Le 29 juillet à Douala, la Banque des États de l’Afrique centrale a officiellement lancé un code QR de paiement interopérable destiné aux six pays de la zone. Cette initiative, développée avec le GIMAC, ambitionne d’unifier en un standard unique l’ensemble des acteurs du paiement électronique dans une région où 95 % des opérations s’effectuent déjà en monnaie électronique. En prenant ce tournant, la BEAC s’inscrit dans une dynamique d’intégration financière régionale qui se dessine simultanément sur le reste du continent.
Un écosystème saturé de monnaie électronique, mais encore fragmenté
Les chiffres publiés par la BEAC dans son rapport sur les services de paiement dans la CEMAC 2024 sont éloquents : 3,74 milliards de transactions électroniques ont été enregistrées dans la zone l’an dernier, pour une valeur cumulée d’environ 32 000 milliards de francs CFA, soit près de 49 milliards d’euros. La monnaie électronique représente désormais 95 % des opérations de paiement recensées. Le réseau de distribution mobile money comptait, au 31 décembre 2024, 634 589 points de service, contre 449 176 un an plus tôt, et le nombre de comptes de paiement a franchi la barre des 51 millions.
Ce dynamisme cache pourtant une réalité structurelle : la prolifération des plateformes et des codes QR propres à chaque opérateur ou établissement financier crée une fragmentation coûteuse pour les commerçants comme pour les clients. Un petit détaillant camerounais ou congolais qui souhaite accepter les paiements numériques doit en pratique afficher plusieurs codes, correspondant aux différents portefeuilles électroniques de sa clientèle. L’interopérabilité paiements CEMAC, restée partielle malgré des avancées réelles depuis 2018, constitue donc le nœud que la BEAC entend désormais trancher.
Le GIMAC, architecte d’une décennie d’interopérabilité progressive
Le Groupement interbancaire monétique de l’Afrique centrale n’en est pas à son coup d’essai. Mandaté par la BEAC dès 2018 à la suite de l’instruction 001/GR/2018 pour conduire l’interopérabilité intégrale dans la zone, le GIMAC a progressivement construit la plateforme GIMACPAY, qui interconnecte banques et opérateurs de monnaie électronique. En 2020, les opérations en monnaie électronique et les virements instantanés deviennent interopérables dans la région. En 2023, la BEAC recensait déjà plus de 8,9 millions de transactions traitées via GIMACPAY pour 393,2 milliards de francs CFA, en hausse de 21,88 % en volume et de 75,4 % en valeur sur un an.
C’est sur ce socle que repose le nouveau dispositif. Le code QR interopérable lancé le 29 juillet constitue une couche supplémentaire, pensée pour le point de vente : un standard unique permettant à un commerçant d’encaisser un paiement, quel que soit l’établissement financier ou le portefeuille mobile utilisé par son client. L’objectif affiché par le gouverneur Yvon Sana Bangui est le déploiement de 120 000 codes QR auprès des commerçants et prestataires de services de la sous-région.
Ce cadre normatif a reçu une validation politique en amont : le Comité ministériel de l’UMAC, qui réunit les ministres des finances des États membres, a adopté un règlement relatif à l’homologation des normes du QR code de paiement, consacrant le dispositif comme norme communautaire opposable à tous les acteurs agréés. Ce n’est pas un projet pilote : c’est une obligation réglementaire dotée d’une base juridique.
L’interopérabilité paiements CEMAC à l’épreuve des défis structurels
La logique est séduisante, mais les précédents sur le continent invitent à la prudence. Au Kenya, la Banque centrale a lancé en 2023 le KE-QR Code Standard pour standardiser les paiements QR et réduire les frictions entre opérateurs. La base de départ était favorable environ 600 000 entreprises disposaient déjà d’un moyen de paiement numérique au moment du lancement — mais l’adoption du standard interopérable reste décrite comme progressive, sans bilan chiffré consolidé à ce jour sur la hausse effective des volumes générés par la norme unifiée. La standardisation technique n’emporte pas mécaniquement l’adoption marchande.
Dans la CEMAC, les défis sont de nature comparable, mais amplifiés par les particularités structurelles de la zone. Le taux de bancarisation stricte reste établi à 12 % selon la dernière estimation disponible de la stratégie régionale d’inclusion financière de la BEAC, le taux d’inclusion financière élargie à 32 %. L’essentiel de l’économie de détail demeure informel, ce qui signifie que les 120 000 commerçants ciblés ne représentent qu’une fraction de l’ensemble des points de vente réels. Les experts d’AfricaNenda, qui suivent les systèmes de paiement instantané sur le continent, identifient dans leurs analyses de 2024-2025 plusieurs freins récurrents : faiblesse des infrastructures réseau, procédures KYC peu adaptées aux populations non bancarisées, absence de mécanismes de recours client robustes, et coûts d’accès qui brident la demande en dépit d’une interopérabilité technique disponible.
La BEAC elle-même, dans sa revue de stabilité financière 2024, signale que le taux de reporting des participants demeure un défi structurel, et que plusieurs instruments réglementaires — dont le cadre de gestion du risque opérationnel — restent en cours de finalisation. Ces lacunes ne remettent pas en cause le lancement du QR code, mais elles délimitent avec précision le périmètre des difficultés à surmonter pour que le déploiement ne reste pas lettre morte dans les pays les moins bien connectés de la zone, notamment la République centrafricaine ou le Tchad.
Un signal régional fort, dans le sillage du PAPSS
Le lancement du QR code interopérable intervient dans un contexte plus large d’intégration financière régionale. La BEAC a signé le 1er juin 2026 son accord d’intégration avec le Pan-African Payment and Settlement System (PAPSS), le système panafricain porté par Afreximbank qui permet de régler des transactions commerciales en monnaies locales sans transit par des banques correspondantes hors du continent. La BEAC a opté pour une adhésion pleine, à la différence de la BCEAO qui procède par phase de test. L’intégration effective des banques et établissements financiers de la CEMAC au PAPSS est attendue d’ici fin 2026.
La comparaison avec l’UEMOA est, sur ce point, instructive. La BCEAO a lancé le 30 septembre 2025 sa plateforme PI-SPI, un système de paiement instantané interopérable connectant dès son lancement 62 institutions agréées dont des groupes bancaires majeurs et Orange Money et présentant un volet QR code standardisé pour les commerçants dans les huit pays de l’Union. La généralisation obligatoire de la connexion à cette infrastructure est fixée au 30 juin 2026 pour toutes les banques de la zone.
Il serait inexact d’en déduire que la CEMAC a pris un retard structurel sur l’UEMOA. Une analyse comparative publiée par Digital Business Africa relève que GIMACPAY, opérationnel depuis 2020 et générant plusieurs centaines de milliards de francs CFA de volumes annuels, confère à la CEMAC une maturité opérationnelle propre. Les deux zones avancent en parallèle, avec des architectures différentes : là où la BCEAO a choisi une plateforme unique centralisée pour l’ensemble de l’Union, la BEAC s’appuie sur le GIMAC comme opérateur technique délégué, tout en conservant la fonction de normalisation et de supervision.
Vers une nouvelle géographie des paiements en Afrique centrale
L’enjeu réel du QR code interopérable dépasse la seule question technique. En standardisant le point d’entrée des paiements numériques chez les commerçants, la BEAC crée les conditions d’une visibilité statistique accrue sur les flux de l’économie informelle, dont les transactions échappent aujourd’hui en grande partie aux systèmes de suivi régionaux. C’est un levier de politique monétaire autant qu’un outil d’inclusion financière.
La réussite du dispositif dépendra en grande partie de la vitesse à laquelle les petits commerçants seront effectivement équipés et accompagnés, et de la capacité des opérateurs à proposer une expérience utilisateur suffisamment fluide pour concurrencer le cash dans des économies où la préférence pour la monnaie fiduciaire reste ancrée. La BEAC dispose du cadre réglementaire et de l’infrastructure. La question qui demeure ouverte est celle de la dernière conversion : convaincre le vendeur de rue de Bangui ou le boutiquier de Ndjamena que ce nouveau code, unique et interopérable, vaut mieux que les deux billets qu’on lui glisse dans la main.
Sources
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Rapport sur les services de paiement dans la CEMAC 2024 — BEAC, 2026
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La BEAC mise sur un code QR unique pour accélérer les paiements numériques dans la zone CEMAC — Forbes Afrique, juillet 2025
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La CEMAC unifie ses paiements électroniques avec un QR code régional unique — Ecomatin, juillet 2025
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Stratégie régionale d’inclusion financière de la CEMAC — BEAC, 2025
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PI-SPI vs GIMACPAY : la CEMAC prend-elle l’avantage technologique sur l’UEMOA ? — Digital Business Africa, 2025
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BEAC joins PAPSS – connecting payments between CEMAC and the rest of Africa — Afreximbank, 2026
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Systèmes de paiement instantané : accélérer l’inclusion financière en Afrique – Guide AfricaNenda/FinDev — FinDev Gateway / AfricaNenda, 2025
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Revue de stabilité financière en Afrique centrale 2024 — BEAC, décembre 2025
- Retrait du Sahel de la CEDEAO : l’ECO face au défi de la crédibilité monétaire en 2027
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