, lui intimant l’arrêt de ses opérations. D’autres organisations auraient reçu des injonctions similaires.

Ce positionnement illustre la logique de survie politique qui gouverne les décisions d’Assimi Goïta sur les sujets de société. Comme le détaille Jeune Afrique, la junte cherche à contenir le débat plutôt qu’à le trancher, en donnant des gages aux milieux religieux qui constituent l’un de ses principaux soutiens civils. Le Haut Conseil islamique du Mali (HCIM), dont le chef Cheick Chérif Ousmane Madani Haïdara avait publiquement interpellé Goïta en 2023 pour lui demander d’écouter les préoccupations religieuses, représente un acteur incontournable de cette équation. Si aucune prise de position officielle du HCIM sur l’excision n’a été documentée en 2024, le pouvoir n’ignore pas que toute mesure perçue comme contraire aux sensibilités islamiques conservatrices peut rapidement se transformer en mobilisation hostile.

Un vide juridique qui facilite l’ambiguïté

La manœuvre de la junte est rendue possible, en partie, par l’absence persistante de cadre légal contraignant. Le Mali ne dispose d’aucune loi nationale spécifiquement consacrée à l’interdiction des MGF. Plus significatif encore : le nouveau Code pénal adopté en décembre 2024, issu de la loi n° 2024-027 promulguée le 13 décembre, ne crée pas davantage d’infraction autonome en la matière, alors qu’une incrimination spécifique figurait dans un avant-projet et n’a pas été retenue dans le texte final. Seule une circulaire du ministère de la Santé datant de 1999 interdit la pratique dans les établissements sanitaires directive administrative sans portée pénale générale.

Cette lacune est d’autant plus frappante que le Mali a ratifié l’ensemble des instruments internationaux pertinents : la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) dès 1985, le Protocole de Maputo qui impose explicitement aux États d’interdire légalement les MGF, ainsi que la Convention relative aux droits de l’enfant et la Convention contre la torture, ratifiée également en 1985. Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme avait déjà qualifié en 2020 l’absence de criminalisation des MGF au Mali de violation des droits fondamentaux des femmes. Ces ratifications créent des obligations claires adopter une législation, poursuivre les auteurs, sensibiliser les communautés, assurer l’accès aux soins pour les victimes que Bamako n’honore qu’imparfaitement depuis des décennies.

Des tentatives de réforme ont pourtant eu lieu. Entre 2002 et 2017, le gouvernement a proposé à plusieurs reprises des projets de loi pour criminaliser les MGF et lutter contre la violence sexiste. Chacune s’est heurtée à l’opposition des chefs religieux et n’a jamais abouti. La transition en cours ne rompt pas avec ce schéma : elle le perpétue.

Les ONG prises en étau

La suspension des activités de prévention frappe des organisations qui opèrent dans un espace déjà rétréci. Un expert indépendant de l’ONU s’est dit « profondément préoccupé » par la dissolution d’organisations de la société civile au Mali et par les restrictions croissantes aux libertés fondamentales. Le rapport du Haut-Commissariat aux droits de l’homme pour 2024 souligne le rétrécissement continu de l’espace civique au Mali, avec notamment un décret suspendant des activités politiques d’associations. La mise à l’écart des ONG anti-excision s’inscrit dans ce mouvement plus large de contrôle de la société civile par les autorités de transition.

Pour la SDI et les organisations similaires, l’enjeu est double : elles perdent la capacité d’agir sur le terrain au moment précis où une campagne pro-MGF vient de remettre la pratique au centre du débat public, et elles se trouvent sans recours institutionnel crédible dans un environnement où les garde-fous judiciaires et parlementaires habituels sont suspendus ou inexistants. À titre de comparaison, ni la Guinée ni le Burkina Faso pourtant également gouvernés par des juntes ne semblent avoir adopté de mesures équivalentes de suspension ciblée contre des ONG anti-MGF, même si la documentation sur ce point reste fragmentaire.

La marge de manœuvre de Goïta

Le choix de la junte révèle une arithmétique politique précise. Les acteurs religieux constituent un soutien diffus mais socialement structurant, difficile à aliéner sans coût. À l’inverse, les ONG internationales de santé reproductive et les organisations onusiennes n’ont pas les mêmes leviers de pression directe sur le régime d’autant que Bamako a déjà démontré, depuis 2021, sa capacité à rompre avec les partenaires occidentaux sans en assumer immédiatement les conséquences.

La contrainte réelle viendra des mécanismes de suivi des conventions ratifiées : les comités onusiens de surveillance de la CEDEF et du Protocole de Maputo peuvent formuler des recommandations et exposer Bamako à des critiques formelles dans les enceintes multilatérales. Mais ces pressions restent lentes et indirectes, et la junte a montré une tolérance élevée à ce type de friction diplomatique.

La véritable ligne de fragilité se situe sans doute ailleurs : si des voix maliennes femmes, professionnels de santé, associations locales parvenaient à structurer un plaidoyer interne autour de cette question, elles priveraient la junte de son argument implicite selon lequel la demande d’interdiction serait une ingérence extérieure. C’est précisément cet espace de débat public que la suspension des ONG tend à étouffer et c’est là que se joue, in fine, la question la plus difficile pour Assimi Goïta : peut-il contenir indéfiniment un sujet que la démographie et la santé publique remettront sur la table, quels que soient les arbitrages politiques du moment ?

Sources