Côte d’Ivoire : les coques de cajou au cœur d’une stratégie industrielle de biomasse

La rédaction

juin 24, 2026

La Côte d’Ivoire a inauguré le 18 juin 2025 à Attinguié la première unité commerciale africaine de production de biochar à grande échelle à partir de coques de cajou. Portée par les groupes singapouriens Valency International et Revata Carbon, cette usine illustre une politique délibérée de valorisation des sous-produits agricoles qui dépasse la seule filière anacarde. Le pays structure ainsi un modèle économique articulé autour de la biomasse agricole, avec des implications potentielles pour l’ensemble de la zone UEMOA.

Une filière anacarde qui monte en gamme

Premier producteur mondial de noix de cajou et troisième transformateur derrière le Vietnam et l’Inde, la Côte d’Ivoire a exporté pour 728,11 milliards de francs CFA (1,27 milliard de dollars) de noix et d’amandes en 2025, selon la Direction générale des douanes. Jusqu’ici, les coques — coproduit massif du décorticage — constituaient essentiellement une charge pour les transformateurs.

L’usine d’Attinguié renverse cette logique : avec une capacité de traitement de 20 000 tonnes de coques par an, elle produit environ 6 000 tonnes de biochar annuellement. Les opérateurs projettent d’atteindre 100 000 tonnes par an d’ici 2029, soit un bond de l’ordre de seize fois la capacité initiale.

Le modèle économique repose sur deux canaux de revenus complémentaires. Le premier est la vente directe de biochar, utilisé comme amendement agricole pour lutter contre l’érosion et la baisse de fertilité des sols. Le second, potentiellement plus lucratif à terme, est la monétisation de crédits carbone sur le marché volontaire : « la valeur matérielle du biochar en tant que méthode efficace d’élimination du carbone incite les entreprises à l’utiliser dans leurs pratiques d’élimination du dioxyde de carbone pour obtenir des crédits carbone certifiés », relève Global Market Insights Inc. dans son rapport de marché cité par l’Agence Ecofin.

Le marché mondial du biochar, encore embryonnaire, est estimé à 109,3 millions de dollars en 2026 et devrait atteindre 320,8 millions de dollars d’ici 2035, soit un taux de croissance annuel moyen de 12,7 % selon la même source. La Côte d’Ivoire se positionne donc en amont d’une dynamique de marché encore en phase de structuration.

Cacao, hévéa, biocarburants : une logique transversale

L’initiative d’Attinguié n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de valorisation énergétique et industrielle des sous-produits agricoles ivoiriens. Une centrale électrique de 76 MW est en développement à Divo depuis juin 2025, conçue pour valoriser jusqu’à 600 000 tonnes de sous-produits de cacao et d’hévéa par an. Sur la filière hévéa également, un partenariat avec le groupe pétrolier italien Eni, initié en 2024, structure une chaîne de biocarburants à partir de graines d’hévéa ivoiriennes.

Ces trois initiatives — biochar cajou, électricité biomasse cacao-hévéa, biocarburants hévéa — partagent une même logique : transformer des flux de matières résiduelles, jusqu’ici sans débouché valorisé, en produits commercialisables à forte valeur ajoutée ou en actifs environnementaux monétisables. La convergence de ces projets suggère une orientation de politique industrielle, même si la Côte d’Ivoire n’a pas formellement publié de stratégie nationale consolidée sur la biomasse agricole.

Un modèle transposable dans l’UEMOA ?

La question de la reproductibilité se pose naturellement pour des pays comme le Bénin, le Burkina Faso ou le Mali, qui disposent également d’importantes filières anacarde ou coton générant des volumes significatifs de sous-produits. Plusieurs conditions structurelles ont favorisé l’émergence du modèle ivoirien : un tissu de transformation industrielle déjà existant, une capacité d’attraction d’investisseurs étrangers spécialisés, et une position de premier producteur mondial qui confère des volumes suffisants pour rentabiliser des unités à grande échelle.

Ces conditions ne sont pas universellement réunies dans la zone. La transposition du modèle supposerait, au minimum, une masse critique de sous-produits transformés — et non simplement exportés en brut — ainsi qu’un cadre réglementaire permettant la certification et la vente de crédits carbone, secteur encore peu normé en Afrique de l’Ouest.

L’usine d’Attinguié constitue néanmoins un cas d’école concret : pour la première fois sur le continent, un opérateur privé démontre la viabilité commerciale à grande échelle du biochar issu de biomasse agricole tropicale.