Le modèle mauritanien face au jihadisme : une exception sahélienne exportable ?

La rédaction

juin 20, 2026

Depuis 2011, aucune attaque terroriste aboutie n’a été recensée sur le sol mauritanien, tandis que le Mali, le Burkina Faso et le Niger s’enfoncent dans une spirale jihadiste sans fin. Le cas récent de trois combattants mauritaniens ayant tenté de regagner clandestinement leur pays après une décennie dans les rangs d’Al-Qaïda illustre, à sa manière, la robustesse d’un dispositif que Nouakchott a mis des années à construire. Reste à savoir si ce modèle tient à des conditions reproductibles ou à des facteurs proprement mauritaniens.

Une décennie de violence avant le tournant

La Mauritanie n’a pas toujours été cette île de relative stabilité. Entre 2005 et 2011, le pays a encaissé une série d’attaques qui auraient pu emporter d’autres États. En juin 2005, l’attaque de Lemgheity — le GSPC s’en prend à une caserne du nord, tuant quinze soldats mauritaniens — ouvre une longue série. Suivent l’assassinat de quatre touristes français à Aleg en décembre 2007, le massacre de douze militaires à Tourine en mai 2008, plusieurs tentatives d’attentats-suicide à Néma et Nouakchott, deux enlèvements de ressortissants européens. Au total, l’ISS recense une dizaine d’incidents majeurs sur cette période.

Le dernier acte de cette vague remonte au 20 décembre 2011, avec l’enlèvement d’un gendarme à Adel Bagrou, à la frontière malienne. Depuis, rien. Cette rupture n’est pas le fruit du hasard : elle correspond à un virage sécuritaire délibéré et méthodique, amorcé dès 2008 et consolidé sous la présidence de Mohamed Ould Abdel Aziz.

Les piliers du modèle mauritanien

La militarisation du désert

Le premier pilier est territorial. En 2008, le gouvernement déclare la zone saharienne septentrionale zone militaire interdite : tout mouvement de véhicules y est soumis à autorisation, ce qui transforme le désert d’espace de transit jihadiste en zone de contrôle. L’armée crée simultanément des Groupements Spéciaux d’Intervention, unités légères et mobiles capables d’opérer plusieurs jours en autonomie dans les étendues sablonneuses du nord et de l’est.

Plus significatif encore : la doctrine militaire mauritanienne devient offensive. En octobre 2010, des unités de l’armée s’enfoncent profondément en territoire malien pour frapper des bases d’AQMI dans leur sanctuaire. Cette stratégie préventive — tenir la menace à distance avant qu’elle ne s’implante — tranche avec la posture défensive adoptée par la plupart des pays voisins. Les soldats mauritaniens conduisent encore aujourd’hui des missions de surveillance dans le Hodh el-Chargui, à proximité immédiate de la frontière malienne, là où opèrent le JNIM et l’État islamique au Grand Sahara.

Le budget militaire de Nouakchott, estimé à 2,2 % du PIB en 2024 selon les données de la Banque mondiale, reste inférieur en proportion à celui du Mali (4,2 %), du Burkina Faso (environ 3,9 %) ou du Niger (3,1 %). Ce paradoxe apparent — dépenser moins, mieux résister — renvoie précisément à l’existence d’autres piliers, non militaires.

Le dialogue avec les oulémas comme arme idéologique

Le deuxième pilier est religieux. En janvier 2010, alors que les attaques se multiplient encore, le gouvernement lance un programme de dialogue en prison entre grands théologiens mauritaniens et détenus jihadistes. L’initiative part des prisonniers eux-mêmes, qui demandent à débattre. Sur la cinquantaine de détenus participants, deux seulement refuseraient de reconnaître l’illégitimité islamique du djihad armé dans ce contexte. Les autres signent officiellement leur « repentir » en échange d’aides à la réinsertion — les auteurs du meurtre des touristes français d’Aleg restant, eux, exclus de toute mesure de libération.

Ces chiffres proviennent largement de sources proches du gouvernement et ne font pas l’objet d’un audit indépendant. Ils n’en signalent pas moins une réalité que l’ISS documente dans ses travaux sur la déradicalisation au Sahel : la Mauritanie a su mobiliser un capital religieux traditionnel — celui de ses mahadras, ces écoles coraniques qui font de Nouakchott une capitale d’érudition islamique — pour retourner le registre idéologique contre les recruteurs jihadistes.

L’État promeut depuis lors ce qu’il nomme al-Wassatiya, un islam du « juste milieu » présenté comme antidote doctrinal au salafisme djihadiste. Les oulémas sont associés aux séminaires de prévention, les imams encadrés, les prêches du vendredi surveillés. La méthode est moins centralisée que le modèle marocain — où l’Institut Mohammed VI forme des imams selon un curriculum d’État unifié — mais elle s’appuie sur une légitimité religieuse sociale que l’État marocain a dû construire artificiellement.

Une stratégie nationale multidimensionnelle

Le troisième pilier est institutionnel. En juillet 2010, une nouvelle loi antiterroriste durcit l’arsenal juridique. Une commission nationale est chargée d’élaborer une stratégie globale articulant volet sécuritaire, volet religieux, volet de prévention communautaire et coopération internationale. Cette structuration globale — décrite par plusieurs analystes comme une différence clé avec des pays voisins où les politiques restent fragmentées et réactives — est encore invoquée par Nouakchott dans les forums régionaux et onusiens de 2023-2024.

Plus récemment, les autorités ont développé un volet communautaire, notamment via des femmes prédicatrices mobilisées dans les quartiers populaires et les zones rurales pour désamorcer les discours extrémistes. Ces « Mourchidates » mauritaniennes, documentées par Arte, constituent un exemple de résilience par le bas, complémentaire de l’action de l’État.

Les limites d’un modèle sous pression

Une frontière poreuse et une menace qui s’approche

La résilience mauritanienne n’est pas l’invulnérabilité. La Mauritanie partage près de 2 200 kilomètres de frontière avec le Mali, dont les régions de Nara, Mopti et Niono sont aujourd’hui lourdement infiltrées par le JNIM et l’État islamique au Grand Sahara. Le Monde relevait en août 2025 que la menace n’a jamais été aussi proche de la frontière mauritanienne.

La pression concrète sur les populations est documentée. En 2022, vingt-cinq éleveurs mauritaniens ont été tués dans la zone frontalière du Hodh el-Chargui par des militaires maliens et des éléments du groupe Wagner. Une semaine avant un entretien de terrain conduit en janvier 2024, sept autres éleveurs subissaient le même sort dans cette bande grise. Ces incidents ne sont pas des attaques jihadistes en Mauritanie, mais ils signalent une dynamique d’insécurité transfrontalière qui pèse directement sur les communautés rurales mauritaniennes.

Des fragilités structurelles persistantes

Les analyses de The New Humanitarian et de chercheurs spécialisés rappellent avec constance que la résilience mauritanienne repose sur un équilibre fragile. Le chômage des jeunes reste élevé, les séquelles de l’esclavage alimentent des tensions profondes entre Haratines, Maures et Afro-Mauritaniens, et certains axes géographiques — de Nouakchott à Aleg, en passant par Boutilimit, jusqu’à Kiffa et Néma — sont identifiés comme des foyers potentiels de radicalisation. La maîtrise des textes religieux en Mauritanie est à double tranchant : elle peut immuniser contre certains discours simplistes, comme elle peut fournir des entrepreneurs religieux capables de légitimer l’extrémisme avec une sophistication doctrinale redoutable.

Exportable, ce modèle ?

La question mérite d’être posée sans illusion. Trois conditions paraissent nécessaires à la transposition du modèle mauritanien. Premièrement, un État qui dispose d’une légitimité religieuse interne suffisante pour coopter des oulémas crédibles — condition que le Mali ou le Burkina Faso peinent à remplir dans des contextes de défiance généralisée envers les institutions. Deuxièmement, une armée capable d’opérations préventives extérieures, et non seulement défensives, ce qui suppose un niveau de formation et d’équipement que peu de pays sahéliens ont atteint. Troisièmement, une stratégie de long terme portée de manière continue par l’exécutif, par-delà les transitions politiques — condition qui distingue précisément la Mauritanie de ses voisins confrontés à des coups d’État à répétition.

Le cas des trois combattants mauritaniens revenus du Sahel illustre aussi l’envers du modèle : il prouve que le recrutement n’a pas été totalement stoppé, que des filières existent, et que la frontière demeure un enjeu central. Ce que la Mauritanie a réussi, c’est d’empêcher que ces individus ne constituent un terreau localement. Ce que le reste du Sahel attend encore, c’est précisément cela : non pas l’absence de recrutés, mais l’impossibilité pour les groupes armés de s’installer durablement dans le tissu social et territorial.

Sources