CIPS en Afrique : infrastructure de paiement ou levier géopolitique de Pékin ?

La rédaction

juin 21, 2026

Le système de paiement interbancaire transfrontalier chinois, le CIPS, progresse discrètement sur le continent africain. Avec 61 institutions connectées et 500 millions de dollars traités en quatre mois par la seule Standard Bank, l’outil technique révèle une ambition plus large : réduire la dépendance au dollar dans les échanges sino-africains. Mais derrière les flux commerciaux se profile une question de souveraineté monétaire que les banquiers centraux africains n’ont pas encore véritablement tranchée.

Un fait technique aux implications structurelles

En novembre 2024, Standard Bank d’Afrique du Sud est devenue la première banque commerciale africaine à intégrer directement le CIPS — le China Cross-Border Interbank Payment System — dans ses opérations. Quatre mois plus tard, l’institution annonçait avoir traité 500 millions de dollars de transactions libellées en yuan. Ives Yang, responsable des ventes pour la banque transactionnelle de Standard Bank CIB, résume la dynamique : « Les transactions que nous avons observées ont été principalement portées par les activités d’import-export entre la Chine et l’Afrique. Nous travaillons à étendre le CIPS à davantage de pays. »

Ce chiffre n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un contexte de forte croissance des échanges sino-africains, en hausse de près de 18 % en 2024 selon les données douanières chinoises, et dans un mouvement mondial de renchérissement du yuan dans les règlements du commerce extérieur : les transactions chinoises libellées en yuan ont bondi de 14 % en glissement annuel en avril 2025, atteignant l’équivalent de 647 milliards de dollars.

La mécanique du CIPS mérite d’être rappelée. Contrairement à SWIFT, qui est un système de messagerie interbancaire, le CIPS assure à la fois la transmission des instructions et le clearing des paiements en renminbi. Il distingue des participants directs — qui ouvrent un compte de règlement auprès du système — et des participants indirects, qui accèdent au réseau via une banque correspondante. À mi-2025, le système comptait 176 participants directs et 1 514 indirects dans le monde, pour un volume annuel d’environ 24 500 milliards de dollars en 2024, soit 3 à 4 % du volume annuel sous-tendu par la messagerie SWIFT. La comparaison reste imparfaite — les deux systèmes ne font pas le même métier —, mais elle situe l’enjeu : le CIPS est encore loin d’une substitution, mais sa trajectoire est ascendante.

En Afrique, 61 institutions financières sont désormais connectées, dont seulement deux en accès direct : Standard Bank et Afreximbank, la Banque africaine d’import-export, qui a rejoint le système en juin 2025. Le reste opère par des connexions indirectes, souvent via des filiales de groupes bancaires internationaux. Le réseau reste donc embryonnaire — 4 % des membres mondiaux du CIPS — mais couvre potentiellement une surface bien supérieure : Standard Bank est présente dans 21 pays africains, et Ecobank dans 34.

Le yuan comme monnaie de règlement : des précédents concrets

Au-delà des volumes traités par Standard Bank, plusieurs États africains ont déjà franchi un pas plus engageant. Le Kenya a converti trois prêts chinois liés à la construction ferroviaire du dollar vers le yuan, réduisant ses charges d’intérêts d’environ 215 millions de dollars par an. La Zambie a annoncé fin 2025 qu’elle accepterait les redevances minières et taxes versées par les entreprises chinoises en yuan, une décision qui lui permet d’honorer directement sa dette envers Pékin sans passer par le marché des changes en dollar.

Ces décisions s’appuient sur un contexte commercial favorable. La Chine représente désormais 20 % du commerce extérieur de l’Afrique selon Afreximbank, contre 5 % il y a vingt ans. En mai 2025, Pékin a annoncé la suppression des droits de douane sur les importations en provenance de 53 pays africains, une mesure qui amplifie les flux bilatéraux et, mécaniquement, la demande de liquidités en yuan pour régler ces échanges.

Pour les opérateurs privés, la question est pragmatique. Thiku Shah, directeur général de Sunripe, entreprise kényane exportatrice d’avocats dont les ventes vers la Chine sont passées de 10 à 200 conteneurs par semaine en trois ans, le formule avec franchise : « Si nous facturons en yuan, que les banques acceptent le yuan en règlement et que nous trouvons preneur pour notre yuan, ce serait parfait. » La condition finale — trouver preneur pour le yuan — résume à elle seule le principal obstacle structurel à une adoption massive.

Les limites que les décideurs ne doivent pas sous-estimer

L’expérience des pionniers de la facturation en yuan — Pakistan, Russie — illustre les frictions qui attendent les acteurs africains sur cette voie. Le yuan reste partiellement convertible : la Chine maintient des contrôles sur son compte de capital, ce qui signifie que les excédents commerciaux accumulés en yuan sont géographiquement contraints et difficiles à transformer en actifs financiers diversifiés. Les marchés de change yuan-naira, yuan-cedi ou yuan-franc CFA sont quasi inexistants en dehors de canaux bancaires très limités, ce qui génère des coûts de conversion élevés et une gestion du risque de change complexe pour les entreprises africaines.

La Russie, qui a massivement basculé vers le yuan après son exclusion partielle de SWIFT en 2022, illustre un autre piège : la concentration du risque sur une devise contrôlée par un seul partenaire. L’exclusion de banques russes de SWIFT a certes rendu le commerce plus compliqué et plus coûteux pour les pays africains commerçant avec Moscou — blé, engrais, hydrocarbures —, mais le remède russe, une dépendance accrue au yuan et au CIPS, soulève des questions de souveraineté analogues à celles que la dépendance au dollar était censée résoudre.

Pour les banques centrales africaines, la question se pose différemment. Aucune déclaration officielle de la BCEAO, de la Banque centrale du Nigeria ou de la Reserve Bank d’Afrique du Sud ne confirme à ce jour une politique de connexion institutionnelle au CIPS ou d’accumulation délibérée de yuan en réserves. La BCEAO, pour sa part, a concentré ses efforts sur PI-SPI, sa propre plateforme d’interopérabilité des paiements instantanés lancée en septembre 2025 pour la zone UEMOA. Quant au projet mBridge — plateforme de monnaie numérique de banque centrale coordonnée initialement par la BRI avec la Chine, Hong Kong, la Thaïlande et les Émirats arabes unis —, aucune banque centrale africaine n’y figure officiellement comme participante ou observatrice à ce stade.

L’argument géopolitique et ses ambiguïtés

Muda Yusuf, directeur général du Centre for the Promotion of Private Enterprise au Nigeria, pose la question sans détour : « L’une des questions qui se posent actuellement à travers le monde est celle de la réduction de la domination du dollar. Quand vous leur exportez des marchandises, vous êtes payé en yuan. » C’est précisément la logique que Pékin cultive, en liant l’accès préférentiel à son marché — via les suppressions de droits de douane — à l’utilisation croissante de sa monnaie et de ses infrastructures de paiement.

Jeremy Awori, directeur général d’Ecobank, qui couvre 34 pays africains, reconnaît la dimension structurelle du mouvement : « La Chine est en train de construire ses propres rails de paiement et de règlement qui pourraient rendre les transactions quasi instantanées. » La formule « rails de paiement » est éclairante : elle dit que le vrai enjeu n’est pas la devise en elle-même, mais l’infrastructure qui la porte — et qui détermine qui voit les transactions, qui contrôle les délais et qui peut, le cas échéant, couper l’accès.

Car l’architecture du CIPS confère à la Banque populaire de Chine un accès aux données de messagerie des transactions qui y transitent. Les messages ISO 20022 utilisés par le système contiennent l’identification des institutions émettrices et réceptrices, les montants, les dates de valeur, les identifiants clients et les motifs de paiement. Pour les participants directs, la PBoC voit les mouvements de compte en temps réel. Pour les indirects, les instructions soumises par la banque directe incluent en pratique les informations sur l’origine et le bénéficiaire final. Il ne s’agit pas d’une surveillance illicite — SWIFT offre des visibilités similaires aux autorités compétentes selon les juridictions —, mais d’une réalité que les décideurs africains doivent intégrer dans leur analyse coût-bénéfice.

Côté banques commerciales, le ton reste mesuré. Birju Sanghrajka, directeur général de Standard Chartered Kenya, résume le positionnement dominant du secteur privé face au CIPS : « Nous la considérons comme complémentaire. » Complémentaire à SWIFT, complémentaire au dollar, pas substituable. Cette lecture est cohérente avec les données : en 2024, le yuan ne représentait que 2,29 % des réserves mondiales de change dont la composition est déclarée au FMI, en recul par rapport au pic de 2022.

Une décision à ne pas laisser aux seuls opérateurs

Le CIPS n’est pas une menace en soi. Pour une PME nigériane important des équipements chinois ou pour un exportateur kényan d’avocats, la possibilité de régler directement en yuan, sans passer par le dollar comme devise-pivot avec ses coûts de conversion associés, représente un gain économique réel. L’argument de la complémentarité est légitime à court terme.

Mais la décision de connecter des institutions financières à une infrastructure contrôlée par une puissance étrangère — fût-elle partenaire commercial majeur — dépasse le cadre de la gestion bancaire ordinaire. Elle engage la souveraineté monétaire des États, la confidentialité des flux financiers et la capacité à ne pas reproduire, avec Pékin, la dépendance structurelle que beaucoup d’États africains cherchent précisément à corriger vis-à-vis de Washington.

La question que les banquiers centraux et les régulateurs africains devront trancher dans les prochaines années est donc la suivante : peut-on utiliser le CIPS comme outil tactique d’optimisation des coûts de règlement sans en devenir, progressivement, un maillon captif ?


Sources