Succession à la CEDEAO : l’absence de consensus révèle une organisation fragmentée

La rédaction

juillet 14, 2026

La perspective d’une reconduction de Julius Maada Bio à la présidence en exercice de la CEDEAO, faute de consensus autour d’un successeur, ne saurait être lue comme un simple aménagement procédural. Elle signale, en creux, l’état réel d’une organisation régionale dont les fractures internes se sont considérablement approfondies depuis 2021. Pour un bloc qui affronte simultanément la sécession institutionnelle de trois de ses membres et des crises sécuritaires sans issue visible, la question de la continuité au sommet est indissociable de celle de la cohérence collective.

Un mandat conçu pour la rotation, contourné par la nécessité

Les règles statutaires de la CEDEAO sont sur ce point explicites : le Traité révisé dispose que la présidence de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement est assurée pour un an selon « un système de rotation annuel qui tient compte de l’ordre alphabétique des États membres ». La reconduction n’est donc pas prévue par défaut — elle constitue une exception que les chefs d’État décident souverainement, et qui doit être justifiée par les circonstances.

L’exception, pourtant, n’est pas sans précédent. La CEDEAO y a déjà eu recours à plusieurs reprises : Alassane Ouattara a ainsi été formellement reconduit lors du 42e Sommet ordinaire de Yamoussoukro en février 2013 « pour un nouveau mandat d’un an », après avoir déjà exercé la présidence depuis 2012. Plus récemment, Bola Ahmed Tinubu a été reconduit à l’issue du 65e Sommet d’Abuja pour un mandat supplémentaire. Ces précédents attestent que la pratique est politiquement acceptée — mais ils intervenaient dans des contextes où la légitimité collective de l’organisation n’était pas elle-même en question.

La situation actuelle est d’une autre nature. Si aucun consensus ne se dégage autour d’un successeur à Bio, c’est moins parce que le calendrier alphabétique poserait un problème technique que parce que les divergences politiques au sein de l’organisation rendent difficile l’émergence d’une figure de compromis. La reconduction deviendrait alors non pas un choix de gouvernance, mais le résultat par défaut d’une incapacité à s’accorder — ce qui est un signal institutionnel très différent.

Les fractures qui rendent le consensus improbable

Pour comprendre pourquoi un accord sur une succession est difficile à forger, il faut revenir sur la géométrie politique actuelle de la CEDEAO. Depuis 2021, l’organisation a traversé une série de chocs qui ont redistribué les allégeances et durci les positions.

Le retrait formel du Mali, du Burkina Faso et du Niger — acté juridiquement en janvier 2025 après l’annonce de janvier 2024 — a amputé la CEDEAO de trois États membres, tous francophones, tous sahéliens, tous gouvernés par des régimes militaires. Ce retrait collectif de l’Alliance des États du Sahel n’est pas un accident de parcours : il est l’aboutissement d’une série de tensions dans lesquelles s’est cristallisée une ligne de fracture que les analystes peinent à nommer clairement, tant elle mêle plusieurs clivages superposés.

La dimension la plus visible est politique : d’un côté, un bloc de pays côtiers et anglophones — Nigeria, Ghana — qui ont poussé une ligne dure de respect des normes constitutionnelles et de condamnation des coups d’État ; de l’autre, les juntes sahéliennes qui ont dénoncé dans les sanctions de la CEDEAO une ingérence instrumentalisée par des puissances extérieures. Mais ce clivage recoupe aussi, sans se confondre avec lui, un clivage linguistique et monétaire : les trois États qui ont quitté l’organisation sont tous membres de l’UEMOA et utilisateurs du franc CFA, une architecture que plusieurs travaux présentent historiquement comme un contrepoids francophone à la domination du Nigeria et du Ghana sur la région.

Pour Niagalé Bagayoko, politologue et présidente de l’African Security Sector Network, le départ des États de l’AES accentue un « clivage normatif » au sein de la CEDEAO et pose directement la question de la capacité de l’organisation à conserver un front uni. Aly Tounkara, directeur du Centre des études sécuritaires et stratégiques au Sahel à l’université de Bamako, va plus loin : pour lui, au regard des tensions accumulées, le retour des pays de l’AES dans la CEDEAO reste une « hypothèse marginale ».

Bio face à l’équation impossible

Julius Maada Bio est entré en fonctions comme président en exercice de la CEDEAO en juin 2025, avec un mandat affiché de dialogue et de réintégration des États sahéliens. Sa priorité déclarée — ramener le Mali, le Burkina Faso et le Niger « à la maison » — est ambitieuse dans un contexte où les trois capitales n’ont formulé aucune réaction officielle à l’hypothèse de sa reconduction, ni en sa faveur ni contre. Le silence est en lui-même révélateur : Bamako, Ouagadougou et Niamey ont choisi le terrain de la relation structurelle avec la CEDEAO — les échanges commerciaux, la libre circulation — plutôt que celui des personnalités à sa tête.

Cette position pragmatique, exprimée par le ministre malien des Affaires étrangères Abdoulaye Diop qui évoque une phase « d’apaisement et de réalisme », indique que l’AES est désormais dans une logique de coexistence régulée, non de réintégration. Pour Bio, cela signifie que sa mission principale — recoudre le tissu institutionnel — se heurte à des réalités qui dépassent largement la durée d’un mandat, voire de deux.

La question budgétaire ajoute une dimension souvent négligée. Le budget communautaire 2023 de la CEDEAO s’élève à 418 072 408 unités de compte — environ 400 milliards de francs CFA — financé à hauteur de 70 à 90 % par le prélèvement communautaire de 0,5 % sur les importations extrarégionales. Le départ des trois États sahéliens, dont le poids économique est modeste au regard des grandes économies de la zone, n’affecte pas mécaniquement le budget de manière dramatique. Mais il réduit la base contributive et, surtout, affaiblit la légitimité politique d’une organisation qui se revendique représentante de l’Afrique de l’Ouest.

Un symptôme, pas une solution

La reconduction de Bio, si elle se confirme, sera présentée comme un gage de stabilité dans la tempête. Institutionnellement, elle est défendable : elle assure la continuité des dossiers en cours, maintient un interlocuteur identifié pour les partenaires extérieurs, et évite une transition hasardeuse. Mais elle ne résout rien des fractures structurelles qui ont rendu cette reconduction nécessaire.

Les recherches de l’Institut d’études de sécurité sur la cohésion de la CEDEAO post-AES convergent vers un diagnostic sévère : l’organisation doit impérativement « adopter une approche collective pour les négociations en tant que bloc régional » et harmoniser les positions de ses membres restants. Sans cela, la CEDEAO risque de se retrouver dans la situation de ces organisations régionales — l’ASEAN en offre le précédent le mieux documenté — où le recours systématique au consensus finit par paralyser la capacité d’action collective et expose les divergences internes plutôt que de les résoudre.

La véritable question que pose l’épisode Bio n’est donc pas celle du nom qui figurera à la présidence de la Conférence. Elle est celle-ci : une organisation dont les membres ne parviennent pas à se mettre d’accord sur leur propre leadership est-elle encore en mesure de produire une vision commune pour une région en recomposition accélérée ? L’absence de consensus sur une succession est, en ce sens, moins un problème de procédure qu’un révélateur de l’état réel des solidarités ouest-africaines.


Sources