Trafic de drogue au Niger : la guerre que la junte ne mène pas vraiment

La rédaction

août 3, 2026

Depuis le coup d’État du 26 juillet 2023, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) concentre sa communication sécuritaire sur la lutte contre les groupes armés et la souveraineté territoriale. Pendant ce temps, les réseaux de narcotrafic qui traversent le Niger continuent d’opérer, avec de nouvelles complicités. Une enquête de Jeune Afrique révèle que les routes de la drogue sont restées « grandes ouvertes », du régime précédent à l’actuel.

Un corridor de transit structurel

La géographie fait du Niger un point de passage quasi incontournable entre les ports du golfe de Guinée et les marchés européens. Les cargaisons, principalement de cocaïne et de cannabis, remontent depuis le Ghana, le Togo ou le Bénin vers Agadez, avant de bifurquer vers la Libye, l’Algérie ou le Mali. Ce corridor n’est pas récent : la ville d’Agadez joue le rôle de hub transsaharien depuis les années 1990, d’abord pour la cigarette de contrebande, puis pour les migrations clandestines et enfin pour les stupéfiants. Son héritage caravanier, combiné à sa position aux confins de quatre espaces frontaliers, en fait une plaque de redistribution que les mutations politiques successives n’ont pas démantelée.

Les saisies officielles confirment l’ampleur du phénomène. Selon les données 2023 de l’Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants (OCRTIS), présentées par le ministre nigérien de la Justice, plus de 10,7 tonnes de cannabis et 61,63 kilogrammes de cocaïne ont été saisis sur l’ensemble du territoire. Pour 2024, les autorités ont annoncé dix tonnes supplémentaires d’herbe de cannabis et 7 788 arrestations pour trafic de drogue. Ces chiffres, pour significatifs qu’ils soient, ne représentent qu’une fraction des flux réels : les saisies mesurent la réactivité des forces de l’ordre, non l’étendue du trafic.

De Chérif Ould Abidine à Bidika : la continuité des réseaux

La mort de Chérif Ould Abidine en février 2016 avait été présentée comme un coup dur pour les réseaux nigériens. Cet ancien député et président régional du PNDS-Tarayya à Agadez avait construit, depuis son fief de Tassara, une architecture criminelle s’appuyant sur des intermédiaires locaux et des connexions régionales. Il constituait, selon les chercheurs, un nœud d’interface entre transporteurs locaux, réseaux transnationaux et élites politiques.

Mais les organisations criminelles ne meurent pas avec leurs chefs. Ses lieutenants ont repris les routes. Parmi eux, un certain Goumour Atoua, dit Bidika, documenté comme acteur clé dans le transport de cargaisons pour le compte d’Abidine notamment une saisie de 17 tonnes de résine de cannabis en 2021. Le 25 septembre 2024, ce même Bidika a été élu chef de la tribu touarègue des Kel Tedelé 5, avec 146 voix sur 151, lors d’une assemblée à Iférouane, dans la région d’Agadez. L’accession à une position de notabilité tribale n’est pas anecdotique : elle offre une légitimité sociale, une capacité de médiation locale et une protection politique difficilement attaquable de front. La recomposition des réseaux d’influence passe autant par les urnes des chefferies que par les routes du désert.

Des complicités qui changent de camp, pas de nature

L’enquête de Jeune Afrique pointe un fait structurant : les complicités qui facilitent le trafic de drogue au Niger ne se sont pas évaporées avec le changement de régime. Elles ont migré. Sous l’ancien président Mahamadou Issoufou, puis sous Mohamed Bazoum, des personnalités liées au PNDS auraient couvert ou facilité certains réseaux. Depuis juillet 2023, ce sont des personnalités de l’entourage de la junte dirigée par le général Abdourahamane Tiani qui rempliraient ce rôle.

Ce phénomène n’est pas propre au Niger. L’analyse de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime sur les routes sahéliennes de cocaïne montre que le coup d’État de 2023 a certes perturbé temporairement les flux, en instaurant un déficit de confiance entre trafiquants et nouvelles autorités. Mais cette perturbation a été transitoire : les réseaux s’adaptent, reconstruisent leurs systèmes de protection et reprennent leurs opérations dès que de nouveaux interlocuteurs sont identifiés. Au Mali, après le coup d’État de 2021, le même schéma a prévalu : adaptation des routes, non démantèlement des structures.

Une stratégie sécuritaire borgne

La junte nigérienne n’a pas formulé de doctrine antidrogue publique. Depuis la prise de pouvoir, les communications officielles du CNSP portent sur la sécurité générale, les frontières et la transition politique. La lutte contre les groupes jihadistes JNIM, État islamique au grand Sahara mobilise l’essentiel des ressources rhétoriques et militaires. Or, ces deux menaces sont liées.

L’ONUDC considère le trafic de drogue comme une source importante de financement des groupes armés au Sahel, via la taxation des convois de stupéfiants qui transitent dans des zones sous leur contrôle. Le mécanisme est celui d’un impôt de passage : les jihadistes ne contrôlent pas nécessairement toute la chaîne du trafic, mais ils monnayent leur capacité à garantir le passage dans les territoires qu’ils dominent. En ignorant la dimension narcotrafic, la stratégie sécuritaire de la junte laisse prospérer une économie criminelle qui peut, in fine, financer ses propres adversaires.

Les 214 kilogrammes détruits à Niamey en janvier 2022, cérémonies médiatisées, images soignées relèvent de la communication institutionnelle plus que d’une politique de démantèlement. Tant que les protections politiques qui permettent aux réseaux d’opérer ne sont pas ciblées, les saisies resteront symboliques. La question n’est pas de savoir si la junte peut gagner cette guerre. C’est de savoir si elle a réellement l’intention de la mener.

Sources