La Guinée s’apprête à franchir un cap décisif dans sa stratégie extractive : la mise en service d’une raffinerie d’or nationale, structurée en partenariat public-privé, est annoncée pour juillet prochain. Avec un investissement de 30 millions de dollars et une capacité initiale de 530 tonnes métriques par an, le projet entend rompre avec des décennies d’exportation de métal brut, dans un contexte où moins de 1 % de la valeur de la production aurifère guinéenne restait jusqu’ici sur le territoire national.
Une rente minière qui fuyait hors des frontières
La Guinée produit de l’or en quantités considérables. En 2024, sa production nationale a atteint environ 2,32 millions d’onces, pour une valeur estimée à 7 milliards de dollars un chiffre d’autant plus significatif que le prix spot de l’or a franchi des records successifs au premier semestre 2025, dépassant les 3 000 dollars l’once troy au printemps. Pourtant, la quasi-totalité de cette richesse prenait le chemin de raffineries étrangères, en Suisse, aux Émirats arabes unis ou en Afrique du Sud, sans que la valeur ajoutée ne profite à l’économie locale.
C’est précisément cette anomalie que le gouvernement de Conakry entend corriger. Le Fonds d’investissement minier de Guinée, établissement public à caractère administratif créé en février 2022 sous l’autorité du ministère des Mines, porte le volet institutionnel de ce projet. Son directeur adjoint, Bangaly Steve Touré, en est l’un des principaux artisans. Un responsable du secteur minier, identifié sous le nom de Sylla, formule l’ambition dans des termes qui dépassent la seule logique extractive : « Il ne s’agit pas seulement de recettes et d’emplois. Des pays comme les Émirats arabes unis ne produisent pas d’or, mais ont développé des capacités de raffinage pour stimuler une croissance économique plus large. Nous voulons créer la même chaîne de valeur. »
La référence aux Émirats n’est pas anodine. Elle signale une ambition de positionnement régional, et non simplement une réponse défensive à la fuite des rentes.
30 millions de dollars pour une capacité de 733 tonnes
Le dimensionnement du projet mérite attention. La raffinerie, dont la mise en service commerciale est conditionnée à l’obtention des dernières autorisations administratives, traitera dans sa phase initiale 530 tonnes métriques d’or par an soit environ 17 millions d’onces. La pleine capacité est fixée à 733 tonnes métriques annuelles, ce qui placerait l’installation parmi les plus importantes du continent.
Le coût de construction, 30 millions de dollars, peut paraître modeste au regard de l’infrastructure envisagée. À titre de comparaison, la Royal Ghana Gold Refinery, inaugurée en 2024 à Accra dans le cadre d’une coentreprise entre l’État ghanéen et la société indienne Rosy Royal, affiche une capacité journalière de 400 kilogrammes soit environ 146 tonnes par an avec un investissement bien supérieur. La rentabilité du projet guinéen reposera largement sur le volume de métal effectivement acheminé vers l’installation et sur la capacité des autorités à structurer une offre d’approvisionnement suffisante.
Car c’est là que réside l’un des défis centraux de l’initiative : trouver l’or à raffiner. La production industrielle guinéenne est dominée par AngloGold Ashanti, dont la mine de Siguiri a extrait 221 000 onces en 2023, et par Nordgold. Ces opérateurs disposent de leurs propres contrats d’affinage et de leurs circuits commerciaux établis, souvent orientés vers des raffineries certifiées par la London Bullion Market Association (LBMA). Orienter leur production vers une raffinerie locale non encore certifiée constituera un levier de négociation complexe.
L’or artisanal, masse critique indispensable
L’équation s’éclaire si l’on intègre la dimension artisanale. Selon les données de l’ITIE Guinée pour 2024, la production d’or artisanal a atteint environ 1,68 million d’onces, représentant entre 52 % et 72 % de la production nationale totale selon le périmètre retenu. Ce flux massif et largement informel constitue la principale réserve d’alimentation potentielle pour une raffinerie nationale.
C’est pourquoi le gouvernement guinéen prépare simultanément un décret visant à encourager le raffinage local et à formaliser la production artisanale, avec un objectif de traçabilité accrue à horizon 2026. La suspension de l’exploitation artisanale décrétée à partir du 1er juin 2024 avait certes perturbé les flux, mais elle s’inscrit dans une logique de remise à plat du secteur condition préalable à toute tentative de structuration.
La formalisation de l’or artisanal est un prérequis industriel autant qu’un enjeu de gouvernance. Sans approvisionnement garanti et traçable, la raffinerie risque de tourner bien en deçà de ses capacités, fragilisant sa rentabilité dès la phase de démarrage.
La Guinée dans une course régionale au raffinage
Conakry ne s’engage pas seule dans cette direction. L’Afrique de l’Ouest, qui a produit environ 11 millions d’onces d’or en 2025 selon les estimations sectorielles, connaît une vague de projets de transformation locale, chacun ancré dans une logique de souveraineté économique.
Au Ghana, premier producteur continental, la stratégie est déjà en cours de déploiement. Outre la Royal Ghana Gold Refinery, la Gold Coast Refinery a signé avec le Ghana Gold Board un accord visant à raffiner au minimum une tonne d’or artisanal par semaine à compter de février 2026, avec un potentiel de montée en puissance progressive. L’objectif affiché : faire du Ghana un producteur de métal raffiné plutôt qu’un simple exportateur de doré.
Au Mali, la dynamique est encore plus marquée sur le plan politique. Le président de la Transition, Assimi Goïta, a posé le 16 juin 2025 la première pierre d’une raffinerie nationale à Sénou, dans la banlieue de Bamako. Baptisée SOROMA-SA, cette installation est portée à 62 % par l’État malien, le reste revenant au groupe russe Yadran et à une Swiss Investment Company. Sa capacité annoncée est de 200 tonnes par an, pour une livraison prévue fin 2026. Le Code minier malien de 2023 rend désormais obligatoire l’affinage local dans des unités publiques ou agréées, ce qui constitue un levier réglementaire dont la Guinée ne dispose pas encore.
Le Burkina Faso, troisième membre de l’Alliance des États du Sahel, affiche des intentions similaires mais sans projet industriel comparable documenté publiquement à ce stade.
Des risques structurels à ne pas sous-estimer
Cette convergence régionale ne doit pas masquer les obstacles qui jalonnent ce type de projet. Les partenariats public-privé dans le secteur extractif en Afrique de l’Ouest ont une histoire contrastée : faible capacité institutionnelle à négocier et suivre des contrats complexes, risques de renégociation, et difficulté à obtenir les certifications internationales (LBMA) sans lesquelles l’or raffiné ne peut accéder aux marchés de gré à gré les plus liquides.
La certification LBMA est précisément l’enjeu sur lequel bute souvent la chaîne : sans elle, l’or guinéen raffiné localement sera difficilement vendable aux grandes banques centrales ou aux grands négociants à des conditions comparables à celles de métal certifié. La Banque du Ghana, qui a acheté 65,4 tonnes d’or pour un montant de 5 milliards de dollars dans le cadre de son programme de constitution de réserves, conditionne en partie la valorisation de ces stocks à l’obtention rapide de cette accréditation par la Royal Ghana Gold Refinery. La Guinée devra résoudre la même équation.
La valeur retenue, indicateur politique autant qu’économique
Au fond, la raffinerie de Conakry s’inscrit dans une revendication plus large qui traverse l’ensemble des économies minières d’Afrique de l’Ouest : le droit à capter une part significative de la valeur produite sur le sol national. Que cette ambition se concrétise dépendra moins du seul investissement de 30 millions de dollars que de la cohérence du dispositif réglementaire qui l’encadre, de la capacité à formaliser le secteur artisanal, et de la rapidité à obtenir les certifications qui conditionnent l’accès aux marchés internationaux.
La mise en service en juillet prochain si les autorisations suivent marquera au mieux le début d’un long processus d’ajustement industriel. La vraie question, pour la Guinée comme pour ses voisins, est de savoir si la transformation locale de l’or deviendra une réalité économique durable, ou si elle restera une ambition politique confrontée à la complexité des chaînes de valeur mondiales de l’or.
Sources
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Chiffres-clés 2024 — ITIE Guinée — ITIE Guinée, 2024
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Rapport opérationnel 2023 — Mine de Siguiri — AngloGold Ashanti, avril 2024
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Ghana’s New Gold Standard: Pioneering Domestic Refining for Economic Growth — Ghana Gold Board, 2025
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Ghana opens first gold refinery after centuries of mining — Reuters, août 2024
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Le Mali s’assure 62 % de parts dans la première raffinerie d’or nationale — Agence Ecofin, 2025
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Mali : lancement des travaux de construction de la raffinerie d’or nationale — Mines Actu, juin 2025
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Tenue du Conseil d’administration du Fonds d’investissement minier — Ministère des Mines et de la Géologie de Guinée
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Hausse historique du prix de l’or au début de 2025 — GIOR, 2025