Société nationale des hydrocarbures : gardienne de la rente ou instrument de la présidence camerounaise ?

La rédaction

juillet 15, 2026

Au Cameroun, la Société nationale des hydrocarbures occupe une position singulière dans l’architecture de l’État : formellement autonome, elle demeure structurellement subordonnée à la présidence de la République. Ce paradoxe, au cœur de la gouvernance pétrolière camerounaise, détermine en grande partie l’orientation de la politique énergétique nationale à moyen terme.

Un édifice juridique ambigu dès l’origine

Créée par le décret présidentiel n°80/086 du 12 mars 1980, la Société nationale des hydrocarbures est initialement conçue comme un établissement public à caractère industriel et commercial, doté de la personnalité juridique et de l’autonomie financière. Sa transformation en société à capital public par le décret n°2019/342 du 9 juillet 2019 modifie son enveloppe juridique sans altérer l’essentiel : l’État en demeure l’unique actionnaire.

Ce changement de forme s’accompagne, en parallèle, de l’adoption d’un nouveau Code pétrolier — la loi n°2019/008 du 25 avril 2019 — qui consacre le rôle de la SNH comme « organisme public dûment mandaté par l’État pour suivre et promouvoir les activités du secteur pétrolier amont et gérer ses intérêts ». Les missions de la SNH se sont progressivement élargies : depuis un décret de janvier 2008, elle est habilitée à négocier les contrats pétroliers et gaziers, à développer le gaz naturel et à promouvoir les infrastructures de transport et de traitement. Depuis 2019, elle peut également ouvrir des succursales, commercialiser des données et négocier les prix du brut.

Sur le papier, il s’agit d’une entreprise disposant d’une capacité opérationnelle étendue. Dans les faits, la structure de sa gouvernance raconte une histoire différente.

La présidence au cœur du dispositif décisionnel

Depuis sa création, le conseil d’administration de la SNH est présidé, quasi systématiquement, par le Secrétaire général de la présidence de la République. La liste des quatorze présidents du conseil d’administration depuis 1980 illustre cette continuité : Sadou Hayatou, Joseph Owona, Titus Edzoa, Laurent Esso, puis Ferdinand Ngoh Ngoh — autant de hauts cadres dont le point commun est leur rattachement à la présidence. Comme le relève Energies Media, « le conseil d’administration de l’entreprise publique est quasiment présidé depuis 1980 par le secrétaire général de la présidence de la République ».

La direction générale illustre, de son côté, une forme de continuité qui interroge le cadre légal. Adolphe Moudiki, nommé le 6 février 1993, est toujours en poste — plus de trente ans après sa nomination initiale. La loi n°2017/011 portant statut général des entreprises publiques prévoit pourtant un mandat de trois ans, renouvelable deux fois, soit neuf ans maximum. En 2024, selon Business Finance International, les administrateurs réunis dans « l’enceinte du palais présidentiel » ont maintenu Moudiki à son poste. Le lieu de la réunion, plus encore que sa teneur, dit tout de l’équilibre réel des pouvoirs.

Les « interventions directes » : une caisse parallèle sous tutelle présidentielle

La tension entre autonomie formelle et subordination réelle se manifeste de façon particulièrement explicite dans le mécanisme des « interventions directes » de la SNH. Il s’agit de dépenses financées directement par la compagnie pétrolière pour le compte de structures étatiques, sur instruction de la présidence, en dehors des circuits budgétaires classiques.

Les rapports de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) ont progressivement levé le voile sur ces flux. Sur la seule période 2016-2017, les interventions directes ont atteint 383,4 milliards de FCFA, dont 109,1 milliards pour le seul Bataillon d’intervention rapide (BIR). Ces financements, qui transitent hors du budget voté par le Parlement, illustrent le rôle de la SNH comme instrument de politique publique — et parfois de politique sécuritaire — géré par l’exécutif.

Le Fonds monétaire international ne s’y est pas trompé. Ses rapports successifs depuis 2020 désignent ces interventions directes comme « la principale source de dérapage budgétaire » et réclament leur intégration dans les procédures ordinaires de la loi de finances. En novembre 2024, l’institution relevait encore que « les dépenses exécutées par procédures dérogatoires, y compris par des avances de trésorerie et les interventions directes de SNH, sont en dépassement des montants conformes aux objectifs du programme ». Une circulaire présidentielle de juillet 2025, relative à la préparation du budget 2026, semble prendre acte de ces critiques en instruisant la cessation de certains paiements directs hors budget par la SNH — signal d’une reconfiguration en cours, dont la portée reste à mesurer.

Le pétrole camerounais en chiffres : une rente déclinante mais vitale

Ces débats de gouvernance s’inscrivent dans un contexte de production pétrolière structurellement orientée à la baisse. Le Cameroun a produit environ 3,3 millions de tonnes de brut en 2023 (soit quelque 64 millions de barils), et entre 3,1 et 3,2 millions de tonnes en 2024, selon les données de la BEAC et du ministère des Finances. Cette trajectoire déclinante — une baisse de 11,4 % entre 2022 et 2024 — s’accompagne d’une volatilité des recettes : 877 milliards de FCFA en 2023, 688,7 milliards prévus en 2024, pour une réalisation probablement inférieure. Le poids budgétaire du pétrole reste néanmoins considérable : environ 30 % des recettes de l’État selon le ministère de l’Économie. C’est ce poids qui rend le contrôle de la SNH si stratégiquement sensible.

La comparaison régionale : le cas révélateur de la SNPC et de la SHT

La situation camerounaise n’est pas isolée dans la sous-région. En République du Congo, la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC) présente un profil de gouvernance comparable — voire plus extrême. La Cour d’appel de Versailles, dans une décision de 2021, l’a qualifiée d’« instrument au service du pouvoir en place » et d’« émanation de la République du Congo », relevant que la présidence de la République et la Primature y sont directement représentées au conseil d’administration, qui encadre les décisions d’investissement, d’endettement et de commercialisation du brut.

Au Tchad, la Société des hydrocarbures (SHT), créée en 2006, a été placée en 2017 directement sous la tutelle de la présidence de la République, par décret n°307/PR/2017. Cette recentralisation a coïncidé avec une politisation documentée de sa direction, avant qu’une vaste enquête ne révèle en 2023 des détournements estimés à 13 milliards de FCFA, impliquant la SHT et d’autres structures proches du pouvoir. La comparaison tchado-congolaise suggère que la subordination formelle des compagnies nationales à la présidence constitue un facteur aggravant des risques de gouvernance, et non une garantie d’efficacité stratégique.

La crise Sonara : révélateur des lignes de partage

L’incendie de la raffinerie de la Sonara en mai 2019 a mis en lumière, de façon concrète, l’articulation réelle entre la SNH et la présidence. Face à l’arrêt total du raffinage national, la SNH a affiché sa disponibilité comme « bras technique, industriel et financier » — tout en subordonnant son intervention à « feu vert officiel des autorités ». C’est la présidence qui a décidé du maintien de Sonara, du modèle de réhabilitation en partenariat public-privé (format Design-Build-Finance-Maintain), et d’une enveloppe portée à 700 milliards de FCFA. La SNH, de son côté, développe en parallèle un projet de raffinerie à Kribi (30 000 barils/jour, horizon 2028) — projet qui, formellement, ne concurrence pas la Sonara mais dont l’existence illustre la capacité de la compagnie à engager des investissements majeurs dans le périmètre des orientations définies par l’exécutif.

Gouvernance pétrolière : les limites du modèle camerounais

L’analyse du modèle camerounais fait apparaître une tension structurelle : la SNH dispose d’un cadre juridique lui conférant des prérogatives opérationnelles étendues — négociation des contrats, commercialisation du brut, développement gazier — mais ses organes de gouvernance sont configurés de telle sorte que les décisions stratégiques majeures demeurent dans l’orbite de la présidence. La permanence d’Adolphe Moudiki à sa tête depuis plus de trente ans, au-delà des plafonds légaux, est moins l’expression d’une anomalie que le symptôme d’un système où l’autonomie institutionnelle est instrumentalisée et non garantie.

L’ITIE a permis des avancées réelles en matière de transparence — publication des états financiers audités de la SNH pour 2021, meilleure traçabilité des interventions directes — mais le rapport de cadrage 2023 signale que la SNH n’a pas communiqué ses données pour cet exercice, limitant la capacité à circonscrire l’ensemble des flux. Les recommandations du FMI restent, pour l’essentiel, en attente d’application complète.

La question qui se pose à moyen terme est moins celle de l’indépendance de la SNH — concept peu opérationnel dans le contexte sous-régional — que celle de la qualité de l’articulation entre la compagnie nationale et l’exécutif. Peut-on, dans un système où 30 % des recettes de l’État dépendent de cette structure, construire une gouvernance pétrolière capable de résister aux cycles de prix et à la baisse tendancielle de production, sans clarifier précisément qui décide quoi, et selon quelles règles vérifiables ?


Sources