Gabon : derrière l’ambition manganèse, la course contre la montre pour trouver des industriels

La rédaction

août 3, 2026

Le Gabon s’est fixé un objectif vertigineux : transformer localement 4 millions de tonnes de manganèse par an d’ici janvier 2029, contre moins de 5 % de sa production aujourd’hui. Mais avec seulement 1 million de tonnes couverts par des engagements formels, Libreville doit encore convaincre des industriels tiers d’absorber les 3 millions de tonnes restantes dans un délai serré, sur un territoire dont les infrastructures énergétiques restent fragiles.


Exportations brutes de manganèse au Gabon : un modèle à bout de souffle

Le Gabon est l’un des premiers producteurs mondiaux de manganèse. Sa mine de Moanda, exploitée par Eramet–Comilog, figure parmi les plus importantes de la planète. Pourtant, selon RFI, moins de 5 % du minerai extrait bénéficiait d’une transformation sur place avant l’adoption du nouveau cadre réglementaire soit à peine 18 000 tonnes de silicomanganèse exportées une année récente, pour une production nationale dépassant 7 millions de tonnes.

Ce paradoxe irrigue depuis des années le débat sur la politique minière gabonaise : le pays détient des réserves considérables il figure dans le top 5 mondial mais capte une fraction infime de la valeur créée par cette ressource. La quasi-totalité du minerai partait à l’état brut, principalement vers la Chine, la France et l’Inde, selon les données douanières compilées par la Banque mondiale pour 2023.

Face à ce constat, le gouvernement de transition a franchi un pas décisif en inscrivant dans sa politique minière l’interdiction des exportations brutes de manganèse, avec une échéance de mise en conformité fixée à janvier 2029.


Un objectif ambitieux, une équation industrielle non résolue

La cible nationale affichée est de 4 millions de tonnes de transformation locale par an. À ce stade, deux opérateurs ont formalisé leurs engagements.

Eramet–Comilog a signé le 20 juillet 2026 à Paris un protocole d’accord avec l’État gabonais pour transformer jusqu’à 700 000 tonnes par an d’ici 2031. Le plan repose sur trois projets distincts : une usine d’oxyde de manganèse près de Libreville (10 000 t/an extensibles à 50 000 t, visée pour fin 2028), la rénovation du Complexe métallurgique de Moanda pour atteindre 70 000 t/an d’alliages, et une nouvelle unité côtière d’alliages de 265 000 t/an dont le démarrage est conditionné à la conclusion d’une convention d’investissement distincte et à la disponibilité des infrastructures. Comme le précise le compte-rendu publié par Echos de l’Eco, ces engagements demeurent des feuilles de route : les décisions finales d’investissement n’ont pas encore été prises.

Nouvelle Gabon Mining, opérateur détenu par le groupe indien Coalsale avec une participation de l’État gabonais, est engagée sur environ 300 000 tonnes de transformation locale annuelle. La société développe un complexe métallurgique de ferroalliages à Franceville ferromanganèse et silicomanganèse ainsi qu’un projet d’usine présenté au gouvernement en juin 2025 d’une capacité de 70 000 t/an.

Le total des engagements formels s’établit ainsi à 1 million de tonnes. Il reste donc 3 millions de tonnes par an soit 75 % de l’objectif national à attribuer à des industriels tiers qui ne sont, à ce stade, ni nommés publiquement ni chiffrés en termes de capitaux engagés. Selon Sika Finance, le ministre gabonais de l’Industrie et de la Transformation locale, Lubin Ntoutoume, affirme avoir obtenu des garanties d’industriels internationaux, sans en préciser le nombre ni les montants.


Les segments visés : métallurgie, chimie et batteries électriques

Le gouvernement gabonais ne se contente pas de viser la simple transformation en alliages ferreux. Les ambitions officielles englobent trois filières distinctes : la métallurgie traditionnelle (ferroalliages), la chimie du manganèse, et surtout les matériaux de cathode pour batteries de véhicules électriques un segment jamais développé au Gabon.

Ce dernier créneau est stratégiquement séduisant. Selon un rapport de l’IRENA publié en 2024, la demande mondiale de manganèse liée aux batteries de véhicules électriques est projetée entre 0,35 et 0,51 million de tonnes par an d’ici 2030, portée par les chimies LMFP et LMNO. Mais ce marché est aujourd’hui dominé à près de 97 % par la Chine pour les produits à haute pureté ce qui représente à la fois un obstacle d’entrée considérable et, pour Libreville, un argument potentiel de diversification des chaînes d’approvisionnement mondiales.

La feuille de route d’Eramet–Comilog intègre d’ailleurs explicitement ce volet : l’usine d’oxyde de manganèse envisagée près de Libreville ciblerait précisément ce segment de produits pour batteries et aciers haute performance.


L’énergie, talon d’Achille de la stratégie

Toute politique de transformation locale de minerai repose sur une condition préalable rarement mise en avant dans les discours officiels : l’électricité. La métallurgie du manganèse est une industrie électro-intensive. Or le Gabon dispose d’une capacité électrique installée estimée à environ 886 MW en 2024 selon le Pacte national de l’énergie (Banque mondiale), dont une fraction seulement est effectivement disponible en raison des pannes et de l’état du parc thermique. L’objectif affiché par le gouvernement de porter cette capacité à 1 280 MW d’ici 2025 accuse des retards notoires sur les chantiers hydroélectriques programmés Ngoulmendjim (73 MW), Kinguélé Aval (35 MW), Chutes de l’Impératrice (80 MW).

L’échéance de janvier 2029 pour la mise en conformité des opérateurs miniers est d’ailleurs expressément conditionnée à la disponibilité énergétique, ce qui constitue une clause de sortie non négligeable dans les protocoles signés. Eramet–Comilog a d’ailleurs pris soin d’inscrire dans sa trajectoire un projet de filière gabonaise de biocharbon un four pilote est en fonctionnement depuis juillet 2026 à Lastoursville pour réduire sa dépendance au coke métallurgique importé et maîtriser une partie de ses coûts énergétiques.


Le précédent indonésien : leçons d’une politique musclée

La référence qui revient le plus souvent dans les discussions sur la politique de transformation minière gabonaise est l’Indonésie. Jakarta a interdit les exportations de minerai de nickel brut en 2014, puis de façon totale à partir de janvier 2020. Les résultats sont impressionnants en termes bruts : selon une analyse relayée par le CSIS, les investissements dans la transformation minérale sont passés de 3,6 milliards de dollars en 2019 à près de 11 milliards en 2022, tirés majoritairement par les capitaux chinois. La valeur totale des exportations de nickel (tous produits) aurait bondi d’environ 3 à 30 milliards de dollars sur la même période.

Ces chiffres méritent cependant d’être contextualisés. L’Indonésie présentait des conditions structurelles différentes : une industrie métallurgique déjà en développement, une géographie permettant l’installation rapide de parcs industriels intégrés (Morowali, Weda Bay), et une capacité à attirer massivement les investissements chinois dans un contexte de montée en puissance de la demande mondiale en nickel pour batteries. Le Gabon, avec un marché intérieur réduit, une infrastructure logistique concentrée autour du corridor Moanda–Owendo et une capacité énergétique limitée, part de bases plus contraintes.

La comparaison avec la Zambie, qui a adopté une approche plus pragmatique sur le cuivre taxe dissuasive à 10 % sur les concentrés exportés, assortie de dérogations temporaires lorsque les fonderies sont à l’arrêt illustre qu’il existe plusieurs modèles de politique de transformation locale, graduels ou radicaux, avec des délais de conformité industrielle allant de trois mois à plusieurs années.


Ce que révèle l’équation des 3 millions de tonnes

Le véritable enjeu de la stratégie gabonaise n’est pas tant ce que font Eramet–Comilog et Nouvelle Gabon Mining deux acteurs déjà présents dont les engagements, bien que conditionnels, s’inscrivent dans une logique industrielle cohérente. Il réside dans la capacité de Libreville à convaincre des industriels tiers, inconnus du public à ce stade, d’investir massivement dans un pays qui reste perçu comme présentant des risques politiques depuis le coup d’État d’août 2023, des incertitudes énergétiques documentées et des défis logistiques réels.

Les conditions d’accès proposées foncier, énergie et transport à des conditions « identiques » pour tous les opérateurs selon le gouvernement constituent un signal positif en termes de transparence et d’égalité de traitement. Mais les investisseurs de la taille requise pour absorber 3 millions de tonnes annuelles de transformation exigeront des garanties contractuelles solides, des conventions d’investissement assorties de protections juridiques, et surtout une feuille de route énergétique crédible.

L’échéance de janvier 2029 laisse moins de trente mois pour conclure ces négociations, finaliser les décisions d’investissement, construire les unités industrielles et assurer l’alimentation électrique nécessaire. Le Gabon joue une carte stratégique réelle le manganèse est une ressource critique pour la transition énergétique mondiale mais l’espace entre l’ambition affichée et la réalité industrielle reste, pour l’heure, considérable.


Sources