Mali : 400 milliards FCFA recouvrés, mais la sécurité demeure le défi que la transition ne peut esquiver

La rédaction

juillet 13, 2026

Cinq ans après le coup d’État du colonel Assimi Goïta, le gouvernement malien a présenté le 2 juillet 2026 à Bamako un bilan judiciaire et institutionnel ambitieux : réformes législatives, recrutements massifs dans la magistrature, création de nouvelles structures anticorruption. Mais derrière les chiffres spectaculaires, la persistance des attaques dans le centre et le nord du pays, conjuguée au gel du processus électoral et à un indice de corruption qui stagne, pose la question de la soutenabilité à long terme de cette transition.

Des réformes judiciaires réelles, un discours de rupture assumé

Le ministre de la Justice Mamoudou Kassogué n’a pas ménagé ses effets lors de la conférence de presse du 2 juillet : « Plus de 400 milliards de francs CFA de fonds, détournés ou illicitement acquis, ont été recouvrés au profit du Trésor public. Une première depuis l’indépendance du Mali ! » L’affirmation est spectaculaire. Elle repose sur l’activité combinée du Pôle National Économique et Financier (PNEF) et de l’Agence de recouvrement et de gestion des avoirs saisis ou confisqués, deux structures créées sous la transition.

Les données du ministère font état de 456 auditeurs de justice recrutés entre 2022 et 2025, soit un effectif quasi équivalent aux 498 magistrats actuellement en activité. À cela s’ajoutent 240 greffiers en chef et 125 fonctionnaires de l’administration pénitentiaire. Neuf nouvelles structures judiciaires ont été rendues opérationnelles, une dixième étant en cours de mise en place. Plus d’une trentaine de textes législatifs et réglementaires ont été adoptés pour moderniser le cadre juridique. Une maison d’arrêt de plus de 2 000 places a été réalisée à Kénioroba.

Sur le plan des réformes anticorruption, le bilan 2025 du PNEF fait état de près de 264 milliards de francs CFA recouvrés pour cette seule année, dans des affaires allant de la gestion hospitalière frauduleuse aux irrégularités foncières. Ces chiffres sont cohérents avec les 400 milliards FCFA de recouvrement annoncés sur l’ensemble de la transition, et témoignent d’une activité judiciaire réelle en matière de lutte anticorruption. Ils doivent cependant être lus avec la réserve qu’imposent l’absence de statistiques judiciaires détaillées publiées (nombre de dossiers instruits par an, décompte précis des condamnations, peines prononcées) et l’impossibilité, à ce stade, de vérifier indépendamment ces montants.

Le ministère cite par ailleurs une hausse spectaculaire de la confiance des citoyens envers la justice, passée de 30 % à 75 % en cinq ans selon des enquêtes d’opinion internes. Ce chiffre, produit par les autorités elles-mêmes, n’est corroboré par aucune source indépendante publiée à ce jour.

La corruption en recul officiel, mais un score international qui ne décolle pas

La divergence entre le discours officiel et les mesures internationales est frappante. Selon Transparency International, le Mali a obtenu un score de 27 sur 100 en 2024 dans l’Indice de perception de la corruption, puis 28 sur 100 en 2025. Un point de progression en un an, qui place toujours le pays parmi les États les plus mal classés d’Afrique subsaharienne. Cette stagnation relative contraste avec la rhétorique de rupture portée par Bamako depuis 2021 et invite à distinguer les recouvrements ponctuels, qui traduisent une volonté répressive réelle, d’une transformation structurelle de la gouvernance publique, dont les effets mettent nécessairement plus de temps à se matérialiser dans les indices de perception.

L’insécurité, angle mort du bilan de la transition

C’est là que le bilan de cinq ans achoppe le plus visiblement. Les zones du centre et du nord du Mali demeurent le théâtre d’une violence persistante qui fragilise l’ensemble de l’édifice institutionnel présenté à Bamako. En août 2025, l’Union africaine a fait état de « nombreuses pertes humaines » militaires et civiles après des attaques dans la région de Ségou, à Farabougou et Biriki-Were. En avril 2026, selon Le Monde, des combats et explosions simultanés ont été signalés autour de Bamako, Kati, Kidal, Sévaré et Gao, impliquant des groupes jihadistes et, selon certaines sources, des rebelles touareg.

Ces attaques ne sont pas de simples soubresauts résiduels : elles illustrent la capacité croissante des groupes armés à frapper plusieurs zones de façon coordonnée, y compris dans un rayon proche de la capitale. L’Africa Center for Strategic Studies note une dégradation sécuritaire prolongée qui s’étend depuis le centre vers des corridors économiques stratégiques.

Sur le plan économique, l’impact est documenté. Le FMI estime que les dépenses de sécurité, les salaires publics et la charge d’intérêt « consomment plus des trois quarts des recettes fiscales » et risquent d’évincer les investissements productifs et les dépenses sociales. La croissance du PIB réel, estimée autour de 4,7 % en 2024, reste inférieure au potentiel du pays, bridée par les blocages logistiques, les coûts d’approvisionnement en carburant et la dégradation de l’activité tertiaire. Les investissements directs étrangers demeurent à un niveau modeste, les opérateurs signalant un risque pays élevé, des tensions avec les compagnies minières sur le nouveau code minier, et une insécurité qui s’étend aux corridors commerciaux.

Des réformes sous surveillance internationale

La dimension institutionnelle du bilan ne peut être dissociée du contexte politique dans lequel il s’inscrit. Les organisations onusiennes documentent une détérioration des droits humains en 2025 : exécutions illégales, tortures, disparitions forcées et arrestations arbitraires sont signalées par Human Rights Watch et Amnesty International. En juin 2026, deux directeurs de journaux maliens, Chahana Takiou et Keïta Abdehrmane, ont été placés sous mandat de dépôt à Bamako pour des motifs allant de l’« atteinte au crédit de l’État » à la « diffusion d’informations fausses », selon la FIDH, qui qualifie ces détentions d’arbitraires. En 2024, onze leaders d’opposition avaient déjà été arrêtés pour « complot contre l’État ».

Ces éléments interrogent la cohérence entre la réforme judiciaire affichée et l’usage des institutions judiciaires comme instrument de répression politique. Ils compliquent également la lecture de la hausse annoncée de la confiance des citoyens envers la justice.

Sur le plan électoral, la présidentielle prévue en février 2024 a été officiellement reportée dès septembre 2023, sans qu’une nouvelle date ait été fixée depuis lors. La transition malienne, qui devait prendre fin en mars 2024 selon les engagements pris devant la CEDEAO, se prolonge sans horizon électoral précis, dans un contexte où l’organisation régionale a vu ses leviers de pression affaiblis par la recomposition géopolitique du Sahel.

Un bilan à géométrie variable selon l’observateur

La comparaison régionale éclaire le profil spécifique de la transition malienne. Au Burkina Faso, la junte du capitaine Ibrahim Traoré a choisi une voie différente : intégration des instances coutumières dans le système judiciaire via la loi Faso Bu Kaoré, dissolution en février 2026 de tous les partis politiques, et démantèlement du tissu associatif par la dissolution d’une centaine d’ONG en avril 2026. Au Niger, les réformes techniques du secteur judiciaire sont encore moins documentées publiquement. Le Mali se distingue par l’investissement explicite dans les structures de lutte contre la délinquance financière et le recrutement judiciaire, mais partage avec ses voisins une tendance au rétrécissement de l’espace civique.

Pour les investisseurs et décideurs qui suivent la zone sahélienne, le bilan de la transition malienne se lit donc à deux niveaux : des réformes institutionnelles qui posent des jalons réels, le programme décennal 2026-2035 annoncé par le ministère de la Justice, la généralisation de la plateforme e-Justice, les 400 milliards FCFA de recouvrement présentés comme un signal de rupture, mais qui restent insuffisantes pour compenser l’effet dépressif du conflit armé sur la gouvernance économique, l’État de droit et l’attractivité du territoire.

La question qui se pose à l’horizon 2026-2035 n’est pas tant celle de la qualité technique des réformes judiciaires engagées que celle de leur applicabilité réelle dans des régions où l’État peine encore à exercer sa souveraineté. Peut-on refonder l’institution judiciaire depuis Bamako, sans résoudre d’abord, ou simultanément la crise sécuritaire qui en érode les fondements dans les deux tiers du territoire national ?

Sources