Junte malienne : Goïta cumule les pouvoirs et resserre son emprise sur les FAMa

La rédaction

juillet 20, 2026

La mort du général Sadio Camara, tué le 25 avril 2026 lors d’un attentat-suicide contre sa résidence de Kati, a précipité une nouvelle concentration du commandement entre les mains d’Assimi Goïta. En reprenant directement le portefeuille de la Défense, le chef de la transition malienne confirme une logique de personnalisation du pouvoir qui structure le régime depuis les coups d’État de 2020 et 2021. Anatomie d’un appareil d’État où la chaîne de commandement converge vers un seul homme.

Un portefeuille de la Défense de retour au sommet

Le scénario était prévisible pour qui suit la gouvernance de la transition malienne depuis ses débuts. Sadio Camara, général de corps d’armée et figure centrale du putsch d’août 2020, avait occupé le ministère de la Défense depuis le premier gouvernement de transition. Sa disparition brutale — sa résidence de la garnison de Kati, à une quinzaine de kilomètres de Bamako, a été visée par un véhicule piégé attribué au JNIM, affilié à Al-Qaïda — crée un vide que Goïta n’a pas laissé combler par un successeur extérieur au premier cercle. Il a préféré assumer lui-même la fonction.

Ce choix n’est pas anodin. En 2021, le second coup d’État malien avait précisément été déclenché parce que le président Bah N’Daw et le Premier ministre Moctar Ouane avaient nommé un ministre de la Défense, Souleymane Doucouré, sans consulter Goïta — pourtant vice-président chargé des questions de défense et de sécurité selon la charte de transition. Le message était clair : ce portefeuille ne saurait échapper au chef de la junte. Cinq ans plus tard, il en tire lui-même les rênes, sans intermédiaire.

Ce cumul des fonctions de chef de l’État et de ministre de la Défense est loin d’être exceptionnel dans le paysage des transitions militaires africaines post-2020. Au Tchad, Mahamat Idriss Déby supervise directement la Défense depuis avril 2021 ; au Soudan, Abdel Fattah al-Burhan cumule la présidence du Conseil souverain et le commandement en chef des forces armées depuis le coup d’État de 2021 ; au Burkina Faso, Ibrahim Traoré concentre de facto la stratégie sécuritaire depuis sa prise de pouvoir en septembre 2022. Goïta s’inscrit dans un modèle régional, mais le pousse désormais à son terme logique en supprimant toute médiation institutionnelle.

Un réseau d’officiers loyaux tissé depuis 2020

La solidité de l’édifice ne tient pas au seul cumul des titres. Elle repose sur un réseau d’officiers de confiance, façonné depuis les premières heures du Comité national pour le salut du peuple (CNSP), placés aux nœuds stratégiques de l’appareil militaire.

À l’état-major général des armées, les nominations ont suivi une logique de contrôle étroit. Selon des nominations stratégiques documentées, Élisée Jean Dao a été nommé chef d’état-major général des armées en mai 2024, après avoir occupé le poste de chef d’état-major général adjoint. Toumani Koné a pris la tête de l’armée de Terre, tandis que Sambou Minkoro Diakité a été placé à la direction de la Sécurité militaire — poste particulièrement sensible pour une junte soucieuse de contrôler les flux de renseignement interne. Ces nominations s’inscrivent dans une séquence de reconfigurations régulières depuis 2021, qui visent à s’assurer que les officiers aux postes de commandement doivent leur promotion au chef de la transition.

Aux échelons opérationnels, la même logique prévaut. Les commandants de secteurs — Est, Sud, Centre — sont des colonels-majors dont les trajectoires sont étroitement liées aux restructurations post-2021. Makan Alassane Diarra, présenté comme sous-chef d’état-major chargé des opérations avant de prendre la tête de la Force unifiée de l’Alliance des États du Sahel (AES), illustre ce profil d’officier dont l’ascension est indissociable de la consolidation du régime.

Les FAMa, pilier d’un État en restructuration

Les Forces armées maliennes constituent le principal pilier institutionnel de la junte, et leur montée en puissance traduit l’ampleur de la restructuration engagée depuis 2020. De 22 000 hommes environ au moment du coup d’État d’août 2020, l’armée malienne est passée à près de 65 000 militaires en 2023, selon des chiffres repris par les autorités de transition elles-mêmes. La loi de finances 2025 recense 75 399 militaires en février 2024, un chiffre qui intègre la militarisation de la police et de la protection civile décidée en 2023 — signe que la transformation sécuritaire dépasse le seul périmètre des FAMa au sens strict.

Le budget de défense suit la même trajectoire. Estimé à environ 591 millions de dollars en 2023, il approche le milliard en 2024 — autour de 854 millions d’euros selon les données compilées par Wikipédia, soit environ 929 millions de dollars et 4,2 % du PIB selon le site GlobalMilitary. Cette montée en charge, dans un pays parmi les plus pauvres de la planète, dit quelque chose de l’ordre des priorités de la transition.

Cet investissement a des traductions opérationnelles. La reconquête de Kidal, en novembre 2023, reste l’acte fondateur de la communication militaire de la junte. L’offensive a mobilisé environ 600 militaires maliens aux côtés de 150 à 200 paramilitaires du groupe Wagner — rebaptisé depuis Africa Corps, qui revendique symboliquement la victoire mais reconnaît elle-même que ce sont des unités Wagner qui ont conduit les opérations de combat. Cette alliance avec des forces étrangères non conventionnelles, décidée et pilotée depuis le sommet de l’État, illustre la façon dont Goïta exerce un commandement direct sur les choix stratégiques, sans passer par les canaux institutionnels habituels.

Un appareil sous tensions internes

La solidité apparente de ce commandement resserré ne doit pas masquer les fragilités structurelles que pointent les analyses de fond. Une étude du SIPRI publiée en 2024, consacrée au prétorianisme au Mali et au Niger, décrit comment les juntes justifient leur emprise sur le pouvoir par le discours sécuritaire, tout en préservant avant tout les intérêts de l’élite militaire. L’étude insiste sur l’enchâssement durable des militaires dans les institutions, qui rend difficile tout retour à un contrôle civil effectif. Un rapport de l’OCDE publié la même année souligne pour sa part le risque de coups internes, y compris d’officiers plus jeunes contre leurs supérieurs — comme ce fut le cas au Burkina Faso en septembre 2022.

Le Mali n’est pas à l’abri de ces dynamiques centrifuges. Depuis l’indépendance en 1960, le pays a connu cinq coups d’État (1968, 1991, 2012, 2020, 2021), et dans chacun d’eux, le contrôle du portefeuille de la Défense a été au cœur des rapports de force entre factions militaires. L’attentat contre la résidence de Sadio Camara à Kati — un acte qui, au-delà de sa dimension terroriste, a frappé au cœur de la garnison principale de Bamako — révèle à quel point l’appareil sécuritaire malien reste soumis à des pressions qui débordent le cadre que la junte prétend maîtriser.

Un pouvoir sans horizon de sortie visible

En concentrant les fonctions de chef de l’État et de ministre de la Défense, Assimi Goïta réduit les risques d’une fronde interne liée à un successeur mal positionné à la tête de la Défense. Mais il assume en contrepartie une exposition directe à toutes les turbulences sécuritaires — et à leurs conséquences politiques. La mort de Camara, figure du premier cercle, illustre la vulnérabilité d’un régime qui gouverne en temps de guerre dans un environnement où le JNIM et les groupes rebelles du nord montrent une capacité à frapper au cœur du dispositif.

L’architecture du pouvoir malien sous la junte est désormais lisible dans ses grandes lignes : un homme au sommet, un réseau d’officiers loyaux aux postes-clés, des FAMa en forte croissance numérique mais sous tensions opérationnelles, et des alliances sécuritaires non conventionnelles — avec Wagner/Africa Corps — qui substituent une dépendance à une autre. La question qui reste ouverte est moins celle de savoir qui dirige que celle de savoir jusqu’où cette configuration peut tenir face à des adversaires qui, eux, n’ont montré aucun signe d’essoufflement.


Sources