Le sommet du G7 réuni à Évian les 15-17 juin a accouché d’une déclaration ambitieuse sur les minerais critiques, assortie de la création d’une nouvelle structure multilatérale. Pour les États africains qui concentrent environ 30 % des réserves mondiales, l’enjeu est considérable — à condition de ne pas répéter les erreurs des partenariats asymétriques qui ont structuré les cinquante dernières années des relations extractives Nord-Sud.
Une architecture encore incomplète, des chiffres imposants
La déclaration adoptée à Évian fixe pour la première fois un objectif chiffré de diversification : ramener sous 60 % la dépendance du G7 envers un fournisseur unique pour les terres rares d’ici 2030, avec une ambition à 50 % « dès que possible ». La cible est directement dirigée contre la Chine, qui contrôle aujourd’hui plus de 60 % de l’offre mondiale de terres rares et l’essentiel des capacités de raffinage planétaires.
Pour matérialiser cette volonté, les chefs d’État du G7 ont annoncé 195 initiatives depuis début 2026, représentant 64 milliards d’euros de prises de participation et d’accords d’achat. Ce volume est significatif, mais son déploiement concret révèle déjà une logique de sécurisation des approvisionnements plus que de développement industriel partagé : le consortium Orion Critical Minerals, soutenu par Washington, s’est positionné sur les actifs cuivre-cobalt de Glencore en République démocratique du Congo ; le Japon renforce sa présence sur le projet de terres rares Lofdal en Namibie ; les projets Longonjo en Angola et Songwe Hill au Malawi sont réorientés vers le marché américain.
La nouvelle « Alliance du G7 pour la résilience et la production en matière de minerais critiques » est présentée comme ouverte à des partenaires non membres, mais ses modalités d’adhésion et sa gouvernance ne sont pas encore codifiées dans des textes publics. On connaît l’esprit — transparence, durabilité, traçabilité, pratiques minières responsables — mais pas la procédure formelle d’intégration. Plusieurs sources françaises évoquent la possibilité d’un secrétariat permanent pour piloter l’agenda des minerais critiques au fil des présidences successives du G7, sans qu’une décision formelle ait été publiée.
Le piège structurel de la valeur captée
La question centrale pour les États africains n’est pas de savoir s’il faut ou non rejoindre cette Alliance, mais à quelles conditions et avec quelles garanties. L’histoire récente des partenariats multilatéraux sur les minerais offre à cet égard un bilan sévère.
Selon la Banque africaine de développement, seulement environ 10 % de la valeur ajoutée totale — entre l’extraction et le produit fini — est aujourd’hui réalisée et captée localement sur le continent. Les 90 % restants (raffinage, transformation intermédiaire, fabrication de composants, produits finis) sont créés hors d’Afrique. Ce chiffre résume l’échec structurel des décennies de partenariats extractifs successifs.
Des cadres pourtant présentés comme novateurs n’ont pas modifié cette réalité. Le Processus de Kimberley sur les diamants a surtout sécurisé un commerce légal sans transformer la place de l’Afrique dans la chaîne de valeur. Les obligations de diligence raisonnable issues de la loi Dodd-Frank américaine et du règlement européen sur les minerais de conflit ont formalisé des circuits d’approvisionnement sans générer d’industrialisation locale significative. L’Initiative pour la transparence dans les industries extractives a amélioré la lisibilité des flux financiers sans automatiquement produire une meilleure redistribution. Les accords de partenariat économique UE-ACP ont intégré les économies africaines comme fournisseurs de ressources, non comme co-architectes des chaînes de valeur.
Le schéma récurrent est celui d’une intégration formelle mais non substantielle : présence dans les structures multilatérales, absence de levier réel sur la définition des règles et sur la captation de valeur.
La transformation locale, condition non négociable
William Ruto, invité au sommet en tant que président du Kenya, a mis en avant la transformation locale comme l’un des enjeux clés que l’Afrique doit défendre dans ces débats. Cette position reflète un consensus africain qui dépasse les frontières kenyanes.
L’Union africaine a franchi un pas politique notable en annonçant qu’elle « étudiera et soutiendra la création d’une coalition de pays africains producteurs de minéraux stratégiques », dans le but explicite de renforcer le pouvoir de négociation collectif face aux grandes puissances consommatrices. La Vision minière africaine, adoptée de longue date par l’UA, promeut la valorisation locale, l’industrialisation et la création de chaînes de valeur régionales — autant de principes que les textes du G7 d’Évian mentionnent sans les opérationnaliser.
Car c’est précisément là que réside le problème : la déclaration du G7 est « vague sur les engagements concrets en matière de transformation locale », comme le relève l’Agence Ecofin. Elle évoque la création de valeur locale et la diversification des chaînes de valeur avec les pays producteurs, mais sans fixer de cibles chiffrées de raffinage ou de transformation sur le sol africain, sans mécanisme de transfert technologique contraignant, et sans dispositif de partage équitable des revenus défini.
Gouvernance asymétrique : les mécanismes à surveiller
Les économistes et juristes spécialisés en droit minier international identifient plusieurs vecteurs d’asymétrie récurrents dans ce type d’initiative. Le premier est la définition unilatérale de l’agenda et des normes : les standards techniques, environnementaux et financiers de l’Alliance du G7 seront vraisemblablement conçus côté G7, reflétant les impératifs de sécurité d’approvisionnement des pays consommateurs plus que les priorités d’industrialisation des pays producteurs. Le deuxième est la participation décorative des parties prenantes subordonnées, intégrées dans des structures de dialogue sans capacité réelle de co-décision sur les règles fondamentales.
La dynamique de nationalisme des ressources observable en Tanzanie et en RDC — qui ont toutes deux révisé leurs codes miniers pour augmenter la part de l’État et renforcer le contenu local — illustre la réaction à des décennies de contrats perçus comme défavorables. Elle signale que les gouvernements africains ont intégré les leçons des asymétries passées. Mais une réaction nationale, aussi légitime soit-elle, n’est pas un substitut à une position africaine collective et coordonnée dans la définition des règles de l’Alliance.
La feuille de route que le G7 a chargé ses ministres d’élaborer sur les « marchés fondés sur des normes » — avec un accent sur la traçabilité, les normes du travail, la consultation locale et la lutte contre la corruption — offre une fenêtre d’intervention. C’est dans la définition précise de ces critères, pendant la phase de construction de l’Alliance, que la marge de manœuvre africaine est la plus grande.
Peser sur les règles avant qu’elles soient écrites
L’Alliance du G7 n’est pas, à ce stade, un piège inévitable. C’est une architecture encore en chantier, dont les modalités de gouvernance et les critères d’adhésion ne sont pas encore gravés dans le marbre. Cette indétermination, qui frustre ceux qui cherchent à évaluer des engagements précis, est aussi une opportunité tactique pour les États africains.
Plusieurs conditions permettraient de transformer l’adhésion en levier réel plutôt qu’en intégration subordonnée : l’exigence de cibles chiffrées et contraignantes de transformation locale, avec des mécanismes de vérification indépendants ; la négociation d’un statut de partenaire à part entière — et non d’observateur — dans les instances de décision de l’Alliance ; la mobilisation coordonnée à travers la coalition de pays producteurs que l’UA appelle de ses vœux, pour éviter que les États africains ne négocient individuellement face au bloc G7 ; enfin, l’articulation explicite avec la Vision minière africaine comme cadre de référence non négociable.
Représentant environ 40 % du PIB mondial, les membres du G7 ont besoin des minerais africains pour tenir leurs objectifs de transition énergétique. Ce rapport de dépendance, longtemps ignoré ou minimisé, constitue aujourd’hui le principal levier de négociation du continent. La question est de savoir si les États africains sauront l’exercer collectivement, et suffisamment tôt dans le processus, pour peser sur des règles qui ne sont pas encore écrites.
Sources
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Minerais critiques : ce qu’implique la déclaration du G7 pour les producteurs africains — Agence Ecofin, juin 2026
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Déclaration des chefs d’État et de gouvernement du G7 sur la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques — Élysée, 17 juin 2026
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Plan d’action sur les minéraux critiques du G7 — Bureau du Premier ministre du Canada, juin 2026
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G7 Évian : les terres rares au cœur du sommet pour briser la dépendance à la Chine — France Épargne, juin 2026
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L’Afrique veut créer une coalition de nations exploitant des minéraux stratégiques — Le Monde Afrique, septembre 2025
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Data : minéraux critiques en Afrique — Deutsche Welle, 2025 (chiffre BAD sur la valeur ajoutée locale)
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G7 Évian – Minerais critiques : l’Afrique face à la Chine — ONE, juin 2026
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Les minerais critiques, des ambitions pour l’Afrique — The Conversation, 2025
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Arbitrages miniers et nationalisme des ressources en Afrique — Gide, 2024
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La nécessité d’un traité international dans le secteur minier à l’ère des guerres économiques sur les minerais critiques — AEFJN, 2025