Le Togo, nouveau maillon de la stratégie d’influence russe en Afrique de l’Ouest

La rédaction

juillet 11, 2026

En quelques semaines, Lomé est devenue le théâtre d’une série de signaux convergents : inauguration d’une association russo-togolaise aux contours flous, escale d’un cargo militaire sanctionné, déploiement d’opérateurs issus de l’écosystème Wagner. Alors qu’Africa Corps accumule les revers au Mali, la Russie semble chercher un nouveau point d’ancrage en Afrique de l’Ouest et le Togo de Faure Gnassingbé offre un terrain diplomatiquement accommodant.

Une « Maison russe » sous couverture culturelle

Le 26 juin 2026, l’Association Alternative Russo-Togolaise (AART) inaugurait officiellement son siège à Lomé, en présence de Moïse Koulékpato, troisième adjoint au maire de la commune Golfe 2, mandaté pour représenter la municipalité. Le discours de circonstance fut sans ambiguïté : « Nous sommes honorés d’accueillir cette institution dans notre commune. Cette implantation traduit le renforcement des liens d’amitié entre nos deux pays », déclara-t-il selon AfreePress. La présidente de l’AART, Djinam Ako, précisa quant à elle : « Cette Maison russe est désormais ouverte à tous. Nous y développerons des activités culturelles, sportives et éducatives, avec notamment des cours de langue russe. »

Derrière cette rhétorique de coopération culturelle se profile un profil nettement plus sensible : celui d’Anna Sergeevna Zamaraeva, identifiée comme la principale encadrante de la structure. Son parcours est documenté : diplômée en histoire à l’Université de Saint-Pétersbourg, elle a intégré le Centre Wagner dans cette même ville comme responsable des relations avec les médias et les blogueurs, avant de rejoindre African Initiative comme rédactrice en cheffe adjointe une entité sanctionnée par le Royaume-Uni en 2025 pour son rôle dans la propagande pro-Kremlin en Afrique. Son déploiement à Lomé en 2026 représente une continuité logique dans cette trajectoire.

L’AART s’inscrit dans un réseau beaucoup plus large. Depuis plusieurs années, la Russie déploie en Afrique francophone des structures analogues officielles via Rossotrudnichestvo, ou « non gouvernementales » selon la terminologie du Kremlin à Bamako, Ouagadougou, Niamey, Bangui et Brazzaville. Ces structures, dont une quinzaine à une vingtaine seraient actives en Afrique francophone selon les estimations disponibles, combinent visibilité culturelle et fonctions d’influence informationnelle, voire de facilitation des rapprochements sécuritaires.

Françoise Joly, interface entre Moscou et les palais présidentiels

L’AART compte également parmi ses membres une figure plus inattendue : Françoise Joly, diplomate et femme d’affaires franco-rwandaise. Son nom circule depuis plusieurs années dans les chancelleries d’Afrique centrale et de l’Ouest. Elle est décrite par Africa Intelligence comme « le relais de Moscou » auprès de deux chefs d’État : Denis Sassou-Nguesso, dont elle est officiellement représentante personnelle pour la stratégie et les négociations internationales, et Faure Gnassingbé, auprès duquel elle exercerait une influence informelle mais documentée.

Sa présence au sein de l’AART n’est pas anodine. Selon une enquête citée par la presse togolaise, Joly œuvre depuis deux ans à l’implantation d’Africa Corps au Togo et au Congo. Elle aurait notamment préparé le terrain en amont de la visite de Faure Gnassingbé à Moscou en novembre 2025, qui s’est conclue par l’annonce de l’ouverture réciproque d’ambassades russes et togolaises en 2026 un approfondissement diplomatique inédit entre les deux pays. Des instructeurs russes auraient par ailleurs mené des repérages au Togo début 2026, dans la perspective d’une implantation d’Africa Corps, selon Ici Lomé.

Le gouvernement togolais n’a pas formulé de réaction officielle publique sur ces dossiers. La ligne générale, résumée par la partie russe à l’occasion de l’inauguration de l’AART, est celle d’une « nécessité de diversifier ses alliances pour répondre à une situation sécuritaire de plus en plus préoccupante dans la sous-région » une formulation qui reflète le positionnement de Lomé depuis plusieurs années : maintien dans la CEDEAO, dialogue avec l’Alliance des États du Sahel, rapprochement avec Moscou.

Le Mikhaïl Britnev, signal militaire à quai

Pendant que l’AART inaugurait son siège, un autre signal, moins culturel celui-là, était enregistré au port de Lomé. Le 9 juillet 2026, le cargo Mikhaïl Britnev (IMO 9081370) accostait dans la capitale togolaise. Ce navire, basé à Kaliningrad, est associé à des livraisons de matériel militaire en Afrique et figure sur les listes de sanctions occidentales. Fait significatif : son transpondeur AIS avait été éteint du 23 juin jusqu’à son arrivée à Lomé, une pratique couramment utilisée pour dissimuler les itinéraires de navires dont la cargaison ou la destination pose problème.

Selon les informations disponibles, la destination initialement déclarée du Mikhaïl Britnev était Dakar, non Lomé. Il était par ailleurs escorté par l’Aleksandr Shabalin, un navire de débarquement de la marine russe. Le changement de cap vers Lomé, combiné à la coupure du transpondeur, invite à des interrogations sérieuses sur la nature de l’escale.

Ce double signal, soft power culturel avec l’AART, logistique militaire avec le Mikhaïl Britnev rappelle le mode opératoire déployé dans d’autres capitales africaines avant que des accords sécuritaires ne soient formalisés.

Africa Corps à la recherche d’un repositionnement

Ce pivot vers Lomé intervient dans un contexte de difficultés croissantes pour le dispositif militaire russe au Mali. Depuis le printemps 2026, Africa Corps a subi des revers majeurs : abandons de Kidal, Tessalit, Aguel’hoc et Hombori face à une offensive conjointe du GSIM et du Front de libération de l’Azawad au printemps 2026, perte d’un bombardier Su-24M près de Gao, sans compter des exactions massives contre les civils documentées par des ONG et condamnées en 2026 par des sanctions britanniques. The Sentry a résumé l’équation : la présence russe au Mali aurait davantage affaibli l’armée malienne qu’elle n’a renforcé sa capacité à contenir les djihadistes.

Ce bilan contraste avec les ambitions affichées lors du déploiement initial. Il crée une pression sur Moscou pour démontrer sa pertinence stratégique à des gouvernements africains encore hésitants et Lomé constitue un terrain potentiellement favorable, compte tenu des relations déjà entretenues par Françoise Joly avec les deux palais présidentiels.

Des recrues africaines en Ukraine : le coût humain d’une guerre d’usure

L’implantation à Lomé s’inscrit également dans un contexte documenté de recrutement intensif de combattants africains pour le front ukrainien. Selon le rapport du collectif All Eyes On Wagner publié début 2026 et repris par Pressafrik, 1 417 combattants africains originaires de 35 pays ont été enrôlés dans l’armée russe entre 2023 et mi-2025. Sur ce total, 316 sont décédés, soit un taux de mortalité supérieur à 22 %. Le Cameroun est le pays africain le plus endeuillé : 94 morts sur 335 combattants recensés.

Thierry Vircoulon, chercheur à l’IFRI, estime à 3 000-4 000 le nombre d’Africains présents dans les rangs de l’armée russe, sur un total de 18 000 à 20 000 combattants étrangers. Le recrutement transite par des agences locales, des Maisons russes et des campagnes massives sur les réseaux sociaux VK notamment, où les annonces ciblant des étrangers sont passées de 621 publications entre juin et septembre 2024 à 4 600 sur la même période en 2025.

Lou Osborne, membre du collectif All Eyes On Wagner, a résumé l’enjeu humanitaire : « permettre aux familles, souvent sans nouvelles depuis des mois, de connaître le sort de leurs proches, de saisir leurs autorités nationales pour demander le retour des dépouilles, des personnes bloquées, et d’agir sur ces recrutements devenus de plus en plus nombreux au fur et à mesure que l’invasion de l’Ukraine s’enlise. »

Lomé dans l’œil du cyclone

Le Togo n’est pas le Mali. Lomé dispose encore de son tissu institutionnel, d’une relative stabilité intérieure et d’une diplomatie qui joue sur plusieurs tableaux simultanément CEDEAO, AES, Washington, Moscou. Mais la convergence des éléments observés depuis fin juin 2026 l’AART, le Mikhaïl Britnev, le profil des opérateurs impliqués suggère que le pays est passé du statut de partenaire diplomatique à celui de cible d’une implantation structurée.

La question qui se pose désormais aux décideurs togolais et à leurs partenaires régionaux est de savoir si Lomé entend se positionner comme simple terrain d’influence supplémentaire dans le dispositif russe en Afrique de l’Ouest, ou si les signaux accumulés de l’été 2026 provoqueront une clarification de la doctrine diplomatique togolaise. Le silence officiel qui a accueilli ces événements ne constitue pas, en soi, une réponse.


Sources