Le 9 juillet 2026, un cargo russe sous sanctions accostait au port autonome de Lomé. Depuis, des partis d’opposition et des organisations de la société civile togolaises exigent des explications sur la présence présumée de forces militaires étrangères dans le nord du pays et sur les accords qui l’auraient rendue possible. Le gouvernement de Faure Gnassingbé n’a pas répondu.
Un cargo sous sanctions et des questions sans réponse
Le Mikhail Britnev a quitté le port militaire de Baltiïsk à la mi-juin 2026. Spécialisé dans le transport de charges lourdes et placé sous sanctions internationales, le bâtiment a rejoint Lomé quelques semaines plus tard. Selon une enquête de LSI Africa et des sources OSINT, le navire aurait livré à l’Africa Corps un lot significatif de matériels : 3 BMP-2, 8 BMP-3, 14 véhicules Tigr, 4 BTR-82, 2 canons antiaériens, ainsi qu’une vingtaine de camions et de motos.
Ce déchargement n’est pas survenu dans un vide diplomatique. En 2025, lors d’une visite à Moscou, Faure Gnassingbé a signé un accord de coopération militaire avec la Russie autorisant le déploiement d’instructeurs et de matériels russes au Togo. En mars 2026, le ministre russe de la Défense Andreï Belooussov s’est rendu à Lomé pour une visite de travail. Le cadre bilatéral existe donc. Ce qui manque, selon l’opposition togolaise, c’est le contrôle démocratique qui devrait l’encadrer.
L’opposition face au mur du silence
Le 20 juillet 2026, Nathaniel Olympio, figure de l’opposition togolaise, posait directement la question sur les réseaux sociaux : « La présence avérée de forces militaires étrangères sur le territoire national, se fait dans une grande opacité. Il y a notamment des Russes et des Turcs. Que font-elles ? Quelles sont leurs missions ? Vont-elles aux combats ? »
Deux jours plus tard, trois regroupements de partis politiques et d’organisations de la société civile dont le DMK, le DMP, le LDP et le mouvement Touche Pas à Ma Constitution, transmettaient un communiqué conjoint à l’AFP pour dénoncer cette opacité. La presse internationale évoque environ 350 personnels russes présents au Togo, sans qu’Ankara, Moscou ou Lomé ne confirment officiellement ce chiffre. Les noms de l’Africa Corps successeur de Wagner et de Sadat, la société militaire privée turque, sont cités dans le communiqué.
La présence turque n’est pas une surprise absolue : depuis 2021 et la visite du président Recep Tayyip Erdoğan à Lomé, un accord-cadre de coopération de défense et de sécurité lie les deux pays, qui a notamment conduit à l’acquisition de drones Bayraktar TB2. Sadat, dont Le Monde a documenté les activités au Sahel, est depuis 2023-2024 citée par des sources concordantes dans plusieurs pays de la région Niger, Burkina Faso tantôt comme formateur, tantôt comme prestataire de sécurité. Ces précédents alimentent les interrogations sur son rôle éventuel au Togo.
Une architecture constitutionnelle qui prévoit le contrôle… sans le garantir
La Constitution togolaise du 6 mai 2024 n’est pas silencieuse sur le sujet. Son article 89 dispose que le Président du Conseil est garant des accords et traités internationaux négociés par le gouvernement, et que le Parlement en autorise la ratification. L’article 90 précise que les accords modifiant des dispositions de nature législative, ce que font potentiellement les conventions régissant le statut de forces étrangères sur le sol national ne peuvent être ratifiés qu’en vertu d’une loi. L’article 91 confère à un cinquième des députés ou des sénateurs le droit de saisir la Cour constitutionnelle pour vérifier la conformité d’un accord avant sa ratification.
Sur le papier, les instruments existent. En pratique, il n’existe aucune trace publique d’un passage devant l’Assemblée nationale ou le Sénat de l’accord russo-togolais de 2025, ni du cadre régissant l’éventuelle présence de l’Africa Corps ou de Sadat. Le site de l’Assemblée nationale détaille les mécanismes disponibles pour l’opposition, questions orales, interpellations formelles, commissions d’enquête mais aucune source ne documente leur activation sur ce dossier précis depuis 2024.
Cette situation n’est pas propre au Togo. Dans d’autres États de la région, des accords de défense ont été conclus par l’exécutif sans que la procédure de ratification parlementaire ne soit formellement engagée, quitte à être régularisés a posteriori. Le juriste Léon Di Kassabo, dans ses travaux sur la dénonciation des traités en droit international africain, montre comment les exécutifs africains utilisent parfois la qualification d’« arrangement technique » ou de « mémorandum d’entente » pour soustraire des engagements sensibles à l’obligation de ratification.
La menace jihadiste, argument et limite du débat
Il serait inexact de présenter cette coopération militaire comme sans fondement. Le nord du Togo est sous état d’urgence sécuritaire depuis 2022, et quelque 8 000 militaires togolais y sont déployés dans le cadre de l’opération Koundjoaré. Selon les données de FEWS NET s’appuyant sur ACLED, les incidents violents dans la région des Savanes ont atteint un pic d’environ 40 au premier semestre 2025, avant de redescendre à une quinzaine au premier semestre 2026. Le gouvernement togolais a lui-même reconnu 15 attaques jihadistes ayant tué au moins 62 personnes depuis le début de 2025.
Face à cette pression, chercher des soutiens extérieurs relève d’une logique sécuritaire compréhensible. Mais l’opposition togolaise ne conteste pas le principe de la coopération : elle en réclame la transparence. Qui sont ces partenaires ? Sous quels mandats opèrent-ils ? Avec quelles règles d’engagement et quels mécanismes de responsabilité ? Ce sont ces questions qui demeurent sans réponse.
La démocratie à l’épreuve des accords secrets
La question que pose l’opposition togolaise dépasse les frontières du pays. Dans toute la sous-région, la multiplication des partenariats sécuritaires avec la Russie, la Turquie, des puissances occidentales s’accompagne rarement d’un débat parlementaire substantiel. Le Togo n’est pas une exception, mais le cargo du Mikhail Britnev a rendu visible ce qui restait discret.
La vraie question n’est peut-être pas celle de la présence des forces étrangères en elle-même, mais de savoir si les institutions togolaises parlement, société civile, presse disposent des moyens réels d’exercer le contrôle que la Constitution leur confère théoriquement. L’absence de réponse du gouvernement Gnassingbé, plusieurs semaines après la publication du communiqué de l’opposition, y répond à sa manière.
Sources
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Pourquoi le cargo russe sous sanctions Mikhail Britnev a-t-il accosté à Lomé ? — LSI Africa, juillet 2026
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Togo : l’opposition s’inquiète de la présence présumée de soldats russes et turcs dans le nord du pays — Africa Radio / AFP, 22 juillet 2026
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Sadat, le « Wagner turc » dont l’ombre plane sur le Sahel — Le Monde, juin 2024
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Constitution togolaise du 6 mai 2024 — Togoweb
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Perspectives sur la sécurité alimentaire – Togo, juin 2026 — FEWS NET, juin 2026
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La dénonciation des traités en droit international africain — Léon Di Kassabo, Afrilex
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Africa Corps — Présence en Afrique — Wikipédia
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Togo : requête de l’opposition sur une présumée présence de forces militaires étrangères — Koaci, 21 juillet 2026
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Contrôle de l’action gouvernementale – Assemblée nationale togolaise — Assemblée nationale du Togo
- Africa Corps au Togo, pavillon togolais à Odessa : le double jeu mortifère de Moscou
- Togo sanctions internationales : l’accostage du Mikhail Britnev à Lomé met Lomé face à ses ambiguïtés diplomatiques
- Africa Corps au Togo : Françoise Joly, Anna Zamaraeva et la diplomatie parallèle de Moscou
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