La visite d’État de Brice Oligui Nguema à Paris en juillet 2026 ne ressemble à aucune de celles organisées sous les Bongo. Trois accords sectoriels signés à l’Élysée, une lettre d’intention sur la cession d’une base militaire historique, des protocoles industriels inédits : la recomposition du partenariat franco-gabonais est engagée, mais sa profondeur reste à évaluer.
Un cadre bilatéral sous pression depuis 2023
Le coup d’État du 30 août 2023 n’a pas rompu les liens entre Paris et Libreville, mais il les a profondément fragilisés. La France, dont la présence militaire reposait sur des accords conclus en 1960 et révisés en 2011, a suspendu dans l’immédiat sa coopération militaire avant de la reprendre « progressivement », selon Le Monde, dix jours seulement après le putsch. Le contraste avec le traitement réservé aux juntes sahéliennes — ruptures diplomatiques franches avec Bamako, Ouagadougou et Niamey — est saisissant. Paris a opté pour une gestion pragmatique au Gabon, préservant le dialogue sans lui conférer d’abord une forme de légitimité protocolaire.
Cette asymétrie de traitement s’explique par plusieurs facteurs structurels. L’analyste François Gaulme, de l’IFRI, notait dès le lendemain du putsch que les relations franco-gabonaises s’étaient « aujourd’hui délitées », tout en soulignant leur résistance face à l’effacement progressif de l’influence française au profit de partenaires asiatiques et anglo-saxons. Le Gabon n’est pas le Sahel : les juntes de Bamako, Ouagadougou et Niamey ont fait de l’antifrançaisisme un carburant politique. Libreville, sous Oligui Nguema, a choisi une tout autre trajectoire.
Le poids économique qui structure la relation
Pour comprendre pourquoi Paris n’a pas pu se permettre une rupture, il faut regarder les chiffres. Les entreprises françaises représentent un bloc économique considérable au Gabon : environ quatre-vingts à quatre-vingt-douze sociétés, un chiffre d’affaires cumulé estimé entre 3 et 3,5 milliards d’euros, et quelque 12 500 à 14 000 salariés — soit près de 15 % de l’emploi formel du pays. Ce bloc représente approximativement un cinquième du PIB nominal gabonais.
Trois groupes structurent ce paysage. Eramet, via sa filiale Comilog, domine le secteur du manganèse avec plus de 90 % des extractions et figure au premier rang des entreprises du pays par chiffre d’affaires — une contribution économique totale évaluée à près de 940 millions d’euros en 2023 selon le rapport de contribution économique du groupe. TotalEnergies EP Gabon, avec un chiffre d’affaires autour de 485 à 520 millions de dollars selon les années, occupe le rang de premier distributeur de produits pétroliers. Bolloré est présent dans la logistique portuaire, même si ses revenus locaux restent mal documentés publiquement.
Les flux commerciaux bilatéraux confirment cette asymétrie structurelle. En 2023, les exportations françaises vers le Gabon atteignaient 588 millions d’euros contre 312 millions d’euros d’importations — un solde excédentaire de 276 millions d’euros pour la France, selon les données du Trésor français. Du côté gabonais, les ventes vers la France restent concentrées sur les hydrocarbures (plus de 73 % en 2023) et le bois (25,7 %). Cette structure d’échanges — matières premières brutes contre produits manufacturés et services — est précisément ce que la transition cherche à remettre en question.
Les accords de juillet 2026 : une recomposition en trois volets
La visite d’État d’Oligui Nguema à Paris a débouché sur trois accords signés à l’Élysée, qui dessinent les nouvelles lignes de force du partenariat. France 24 et plusieurs médias gabonais convergent sur leur nature et leur portée.
Le volet souveraineté est le plus symbolique. Une lettre d’intention prévoit la cession du camp militaire de Gaulle à Libreville au Gabon. Cette emprise, qui hébergeait jusqu’à 350 à 400 soldats français après le putsch avant d’être ramenée à environ 200 militaires organisés en un détachement de liaison interarmées, incarne depuis six décennies la présence prépositionnée française en Afrique centrale. Sa restitution, même progressive, marque une rupture dans la logique de présence militaire héritée de la décolonisation.
Le volet industriel est le plus substantiel économiquement. Un protocole d’accord intergouvernemental porte sur la transformation locale du manganèse, avec l’objectif affiché par Libreville de mettre fin aux exportations de manganèse brut d’ici 2029. Sa traduction opérationnelle est un protocole distinct entre l’État gabonais et Comilog prévoyant la modernisation du Complexe métallurgique de Moanda et la construction d’une usine d’oxyde de manganèse, avec une échéance à l’horizon 2031. C’est une rupture avec plusieurs décennies d’extraction brute : si elle se concrétise, elle transformerait la chaîne de valeur du principal secteur minier du pays.
Le volet énergétique complète le tableau. Un protocole d’engagement sur le projet hydroélectrique de Booué, signé entre le ministre gabonais de l’Accès universel à l’eau et à l’énergie et la vice-présidente du groupe EDF, vise à renforcer la production électrique nationale. Ces accords s’inscrivent dans la continuité de protocoles déjà conclus lors de la visite de travail de novembre 2025 à Libreville — notamment sur la modernisation du Transgabonais via l’AFD, sur le réseau électrique avec EDF et sur l’eau potable avec Suez.
La légitimation internationale au cœur du jeu diplomatique
Au-delà de la substance économique, la visite d’État remplit une fonction politique que le régime gabonais ne dissimule pas. Oligui Nguema est le premier chef d’État issu d’une transition militaire africaine à bénéficier du protocole complet d’une visite d’État à l’Élysée depuis le coup d’État de 2023. Le précédent le plus proche est celui de Mahamat Idriss Déby, reçu en « visite d’amitié et de travail » — formule moins solennelle — après sa prise de pouvoir au Tchad en 2021. La différence de format n’est pas anodine : elle traduit une légitimation plus explicite de la part française.
Cette reconnaissance s’appuie sur un contexte régional qui la rend plus facile à assumer. La CEEAC avait suspendu le Gabon de ses instances après le putsch, avant de lever l’ensemble des sanctions lors de son sommet du 9 mars 2024 et de réintégrer le pays dans le bloc régional. La CEMAC, de son côté, n’a jamais formellement sanctionné Libreville, continuant de traiter le Gabon comme membre à part entière de la zone monétaire. Enfin, la transition gabonaise a officiellement pris fin le 31 décembre 2025, selon RFI, avec la mise en place de nouvelles institutions. Paris n’accueille donc plus techniquement le chef d’une junte, mais le président élu d’un État revenu à un cadre constitutionnel.
Une recomposition réelle, des limites persistantes
L’ensemble de cette séquence — accords de novembre 2025 à Libreville, visite d’État de juillet 2026, cession du camp de Gaulle, protocoles sur le manganèse et l’hydroélectricité — dessine bel et bien une recomposition du partenariat franco-gabonais. Elle est réelle : le lexique de la souveraineté y est plus présent, les contreparties industrielles plus concrètes, et la logique de présence militaire héritée de la guerre froide clairement mise en question.
Mais plusieurs limites méritent d’être signalées. Les protocoles industriels, aussi bien ficelés qu’ils soient sur le papier, sont soumis aux aléas de l’exécution : la transformation du manganèse à l’horizon 2029-2031 dépend de flux d’investissements, de choix technologiques et d’arbitrages fiscaux qui restent à négocier. La cession du camp de Gaulle est pour l’instant une lettre d’intention, pas un accord définitif. Et la structure fondamentale des échanges commerciaux — matières premières contre produits manufacturés — ne sera pas modifiée par la seule signature d’un protocole.
La question centrale demeure : la recomposition en cours est-elle un rééquilibrage durable du rapport de force économique, ou une mise à jour cosmétique d’une relation d’interdépendance structurelle qui n’a pas changé de nature ? La réponse se mesurera moins à l’Élysée qu’à Moanda et à Booué, là où les usines et les barrages seront — ou ne seront pas — construits d’ici la fin de la décennie.
Sources
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Relations franco-gabonaises – Présidence du Gabon — Présidence de la République du Gabon, novembre 2025
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Cérémonie de signature de trois accords entre la France et le Gabon — Boursorama / AFP, juillet 2026
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Coopération : le Gabon et la France signent plusieurs accords de partenariats — Journal du Gabon, juillet 2026
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Échanges commerciaux France-Gabon en 2022 — Direction générale du Trésor, 2023
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Eramet – Contributions économiques 2023 au Gabon — Eramet, juin 2024
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La présence militaire française réorientée vers la formation — VOA Afrique, 2024-2025
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Le putsch au Gabon, coup dur pour la France – IFRI — François Gaulme, IFRI, septembre 2023
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France-Gabon, un partenariat qui résiste aux vents contraires en Afrique — Le Point Afrique, mai 2025
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Relations bilatérales France-Gabon — Ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, 2025
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La CEEAC lève les sanctions contre le Gabon — BBC Afrique, mars 2024