Les régions septentrionales du Ghana subissent les contrecoups de l’insécurité sahélienne et les autorités ne s’y trompent plus. Face à la progression des groupes armés au Burkina Faso voisin et à des tensions communautaires historiques qui couvent depuis des décennies, il a opté pour une stratégie à plusieurs étages : présence militaire accrue, médiation intercommunautaire et investissements publics ciblés. L’équation reste fragile, mais elle dessine un modèle qui mérite l’analyse.
Bawku, laboratoire involontaire d’une stabilisation sous contrainte
Tout commence, ou presque, à Bawku. Cette ville de l’Upper East, adossée à la frontière burkinabè, concentre depuis des décennies les tensions entre les communautés Kusasi et Mamprusi. Le conflit plonge ses racines dans l’administration coloniale britannique : en appliquant la politique de l’« indirect rule », les Britanniques avaient reconnu l’autorité des chefs mamprusi sur Bawku, institutionnalisant une domination que les Kusasi n’ont jamais pleinement acceptée. Depuis l’indépendance, chaque recomposition politique nationale a eu tendance à raviver la dispute, la chefferie étant à la fois un titre de légitimité coutumière, un levier d’accès à la terre et un instrument de clientélisme partisan.
La dernière phase, ouverte depuis 2021, est particulièrement sévère. Selon les données de l’ACLED, les incidents violents dans les régions septentrionales ont connu une nette recrudescence en 2024, avec dix-sept événements enregistrés entre octobre et novembre avant un reflux partiel en fin d’année. Les affrontements entre milices communautaires rivales y dominent, alimentés par une circulation accrue des armes à feu et par l’instabilité régionale importée du Burkina Faso.
C’est dans ce contexte qu’Accra a déployé environ mille soldats à Bawku au printemps 2023, après l’assassinat d’un officier de l’immigration en avril de cette année. Ce déploiement musclé, articulé autour du 11th Infantry Battalion basé dans la ville, s’est accompagné d’une intensification du renseignement de proximité et de la mise en place de bases opérationnelles avancées dans les zones frontalières. Le résultat, une accalmie relative, illustre à la fois les possibilités et les limites d’une réponse militaire pure.
Une menace jihadiste encore contenue, mais structurellement présente
Le voisinage burkinabè pèse lourdement sur le calcul sécuritaire ghanéen. Le JNIM et des groupes affiliés sont actifs dans les Cascades et d’autres zones du sud-ouest burkinabè, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière ghanéenne. Pour autant, aucune attaque jihadiste confirmée n’a été documentée sur le sol ghanéen à ce jour : les incidents de Bawku relèvent principalement des tensions intercommunautaires, même si la frontière entre les deux phénomènes tend à se brouiller.
Les analyses convergent néanmoins sur un risque structurel. Comme le souligne l’Institut de Stockholm pour la recherche sur la paix (SIPRI), le Ghana présente des facteurs de vulnérabilité classiques : porosité frontalière, flux de réfugiés, zones périphériques sous-administrées. L’ISS Africa a, de son côté, identifié le nord ghanéen comme un espace pouvant servir de base arrière, de couloir logistique ou de zone de repos pour des combattants opérant au Burkina Faso, sans que cela se traduise encore par des attaques revendiquées sur le territoire ghanéen. La logique est stratégiquement cohérente pour les groupes concernés : mieux vaut préserver un sanctuaire que le compromettre par une offensive prématurée.
Cette lecture nuancée est partagée par Crisis Group, qui décrit le Ghana comme un pays encore relativement épargné mais dont les marges de manœuvre se réduisent à mesure que la pression sahélienne s’intensifie. La question n’est donc pas de savoir si le débordement sahélien au Ghana est un fait accompli, il ne l’est pas, mais d’anticiper le moment où une présence discrète basculerait vers une implantation durable.
La réponse d’Accra : trois piliers en construction
Face à cette configuration, les autorités ghanéennes ont articulé leur réponse autour de trois dimensions interdépendantes.
Le pilier militaire : structurer sans saturer
Le dispositif repose sur une architecture régimentaire consolidée. Le 10th Infantry Battalion, mécanisé, couvre l’Upper West depuis Wa ; le 11th Battalion assure l’Upper East depuis Bawku ; le 6th Battalion, basé à Tamale, est responsable de la Savannah Region et de la Northern Region. Des bases opérationnelles avancées ont été annoncées dans l’Upper East et l’Upper West, et une base aérienne tactique est prévue à Jogboi pour renforcer la couverture du nord. En mars 2025, un bataillon supplémentaire a été déployé dans les communautés frontalières de ces trois régions, à titre préventif.
Ce dispositif reste toutefois contraint : les Forces armées ghanéennes comptent entre quinze mille et vingt mille militaires actifs au total, ce qui limite les marges de manœuvre pour un renforcement massif et durable du nord sans déshabiller d’autres zones.
La coopération régionale : des mécanismes réels, des résultats partiels
Le Ghana s’est engagé dans plusieurs cadres de coopération sécuritaire régionale. L’Initiative d’Accra, dont le secrétariat est installé dans la capitale ghanéenne, constitue le principal mécanisme de coordination entre pays côtiers pour prévenir l’expansion jihadiste. Les opérations « Koundalgou », dont la quatrième phase, en novembre 2021, avait mobilisé plus de 5 720 soldats de plusieurs pays de la région, illustrent la volonté de traiter la menace de manière transfrontalière.
Avec le Burkina Faso, la coopération bilatérale repose sur un protocole de sécurité couvrant les échanges entre forces armées, police, douanes et services d’immigration. Une commission conjointe de réaffirmation de la frontière a été établie en 2024. Mais les coups d’État successifs à Ouagadougou et le retrait du Burkina Faso de la CEDEAO ont considérablement compliqué la coordination opérationnelle. La CEDEAO elle-même traverse une crise institutionnelle qui affaiblit sa capacité à agir comme architecture de sécurité régionale cohérente.
Le développement comme outil de prévention
La troisième dimension, la moins visible, mais peut-être la plus déterminante à long terme, est celle des investissements publics dans les régions septentrionales. L’objectif est double : réduire les vulnérabilités socio-économiques qui facilitent le recrutement par les groupes armés et renforcer le lien entre les populations du nord et l’État central.
Cette logique n’est pas propre au Ghana. Le Togo a adopté une démarche similaire avec son Programme d’urgence pour les Savanes, doté initialement de 26,6 millions de dollars, qui combine infrastructures, services sociaux et résilience économique. Le Bénin a, lui, privilégié un dispositif plus militarisé, l’opération Mirador avec environ 3 000 soldats, tout en créant une agence de gestion intégrée des espaces frontaliers. Ces expériences comparées, analysées notamment par l’Africa Center for Strategic Studies, suggèrent que l’articulation entre sécurité et développement est plus efficace que la militarisation exclusive, sans pour autant garantir des résultats immédiats.
Les défis d’une stabilisation durable
L’accalmie observée à Bawku ne doit pas masquer la fragilité des acquis. Trois dynamiques méritent attention.
La première est la permanence des griefs historiques. Tant que la question de la légitimité de la chefferie de Bawku ne sera pas réglée, ou du moins institutionnellement apaisée, la présence militaire ne fera que contenir un conflit sans le résoudre. La médiation intercommunautaire, portée par des acteurs locaux et appuyée par le National Peace Council ghanéen, reste le seul instrument capable de s’attaquer aux causes profondes.
La deuxième est la dynamique sahélienne elle-même. La situation au Burkina Faso continue de se dégrader, et la capacité des groupes armés à se déplacer vers le sud ne faiblit pas. Le Ghana n’a pas d’autre choix que de renforcer son dispositif de renseignement frontalier et d’approfondir sa coopération avec les États voisins encore membres de la CEDEAO, Côte d’Ivoire, Togo, dont les régions septentrionales font face aux mêmes pressions.
La troisième est la soutenabilité politique et budgétaire de l’effort. Un déploiement militaire renforcé et un programme d’investissements dans le nord supposent des ressources que l’État ghanéen, confronté à une situation économique difficile depuis plusieurs années, peine à mobiliser durablement. Le risque est réel de voir les acquis sécuritaires s’éroder si les capacités de l’État à maintenir une présence et à financer le développement local viennent à fléchir.
Un modèle en construction, pas encore une réussite
Le Ghana illustre la difficulté de convertir des avancées sécuritaires ponctuelles en stabilité structurelle. L’approche multidimensionnelle qu’Accra cherche à mettre en œuvre, alliant présence militaire, médiation communautaire et investissement public, est analytiquement solide. Mais elle se heurte à des contraintes matérielles, à des dynamiques régionales qui échappent au contrôle ghanéen et à des conflits locaux dont les ressorts dépassent largement la seule variable sécuritaire. La véritable question n’est pas de savoir si le Ghana peut éviter le scénario sahélien, il le peut encore, mais de savoir s’il dispose du temps, des ressources et de la cohérence stratégique pour le faire durablement.
Sources
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Données sur les incidents violents au Ghana : ACLED, 2024
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La menace jihadiste au nord du Ghana et du Togo : Fondation Konrad Adenauer, 2023
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L’implantation des groupes terroristes au nord du Ghana : IRIS / Wathi, mai 2023
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Recadrer la réponse des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest à l’extrémisme violent : Africa Center for Strategic Studies, 2024
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Le Ghana sert-il de base arrière aux jihadistes opérant au Burkina Faso ? : RFI, octobre 2024
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Prévention de l’extrémisme violent – Note SIPRI : SIPRI, 2023
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La coopération sécuritaire ouest-africaine peut-elle se reconstruire à partir des frontières ? : ISS Africa, 2023
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Coopération sécuritaire Ghana – Burkina Faso : Ambassade du Burkina Faso au Ghana
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Ghana : le prochain front du djihad sahélien ? : Africa 24 Monde, 2024