Société nationale des hydrocarbures Cameroun : le départ du Hilli Episeyo, une bombe à retardement budgétaire

La rédaction

juillet 9, 2026

En juillet 2026, l’armateur norvégien Golar LNG retire son navire-usine Hilli Episeyo des eaux camerounaises, mettant fin à huit ans d’exploitation au large de Kribi. Ce départ prive le Cameroun de sa seule unité de liquéfaction de gaz naturel et expose les finances publiques à un manque à gagner de 250 à 300 milliards de francs CFA par an. Le plus troublant : ce scénario était prévisible depuis au moins deux ans, et rien n’a été anticipé.

Une infrastructure unique, une dépendance totale

Depuis son acceptation commerciale le 31 mai 2018, le Hilli Episeyo constituait l’intégralité de la chaîne de valeur gazière du Cameroun à l’export. Cette unité flottante de liquéfaction un FLNG, pour floating liquefied natural gas assurait en un seul dispositif l’extraction, la liquéfaction et le chargement du gaz naturel destiné aux marchés internationaux. Sans elle, il n’existe pas de substitut opérationnel immédiat.

Le contrat signé entre Golar LNG, la Société nationale des hydrocarbures (SNH) et Perenco courait jusqu’au troisième trimestre 2026. Les termes ne prévoyaient pas de clause de renouvellement automatique. Les options négociées en cours d’exécution portaient uniquement sur des augmentations de capacité jusqu’à 1,6 million de tonnes par an en utilisant les quatre trains de liquéfaction sans prolongation de durée. Golar LNG avait d’ailleurs posé publiquement une condition à tout renouvellement : l’activation complète des quatre trains. Cette condition n’a pas été remplie.

Le navire prend désormais la route de l’Argentine. Golar LNG a conclu avec Southern Energy S.A. (SESA) un contrat de vingt ans pour déployer le Hilli Episeyo dans le golfe de San Matías, province de Río Negro, où il liquéfiera le gaz de schiste de la formation Vaca Muerta. Seatrium, chantier naval singapourien, est chargé des travaux de modification avant le démarrage argentin prévu en 2027. Pour Golar, l’EBITDA annuel attendu de ce nouveau contrat avoisine 285 millions de dollars.

Entre 250 et 300 milliards de francs CFA de revenus compromis

L’impact sur les finances camerounaises est direct et massif. Le gaz représentait, ces dernières années, la moitié des revenus de la SNH, soit entre 250 et 300 milliards de francs CFA annuels. Or la loi de finances 2026, adoptée sous le numéro 2025/012 le 17 décembre 2025, a été construite sur l’hypothèse du maintien de ces recettes gazières, avec un prix du gaz retenu à 11,4 dollars par tonne métrique et une production de 65 milliards de mètres cubes.

Ces hypothèses sont désormais caduques. Les recettes pétrolières au sens budgétaire large sont déjà orientées à la baisse : elles atteignaient 801,6 milliards de francs CFA en 2024, puis 641,5 milliards en prévision révisée pour 2025, et 563,1 milliards dans la loi de finances 2026. L’arrêt brutal de la composante gazière accélère cette tendance, dans un contexte où la perte cumulée de recettes pétrolières entre 2024 et 2026 est déjà estimée à 238,5 milliards de francs CFA.

La situation est qualifiée sans détour par Serge Alain Godong, économiste : « C’est une catastrophe pour les finances publiques du Cameroun, dans un contexte de contraintes, tant d’endettement que de difficultés de collecte des ressources internes par la fiscalité. » La formule n’est pas rhétorique. Le service de la dette devrait passer de 7 % du PIB en 2025 à 8,8 % en 2026. Le déficit budgétaire, officiellement fixé à -1,3 % du PIB, pourrait selon les analyses d’Attijari CIB se dégrader vers -0,8 % du PIB, une dérive qui ne tient pas encore compte du choc gazier de juillet.

Une défaillance de gouvernance prévisible

Ce qui rend la situation particulièrement grave, ce n’est pas l’événement lui-même l’échéance contractuelle était connue mais l’absence totale de réponse institutionnelle. Robert Mouthe Ambassa, consultant dans le secteur pétrolier, ne mâche pas ses mots : « J’ai même eu à faire des notes dans ce sens : ‘attention, Golar va partir, il faut trouver des compensations. Sinon l’État va perdre tous les revenus qui venaient de la liquéfaction du gaz’. Évidemment, il y en a qui l’ont pris au sérieux et d’autres non. Mais nous autres qui sommes dans le milieu pétrolier, cela fait deux ans qu’on le savait déjà. »

Ces alertes, relayées par RFI en juillet 2026, n’ont trouvé aucun écho officiel. Ni le ministère des Finances, ni la présidence de la République, ni le ministère des Mines n’ont publié la moindre déclaration sur le départ du Hilli Episeyo entre janvier et juillet 2026. Aucun projet de solution alternative n’a été soumis au Parlement. Louis-Marie Kakdeu, vice-président du Social Democratic Front, résume l’impasse politique : « Une question plus que stratégique dont personne ne parle dans le débat public. »

Cette omerta contraste avec l’ampleur des enjeux. La gouvernance gazière camerounaise a ainsi reproduit un schéma bien documenté ailleurs : dépendance à un opérateur étranger unique, absence de montée en compétence de la compagnie nationale, et incapacité à planifier la sortie du dispositif initial. Le Mozambique, qui a connu une trajectoire comparable avec Eni sur le FLNG Coral Sul, a au moins négocié une participation minoritaire de sa compagnie nationale ENH dans les consortiums d’exploitation. La SNH, elle, reste dans la position d’un bénéficiaire passif de redevances sans maîtrise de la technologie de liquéfaction.

Des alternatives existent, mais sur un horizon long

Le marché des FLNG en Afrique subsaharienne n’est pas inexistant. En République du Congo, Eni exploite depuis fin 2023 le Tango FLNG, complété fin 2025 par le Nguya FLNG, portant la capacité congolaise à environ 3 millions de tonnes par an. Au Gabon, Perenco déjà partenaire de la SNH au Cameroun a pris une décision finale d’investissement en 2024 pour un projet FLNG à Cap Lopez, d’une capacité de 700 000 tonnes par an, dont la mise en service est attendue en 2026. La combinaison Perenco-Golar, Perenco détenant 9,9 % du capital de l’armateur norvégien, constitue potentiellement la voie la plus réaliste pour un FLNG de substitution au Cameroun mais sur un horizon de plusieurs années, pas de plusieurs mois.

La fenêtre 2026-2027 est donc une zone blanche. Aucune unité disponible ne peut être redéployée à court terme sur les champs camerounais sans négociations contractuelles, travaux d’adaptation et financements substantiels. Le modèle de type Tango unité mid-scale déjà redéployée une fois est techniquement pertinent, mais il suppose une volonté politique et une capacité de structuration de projet que l’administration camerounaise n’a pas encore manifestées sur ce dossier.

Le FMI en toile de fond

Ce choc intervient dans un moment de fragilité budgétaire structurelle. Le programme FMI 2021-2025 combinant Facilité élargie de crédit et Mécanisme élargi de crédit a pris fin en mai 2025. Des discussions sont en cours pour un nouveau programme 2026-2029, que Fitch Ratings anticipait comme probable dans l’année. Le ministre des Finances Louis Paul Motaze a réitéré en mars 2026 la volonté du gouvernement de reconduire les accords avec le Fonds, pour maintenir des appuis budgétaires estimés à 2 600 milliards de francs CFA entre 2017 et 2025.

Un choc de revenus gaziers de l’ampleur décrit ici ne facilite pas cette trajectoire. Il affecte simultanément les recettes budgétaires, la balance des paiements et les réserves de change gérées par la BEAC dans le cadre de la zone CEMAC. Dans un programme FMI, ce type de choc conduit typiquement à une recalibration des critères quantitatifs de déficit et à une pression accrue sur la mobilisation des recettes fiscales hors hydrocarbures un chantier sur lequel le Cameroun accuse déjà du retard.

La disparition du Hilli Episeyo n’est pas seulement la fin d’un contrat : elle révèle une conception de la rente gazière comme flux perpétuel plutôt que comme actif à durée déterminée. La question qui s’impose désormais aux décideurs de Yaoundé et à leurs partenaires financiers est de savoir si le Cameroun tirera les leçons institutionnelles de cette séquence avant que la prochaine infrastructure stratégique n’arrive, à son tour, en fin de vie.

Sources