Importations de riz en Afrique de l’Ouest : le talon d’Achille de la souveraineté alimentaire régionale

La rédaction

juin 19, 2026

La liquidation en cours de la Compagnie agricole de Saint-Louis (CASL), rizerie ultramoderne implantée dans la vallée du fleuve Sénégal, illustre avec une brutalité rare les contradictions d’une ambition régionale : produire suffisamment de riz pour nourrir l’Afrique de l’Ouest sans dépendre des marchés asiatiques. Cet échec n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un schéma que l’on retrouve au Mali, en Côte d’Ivoire et dans plusieurs pays de la CEDEAO, où les rizeries industrielles peinent structurellement à survivre face à des importations massives et bon marché.

La CASL, symptôme d’un mal régional

Présentée comme l’un des fleurons de l’agro-industrie sénégalaise, la CASL incarnait les ambitions de Dakar en matière d’autosuffisance alimentaire, objectif fixé à l’horizon 2030. Comme le révèle Jeune Afrique, sa chute met en lumière la vulnérabilité de l’agro-industrie sénégalaise face à la concurrence internationale du riz importé. Mais le problème dépasse largement les frontières du Sénégal.

Au Mali, les grandes rizeries industrielles sont « toutes en arrêt de fonctionnement », selon une analyse des incitations et pénalisations dans la filière riz, le marché étant désormais dominé par de petites et mini-rizeries. En Côte d’Ivoire, une étude sur la production de riz paddy documente que les difficultés de collecte du paddy local ont entraîné la fermeture de la majorité des rizeries industrielles du pays, ne laissant subsister que deux unités de capacité supérieure à cinq tonnes par heure. Ces cas partagent les mêmes causes : incapacité à fonctionner à pleine capacité, approvisionnement irrégulier en paddy local, et pression constante d’un riz importé compétitif en prix.

Ce n’est pas un hasard de marché. C’est le résultat d’un équilibre politique et commercial durablement défavorable à la production locale.

Un tarif extérieur commun insuffisant pour protéger la filière

La CEDEAO dispose depuis janvier 2015 d’un Tarif extérieur commun (TEC) censé harmoniser la protection douanière à l’échelle régionale. Pour le riz, le taux retenu est de 10 %, plaçant la céréale dans la troisième bande tarifaire, alors même qu’une cinquième bande à 35 % avait été envisagée. Les organisations paysannes avaient alors averti que ce taux ne suffirait pas à protéger la production locale. Dix ans plus tard, leur diagnostic semble confirmé.

L’analyse de l’ECDPM sur le TEC souligne que « le cas du riz, dont le taux reste à 10 %, est emblématique ». Entre 2020 et 2024, aucune révision formelle n’a été adoptée par la CEDEAO pour relever ce taux. Les ajustements ponctuels ont pris la forme de taxes additionnelles nationales ou de mesures de sauvegarde temporaires, sans toucher à l’architecture du TEC lui-même.

Le résultat est arithmétique : l’Afrique de l’Ouest importe plus de 12 millions de tonnes de riz par an pour satisfaire la demande régionale, selon la CEDEAO, dont les importations représentent environ 40 % de la consommation totale. Le riz en provenance d’Inde, premier fournisseur du continent africain avec près de la moitié des importations en moyenne sur 2020-2024, bénéficie de coûts de production et de logistique que les riziers locaux ne peuvent structurellement pas égaler derrière un rempart tarifaire aussi mince.

Le paradoxe de la production en hausse et des importations qui résistent

La politique agricole régionale ECOWAP, adoptée en 2005, a produit des résultats mesurables sur la production. Entre 2000 et 2012, la production de riz en Afrique de l’Ouest a augmenté de 95 %, tirée notamment par les investissements publics consécutifs à la crise alimentaire de 2008. Dans certains périmètres irrigués — vallée du fleuve Sénégal, Office du Niger au Mali —, des rendements de 6 à 8 tonnes par hectare ont été atteints, contre une moyenne régionale de 1,8 tonne en 2009.

Mais la CEDEAO elle-même le reconnaît dans sa publication de référence sur le riz : malgré cette progression, les importations n’ont pas reculé. La raison est simple. La demande urbaine croît au moins aussi vite que la production locale, alimentée par une urbanisation rapide et une préférence marquée des consommateurs citadins pour le riz importé, perçu comme plus propre et plus homogène. La production progresse, mais le marché s’élargit plus vite encore.

Ce paradoxe a un corollaire douloureux pour les riziers locaux : même lorsqu’ils produisent, ils peinent à vendre. Le riz brisé importé s’échange sur les marchés urbains de l’UEMOA dans une fourchette estimée entre 350 et 450 FCFA/kg, tandis que le riz local décortiqué au niveau du producteur se situe autour de 260 à 300 FCFA/kg selon les données de l’ANSD. Mais une fois ajoutées les marges de transformation industrielle, de conditionnement et de distribution, le riz local arrive souvent en ville à un prix supérieur ou égal à son concurrent importé, avec une qualité perçue inférieure. C’est dans cet étau que la CASL s’est retrouvée prise.

Les obstacles structurels à la compétitivité du riz local

Les analyses convergentes du CGIAR, de la FAO et de la CEDEAO identifient plusieurs nœuds de blocage qui expliquent pourquoi la hausse de la production ne se traduit pas automatiquement en compétitivité commerciale.

Le premier est la productivité irrégulière. Les rendements rizicoles en Afrique de l’Ouest affichent une variabilité supérieure d’environ 20 % à celle d’autres cultures vivrières comme le manioc ou le maïs, selon des travaux récents mobilisant des données FAO et IFPRI. Cette instabilité augmente les coûts unitaires et décourage les investissements privés dans la filière.

Le deuxième obstacle est l’aval de la filière. Les rizeries industrielles souffrent d’un approvisionnement en paddy irrégulier et insuffisant, d’équipements de séchage et de stockage déficients, et de coûts de transport élevés qui obèrent leur compétitivité. Comme le soulignent les travaux du CIRAD sur la compétitivité riz local/importé, l’exemple des grands exportateurs asiatiques montre qu’un pays peut être compétitif malgré des rendements modestes, à condition de disposer d’infrastructures de transformation et de commercialisation efficaces. C’est précisément ce que l’Afrique de l’Ouest ne possède pas encore à l’échelle requise.

Le troisième facteur est la fragmentation de l’offre. Face à des importateurs bien capitalisés et organisés, les producteurs locaux restent des acteurs atomisés à faible pouvoir de négociation, incapables de constituer les volumes homogènes qu’exigent les grands acheteurs urbains. Les rizeries industrielles comme la CASL, censées jouer ce rôle d’agrégateur, se retrouvent prises en ciseau entre des producteurs insuffisamment organisés en amont et un marché de détail tiré vers le bas par les importations en aval.

Quelle politique commerciale pour sortir de l’impasse ?

La trajectoire actuelle n’est pas une fatalité, mais en changer requiert des décisions politiques que les États membres de la CEDEAO ont jusqu’ici évité de prendre clairement. Plusieurs leviers sont identifiés par les économistes spécialisés.

Le premier est le relèvement du TEC sur le riz. Passer de 10 % à 20 %, voire 35 % pour certaines catégories de riz transformé, donnerait une marge de compétitivité significative au riz local. Mais ce choix a un coût politique immédiat : il se traduirait par une hausse des prix à la consommation dans des pays où le riz constitue l’aliment de base d’une population urbaine majoritairement pauvre. Les gouvernements, sensibles aux risques d’instabilité sociale, ont jusqu’ici préféré ne pas trancher.

Le deuxième levier est l’investissement massif dans l’aval de la filière : transformation, stockage, logistique, conditionnement. Sans cela, augmenter les volumes produits ne résout pas le problème de compétitivité sur les marchés urbains. Le troisième est la structuration de l’offre à travers des interprofessions et des systèmes de contractualisation qui sécurisent l’approvisionnement des rizeries industrielles et réduisent leur risque d’exploitation.

L’échec de la CASL pose en définitive une question que les décideurs de l’UEMOA et de la CEDEAO ne peuvent plus esquiver : peut-on atteindre la souveraineté alimentaire rizicole en maintenant une politique commerciale conçue pour contenir les prix à la consommation plutôt que pour protéger la production locale ? La réponse ne viendra pas des rizières, mais des capitales.

Sources