Le 21 juillet, le Tribunal de la Comarca de Luanda doit rendre son verdict dans l’« affaire des Russes », qui met en cause deux ressortissants russes et deux coaccusés angolais pour terrorisme, association criminelle et financement d’activités déstabilisatrices. Quatre mois de débats, 150 000 dollars de financement présumé, 29 morts lors des violences de juillet 2025 : ce procès dépasse de loin le cadre angolais. Il constitue potentiellement la première décision judiciaire africaine à documenter et condamner un réseau d’influence directement relié à l’héritage du groupe Wagner.
Un dossier pénal sans précédent sur le continent
Les chefs d’accusation retenus par le ministère public sont lourds. Le parquet angolais requiert 18 ans de prison ferme contre chacun des deux ressortissants russes, Igor Ratchin Mihailovich et Lev Matveech Lakstanov, ainsi que leur expulsion du territoire à l’issue de leur peine. Les deux coaccusés angolais le journaliste Amor Carlos Tomé, employé de la Televisão Pública de Angola, et Francisco Oliveira dit « Buka Tanda », secrétaire à la mobilisation de la JURA, branche jeunesse de l’UNITA encourent respectivement 15 ans avec 100 jours-amende et 10 ans avec 60 jours-amende.
Selon le Novo Jornal, qui a suivi les plaidoiries finales, le parquet a soutenu qu’« il a été suffisamment démontré que les prévenus Igor Ratchin et Lev Lakshtanov appartenaient à une organisation terroriste internationale qui entendait porter le parti UNITA au pouvoir lors des prochaines élections générales de 2027 ». L’accusation évalue à plus de 150 000 dollars les fonds mobilisés par le réseau, dont plus de 24 000 dollars versés à des journalistes et relais d’influence identifiés.
La défense rejette catégoriquement l’ensemble des charges et demande l’acquittement des quatre prévenus. Les deux Russes avaient, selon leur propre version, opéré sous couvert d’un projet d’ouverture d’un centre culturel russe à Luanda argument que le parquet qualifie de fallacieux.
Sur le plan du précédent judiciaire, la recherche documentaire disponible ne fait état d’aucune condamnation finalisée de ressortissants russes en Afrique subsaharienne pour terrorisme ou ingérence politique sur la période 2020-2025. ADF Magazine signale certes l’arrestation de trois Russes et un Biélorusse au Tchad en septembre 2024, mais sans issue judiciaire documentée. Le verdict luandais serait donc une première.
Africa Politology : l’héritier discret de Wagner
La structure au cœur des accusations, Africa Politology, est présentée par le parquet angolais comme un vecteur opérationnel de l’influence russe sur le continent. Son profil correspond à ce que plusieurs enquêtes indépendantes ont commencé à cartographier depuis 2023.
OpenSanctions la répertorie comme une « Private Company » domiciliée à Saint-Pétersbourg, mais son statut juridique réel demeure opaque. Selon des travaux publiés par la plateforme All Eyes on Wagner, Africa Politology aurait été créée dans le sillage du groupe Wagner puis reprise par les services russes après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023. Igor Ratchin lui-même figure parmi les noms associés à sa direction opérationnelle.
L’empreinte documentée de la structure couvre un périmètre africain large : République centrafricaine, Mali, Tchad, Namibie, Madagascar, Afrique du Sud, Burkina Faso, Ghana, Cameroun, Bénin, Zimbabwe, RDC. France 24 rapporte que des documents internes de la structure ont permis de diffuser 644 articles de propagande ou de désinformation dans au moins 35 médias d’Afrique centrale et de l’Ouest entre juin et novembre 2024. En Angola, les deux prévenus auraient intégré ce dispositif en articulant relations publiques locales, financement de relais médiatiques et mobilisation de réseaux politiques, le tout dans l’objectif présumé de déstabiliser le pouvoir en place avant les élections de 2027.
Les violences de juillet 2025 comme contexte de l’accusation
Le calendrier judiciaire est indissociable d’un événement déclencheur : les violences qui ont éclaté du 28 au 30 juillet 2025, lors d’une grève des chauffeurs de taxi contre la hausse des prix du carburant. Amnesty International a recensé au moins 29 morts, plusieurs centaines de blessés et plus de 1 200 arrestations, qualifiant une partie de ces arrestations d’arbitraires. Quatre ONG angolaises, dont une affiliée à l’Église catholique, citées par Le Monde, ont dénoncé des exécutions sommaires.
Le parquet angolais attribue en partie l’escalade de ces violences au réseau mis en cause. Cette articulation, entre troubles sociaux réels, manipulation présumée et réseau d’influence étranger, est au cœur de la démonstration juridique. Elle est aussi sa partie la plus délicate : établir un lien de causalité direct entre des financements versés à des relais et des émeutes dont les causes socio-économiques (hausse de 33 % du prix du carburant subventionné, pauvreté structurelle, contestation de la corruption du MPLA) sont indépendantes et documentées de longue date.
La défense a naturellement exploité cet angle, arguant que les coaccusés ont été criminalisés pour leur activité politique ordinaire. La réaction de l’UNITA est allée dans ce sens : le parti a défendu publiquement Francisco Oliveira en soulignant son parcours académique (licence en chimie en Russie, master en France) et dénoncé une « instrumentalisation de la justice ». Un député du groupe parlementaire UNITA, Olívio Nkilumbu, a formellement demandé la libération immédiate de Buka Tanda, présentant sa détention comme politiquement motivée.
La tension structurelle entre souveraineté judiciaire et partenariat diplomatique
Ce procès s’instruit dans un contexte diplomatique particulièrement chargé. Les relations entre Luanda et Moscou restent officiellement étroites : en 2024, le président João Lourenço adressait à Vladimir Poutine une lettre soulignant sa volonté d’approfondir des liens historiques vieux de plus de cinq décennies, et sa visite à Moscou en mai 2025 pour les célébrations du 9-Mai a été présentée par les deux parties comme un signal du maintien d’un dialogue au sommet. L’ambassadeur russe en Angola, Vladimir Tararov, n’a pas manqué de rappeler que la Russie soviétique « a versé son sang sur la terre angolaise » formule évocatrice du soutien soviétique au MPLA pendant la guerre civile.
Cette proximité historique n’a pas empêché Luanda d’instruire le dossier jusqu’à son terme. La stratégie angolaise semble vouloir distinguer rigoureusement deux niveaux : la relation d’État à État, préservée, et les activités d’acteurs para-étatiques russes, poursuivies. Ce faisant, Luanda envoie un signal à d’autres gouvernements africains confrontés à des opérations d’influence similaires : il est possible d’encadrer juridiquement ces activités sans rompre avec Moscou.
La base légale mobilisée, la Loi n° 19/17 sur la Prévention et le Combat au Terrorisme, complétée par le Code pénal de 2020 et la législation sur le financement du terrorisme offre un cadre pénal suffisamment large pour qualifier des activités d’ingérence. Elle comporte toutefois une clause de sauvegarde excluant les « actions pacifiques relevant de l’exercice des droits fondamentaux », que la défense a logiquement invoquée pour Amor Carlos Tomé et Francisco Oliveira. Des organisations de défense de la presse, dont Reporters sans frontières (qui classait l’Angola au 104e rang mondial en 2024), ont alerté sur le risque que ces poursuites, quelle qu’en soit la motivation initiale, normalisent l’usage des lois antiterroristes contre des journalistes et des militants politiques.
Un précédent qui dépasse l’Angola
La valeur de ce verdict tient moins à son issue précise qu’au chemin institutionnel parcouru. Pendant quatre mois, la 3e section criminelle du Tribunal de la Comarca de Luanda a instruit une affaire de terrorisme impliquant des ressortissants d’une puissance permanente du Conseil de sécurité de l’ONU, partenaire historique du pays. Le fait que ce procès soit allé jusqu’aux réquisitions finales, avec des peines requises de 18 ans, constitue en lui-même un signal de capacité institutionnelle.
Si la condamnation est prononcée le 21 juillet, elle constituera la première décision judiciaire africaine documentant et sanctionnant les activités d’un réseau d’influence post-Wagner sur le continent. Elle fournira une jurisprudence et un mode opératoire procédural que d’autres systèmes judiciaires africains notamment dans les pays où Africa Politology est également active pourraient s’approprier.
Si les prévenus sont acquittés, la question demeurera entière : les instruments juridiques disponibles sont-ils adaptés à la qualification pénale de l’ingérence étrangère, ou faut-il construire des outils spécifiques? Dans un cas comme dans l’autre, le procès des Russes à Luanda aura posé, pour la première fois sur le continent, les termes d’un débat que les États africains ne peuvent plus esquiver.
Sources
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Caso russos: MP pede 18 anos de prisão para a dupla russa — Novo Jornal, 2025
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Sentença do « caso russos » agendada para o dia 21 — Novo Jornal, juillet 2025
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L’Angola perturbe les efforts d’influence de la Russie — ADF Magazine, avril 2026
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Africa Politology : l’offensive feutrée de Moscou — All Eyes on Wagner, août 2025
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Angola : Amnesty International sur les violences de juillet 2025 — Amnesty International, août 2025
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En Angola, des ONG dénoncent des exécutions sommaires — Le Monde, août 2025
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Rapport technique VIGINUM/FCDO/SEAE sur African Initiative — SGDSN/VIGINUM, juin 2025
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Africa Politology — OpenSanctions — OpenSanctions
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Leader da juventude da UNITA foi detido sob suspeita de terrorismo — Observador, août 2025
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Des rapports révèlent les efforts russes visant à influencer les élections en Afrique — ADF Magazine, avril 2026