Afrique : vers une Banque centrale commune malgré de fortes divergences économiques

La rédaction

septembre 30, 2026

Le 29 septembre 2026, l’Institut monétaire africain tient son premier conseil d’administration à Abuja. L’événement marque une étape concrète vers la future Banque centrale africaine, inscrite dans l’Agenda 2063 de l’Union africaine. Mais entre l’ambition institutionnelle et la réalité des divergences économiques continentales, l’écart reste considérable.

Une institution de transition, pas encore une banque centrale

L’Institut monétaire africain n’est pas la Banque centrale africaine. La distinction mérite d’être posée d’emblée pour éviter toute confusion sur la portée de l’événement. Ses statuts, adoptés lors de la 39e session ordinaire de la Conférence de l’Union africaine les 14 et 15 février 2026 à Addis-Abeba, lui confèrent un mandat strictement préparatoire : harmoniser les cadres de politique monétaire, coordonner les travaux techniques entre banques centrales membres et poser les conditions institutionnelles d’une future architecture monétaire commune.

La désignation d’Yvon Sana Bangui à la présidence transitoire du Conseil d’administration illustre la logique de cette phase inaugurale. Gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), Sana Bangui dispose d’un profil à la croisée du technique et de l’institutionnel : entré à la BEAC en 2005, il a successivement dirigé les systèmes d’information puis la comptabilité et le contrôle de gestion avant d’accéder à la gouvernance en 2024. C’est à ses pairs qu’il devra convaincre d’accélérer l’harmonisation des cadres monétaires nationaux, exercice dont l’ampleur ne doit pas être sous-estimée.

La réunion inaugurale d’Abuja doit permettre de nommer les administrateurs permanents et de constituer le Bureau. L’Union africaine propose la capitale fédérale nigériane comme siège de la future Banque centrale africaine, ce qui conférerait à ce premier conseil une valeur symbolique supplémentaire : l’institution technique serait déjà installée dans la ville pressentie pour accueillir l’institution définitive.

Des critères de convergence loin d’être satisfaits

Le véritable indicateur de la distance qui sépare l’Afrique d’une monnaie unique n’est pas institutionnel, il est macroéconomique. L’Association des banques centrales africaines (ABCA) a défini cinq critères de premier rang : maîtrise de l’inflation, déficit budgétaire, financement monétaire du déficit par la banque centrale, niveau de réserves extérieures et dette publique. En 2025, seuls 17 pays sur 53 soit 32,1 % les respectaient simultanément, contre 12 en 2024. La progression est réelle, mais modeste au regard de l’ambition.

La dispersion des situations nationales illustre la profondeur du défi. Selon les données de la Banque mondiale, l’inflation médiane en Afrique subsaharienne est tombée à 3,7 % en 2025 et près de 70 % des économies de la région ont connu un ralentissement de la hausse des prix. Mais neuf pays maintiennent encore des taux à deux chiffres, et l’écart entre les extrêmes atteint environ quarante points de pourcentage si l’on compare les pays de l’UEMOA où le Niger affichait -7,3 % et la Côte d’Ivoire 0 % en décembre 2025 aux économies les plus instables du continent. Cette dispersion structurelle est précisément ce que l’IMA devra contribuer à réduire avant que toute politique monétaire commune devienne techniquement concevable.

La RDC est, selon les données disponibles, l’un des rares pays à avoir satisfait à l’ensemble des cinq critères en 2025, ce qui en fait un cas d’école mais aussi un contre-exemple politique, tant les fragilités institutionnelles du pays contredisent l’image de convergence que suggèrent les indicateurs macroéconomiques bruts.

La leçon européenne : la convergence prend du temps

Le précédent de l’Institut monétaire européen est régulièrement convoqué pour relativiser les difficultés africaines. Créé le 1er janvier 1994, l’IME a fonctionné pendant quatre ans et demi avant d’être dissous au profit de la Banque centrale européenne le 1er juin 1998. Son mandat était similaire dans sa logique : préparer techniquement et institutionnellement le passage à la monnaie unique sans conduire lui-même la politique monétaire, qui demeurait de compétence nationale. En 1995, soit trois ans avant le lancement de l’euro, aucun État membre ne respectait l’ensemble des critères de Maastricht. La zone euro comptait pourtant onze membres fondateurs en 1999.

La comparaison a ses limites : l’Europe des années 1990 présentait des structures économiques et des niveaux de développement institutionnel bien plus homogènes que ceux de l’Afrique continentale. La convergence nominale des critères de Maastricht reposait sur des décennies d’intégration commerciale et d’harmonisation réglementaire accumulées dans le cadre du marché commun. L’Afrique, elle, doit simultanément progresser sur tous ces fronts intégration commerciale, harmonisation statistique, coordination monétaire — et le faire à une échelle géographique et démographique sans commune mesure.

Des avancées parallèles à surveiller

L’IMA ne travaillera pas dans un vide institutionnel. Plusieurs dynamiques parallèles témoignent d’un mouvement réel vers une intégration financière plus profonde, même si elle reste fragmentée.

L’ABCA a adopté une feuille de route pour l’harmonisation des cadres de politique monétaire pour la période 2026-2030, ce qui donne à l’IMA un corpus de travail précis dès son démarrage. La coordination des méthodologies statistiques et des règles prudentielles constitue un prérequis souvent négligé dans les débats sur la monnaie unique, mais fondamental dans la pratique.

Sur le terrain des paiements, le Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS) a franchi en juillet 2026 un seuil symbolique avec l’adhésion de la BEAC, portant à 31 le nombre de pays couverts et à 24 celui des banques centrales membres. Les volumes de transactions auraient progressé d’environ 1 000 % entre des périodes comparables de 2025 et 2026, même si la base de départ demeurait faible et que les chiffres absolus restent difficiles à vérifier. L’intégration des systèmes de paiement ne préfigure pas mécaniquement une union monétaire, mais elle crée des habitudes d’interopérabilité et des réseaux techniques qui peuvent faciliter une convergence ultérieure.

Le calendrier 2028-2034 : ambition ou fiction ?

L’Union africaine situe la création de la Banque centrale africaine dans une fenêtre allant de 2028 à 2034. La fourchette elle-même révèle l’incertitude : six ans d’écart entre la date optimiste et la date de repli. À l’horizon 2028, soit dans moins de deux ans, les conditions minimales un quorum crédible de pays respectant les critères de convergence, une infrastructure juridique et statistique harmonisée, un consensus politique suffisant sur la gouvernance de la future institution ne semblent pas réunies.

L’horizon 2034 paraît davantage réaliste, mais il suppose des progrès substantiels sur au moins deux fronts : le nombre de pays respectant les critères de convergence devrait significativement dépasser la majorité absolue, et les arrangements politiques concernant le siège, la pondération des voix et la définition du mandat de la future banque centrale devront avoir été négociés. Des questions qui mobilisent en Europe des décennies de compromis institutionnels.

La création d’une Task Force dédiée à la politique monétaire et à l’intégration pour accompagner les travaux de l’IMA signale que les acteurs continentaux sont conscients de la complexité du chantier. Reste à savoir si l’élan politique sera suffisant pour transformer ce calendrier programmatique en feuille de route contraignante. Le premier conseil d’administration d’Abuja ne répondra pas à cette question mais il permettra de mesurer, à travers les nominations et les premières décisions opérationnelles, si l’institution dispose des moyens humains et financiers à la hauteur de son ambition.


Sources