Le 28 septembre, le capitaine Ibrahim Traoré inaugurait à Ouagadougou la première raffinerie d’or du Burkina Faso. Baptisée Raffinor-BF, l’installation est présentée comme un acte de souveraineté minière. Mais une lecture attentive de la structure de propriété des sites d’extraction révèle une réalité bien plus complexe.
Une raffinerie comme étendard politique
La capacité affichée est significative : 400 kg d’or traités par jour, soit près de 150 tonnes par an. Pour un pays qui a produit 94 tonnes d’or en 2025, selon les données disponibles, l’outil est dimensionné bien au-delà de la production industrielle actuelle. L’ambition est claire : rapatrier sur le sol burkinabè une étape de la chaîne de valeur aurifère jusqu’ici réalisée à l’étranger, en Suisse notamment, destination historique du minerai extrait dans le pays.
L’inauguration s’inscrit dans une séquence réglementaire cohérente. Le Burkina Faso a adopté un nouveau code minier en juillet 2024 qui porte de 10 % à 15 % la participation légale de l’État dans le capital des sociétés titulaires de nouveaux permis d’exploitation. Le gouvernement a également nationalisé deux mines et créé une société minière publique. Ces mesures forment un ensemble qui vise, sur le papier, à accroître la capture nationale de la rente minière.
Reste que le symbole a ses limites. L’or doit d’abord être extrait avant d’être raffiné, et c’est à ce stade amont que les cartes sont distribuées.
Nordgold et les capitaux étrangers : qui contrôle le minerai ?
Environ 60 % des mines industrielles du Burkina Faso sont encore détenues par des sociétés étrangères russes, canadiennes et australiennes. Le cas le plus emblématique est celui du groupe russe Nordgold, contrôlé par l’homme d’affaires Alexeï Mordachov. La société opère déjà les mines de Bissa et Yimiougou. En avril 2025, elle s’est vu octroyer un nouveau permis d’exploitation pour le gisement de Niou, dans la province de Kourwéogo un signal fort adressé par Ouagadougou à Moscou au moment même où le pays se rapprochait politiquement de la Russie.
La situation de Mordachov mérite d’être signalée : inscrit sur la liste des sanctions de l’Union européenne depuis le 28 février 2022, il fait l’objet d’un gel des avoirs et d’une interdiction d’entrée dans l’espace communautaire. Les sanctions européennes ciblent sa personne et non Nordgold directement, ce qui permet aux opérations africaines de la société de se poursuivre. Elles compliquent néanmoins les relations bancaires et de conformité de l’entreprise avec ses contreparties occidentales.
Quatre sites industriels sont par ailleurs exploités par des sociétés canadiennes, et deux mines sont sous le contrôle de West African Resources, groupe australien présent dans les provinces de Zondwéogo et Ganzourgou. La nouvelle participation étatique de 15 % prévue par le code minier de 2024 ne s’applique qu’aux nouveaux permis ; les titres existants restent régis par l’ancien régime pendant la période transitoire.
La question non résolue de la commercialisation
Raffiner l’or à Ouagadougou ne résout pas la question de savoir vers où cet or sera ensuite acheminé. Les circuits de commercialisation de l’or africain convergent massivement vers Dubaï : selon plusieurs analyses du négoce international, 93 % de l’or africain non déclaré transite par les Émirats arabes unis, qui constituent également la première destination des exportations déclarées du continent. Dans ce contexte, la question de l’acheteur final de l’or raffiné par Raffinor-BF reste ouverte y compris l’hypothèse d’un stockage en Russie via les réseaux Nordgold.
L’or représentait 82,3 % de la valeur totale des exportations burkinabèes en 2024, selon l’Institut national de la statistique et de la démographie. Cette dépendance extrême à une seule filière exportatrice rend d’autant plus critique la capacité de l’État à capter effectivement la rente, au-delà du contrôle formel du lieu de raffinage.
Les mines sous pression djihadiste
À cette dépendance structurelle s’ajoute une contrainte sécuritaire qui érode concrètement la maîtrise de l’État sur son territoire minier. Selon les données d’ACLED compilées sur les conflits au Sahel, les sites d’extraction aurifère représentent 90 % des attaques recensées à proximité de sites miniers, avec une létalité en moyenne trois fois supérieure à celle observée sur d’autres types de sites.
Depuis juin 2026, la mine d’Inata est entièrement passée sous le contrôle du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), qui en tire des revenus par le biais de taxes et d’extorsion imposées aux mineurs présents sur le site. Ce n’est pas un cas isolé : le JNIM a systématiquement étendu son emprise sur les corridors logistiques et les sites artisanaux dans le nord et le centre du pays. Un site artisanal placé sous contrôle du groupe peut représenter jusqu’à 725 kg d’or par an, selon des analyses récentes, une manne que l’État burkinabè ne perçoit pas.
Une souveraineté en trompe-l’œil ?
La raffinerie Raffinor-BF est une infrastructure réelle, dotée d’une capacité opérationnelle significative. Elle marque une étape dans la politique de transformation locale des matières premières que plusieurs États du Sahel dont le Mali voisin avec son projet de raffinerie à Bamako cherchent à mettre en œuvre face aux opérateurs étrangers. Elle témoigne aussi d’une volonté politique de rompre avec la pure extraction-exportation qui a longtemps caractérisé l’économie minière de la région.
Mais comme le résume sobrement une analyse de la situation burkinabè : « Il ne suffit pas de raffiner quelques tonnes d’or pour être souverain ; il faut contrôler le territoire, contrôler l’extraction et la commercialisation. Si ce n’est pas le cas, c’est un simple masque de souveraineté, guidé par les appétits des étrangers que le Faso accueille sur son sol. »
La vraie bataille de la souveraineté minière burkinabè se joue donc ailleurs : dans les négociations contractuelles avec Nordgold à Niou, dans la capacité des Forces armées à sécuriser les corridors aurifères du nord, et dans l’identité de l’acheteur final de l’or qui sortira de la nouvelle raffinerie d’Ouagadougou. Ces questions restent, pour l’heure, sans réponse publique.
Sources
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Bulletin statistique du second semestre 2024 — Ministère de l’Énergie et des Mines du Burkina Faso, 2024
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Rapport ITIE Burkina Faso 2023 — Initiative pour la transparence des industries extractives, mars 2025
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Analyse du commerce extérieur 2024 — INSD — Institut national de la statistique et de la démographie, 2025
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Nouveau code minier du Burkina Faso adopté en 2024 — Library of Congress, août 2024
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JNIM, groupes armés non étatiques et économies illicites en Afrique de l’Ouest — Global Initiative / ACLED, octobre 2023
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Alexeï Mordachov — EU Sanctions Tracker — Registre officiel des sanctions UE
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Inauguration de la première raffinerie d’or du Burkina Faso — La Nouvelle Tribune, 28 septembre 2026
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Pourquoi les mines du Burkina Faso préfèrent raffiner leur or en Suisse — Minesactu, avril 2023