Moins de dix jours après sa prise de fonction à la tête de la Cédéao, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye s’est rendu à Bamako le 28 juillet 2026 pour une visite de travail de moins de cinq heures. Il en est reparti avec une déclaration finale sur la sécurité et la coopération bilatérale, sans avoir prononcé une seule fois le nom de l’organisation qu’il préside désormais.
Une visite symbolique, un silence stratégique
Le fait est documenté par RFI : lors de sa déclaration finale aux côtés du général Assimi Goïta, lequel n’a lui-même pas pris la parole, Faye a affirmé « la disponibilité du Sénégal à accompagner le Mali » face aux « menaces qui ne connaissent pas de frontières et se renforcent avec nos divisions ». Il a appelé à organiser « dans les meilleurs délais » des sommets de l’Uemoa et de l’OMVS pour relancer la coopération régionale. Cadre retenu pour la coopération : « les instances régionales dont le Mali et le Sénégal sont membres ». Formule soigneusement choisie, elle inclut l’Uemoa, dont Bamako n’est pas sorti, mais exclut implicitement la Cédéao, dont le Mali a officiellement quitté les rangs le 29 janvier 2025 avec le Niger et le Burkina Faso.
Ce silence n’est pas anodin. Il est la traduction directe d’un paradoxe structurel : Faye incarne une institution que son interlocuteur a rejetée. Prononcer le mot « Cédéao » à Bamako aurait soit sonné comme une provocation, soit exposé le président sénégalais à un refus public de la part de la junte. Il a choisi une troisième voie, celle du contournement rhétorique.
La tension entre mandat institutionnel et pragmatisme bilatéral
La question n’est pas seulement symbolique. Depuis le sommet de juillet 2026 à Lungi, en Sierra Leone, la Conférence des chefs d’État de la Cédéao a confié à Lansana Kouyaté le rôle de négociateur en chef avec l’Alliance des États du Sahel (AES), avec mandat prolongé jusqu’en décembre 2026. Le communiqué final de ce sommet est explicite : les négociations doivent se mener « exclusivement sous la forme d’un bloc unifié », et les États membres sont invités à « s’abstenir d’accords bilatéraux séparés ».
Or Faye se rend à Bamako à titre de président en exercice de la Cédéao, neuf jours après ce sommet, dans une démarche qui, même présentée comme bilatérale, est perçue régionalement comme une démarche de facilitation. Ce n’est pas la première fois qu’il emprunte ce chemin : en mai 2024, peu après son élection, il s’était déjà rendu dans les pays de l’AES, mandaté alors formellement par la Cédéao comme médiateur. Cette mission avait été prorogée jusqu’au 29 juillet 2025 sans résultat tangible, ainsi que le rappelle la BBC. Son prédécesseur à la présidence tournante, Bola Ahmed Tinubu, avait lui aussi tenté des démarches directes avec les juntes sahéliennes, décrites rétrospectivement comme « restées sans effet ».
La visite du 28 juillet s’inscrit donc dans une continuité diplomatique sénégalaise, mais dans un cadre institutionnel désormais plus contraint ce qui rend l’omission du mot « Cédéao » d’autant plus significative.
L’impasse réelle : sécurité et économie
Derrière la grammaire diplomatique, les enjeux concrets sont saisissants. La frontière Mali-Sénégal est devenue l’un des épicentres de l’expansion du JNIM, la branche sahélienne d’al-Qaïda. Le 1er juillet 2025, sept villes de l’ouest du Mali, dont plusieurs situées à proximité immédiate de la frontière sénégalaise, comme Kayes, Diboli ou Nioro du Sahel avaient été attaquées simultanément par le Front de libération du Macina, branche opérationnelle du JNIM. Le Sénégal, qui n’a jusqu’ici pas subi d’attaque jihadiste sur son propre territoire, surveille ce voisinage avec une inquiétude croissante.
Sur le plan économique, l’interdépendance est tout aussi structurelle. Selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie du Sénégal (ANSD), les exportations sénégalaises vers le Mali ont atteint 802,75 milliards de FCFA en 2024, soit une hausse de 8,6 % sur un an. Le Mali est devenu le premier client africain du Sénégal, représentant 55,5 % de ses exportations vers le continent. La rupture institutionnelle avec la Cédéao n’a en rien entamé ces flux et c’est précisément ce que Faye a cherché à consolider en actionnant le levier de l’Uemoa et de l’OMVS, deux enceintes dans lesquelles Dakar et Bamako siègent toujours ensemble.
Un médiateur sans mandat explicite, une organisation sans prise
Le silence de la Commission de la Cédéao sur cette visite est, à sa manière, aussi éloquent que le silence de Goïta. Aucun communiqué officiel n’a été publié. Faye a lui-même déclaré, selon des comptes rendus disponibles sur Maliweb, qu’il n’était « mandataire d’aucune instance de la Cédéao » lors de ses déplacements antérieurs, une formule qui dit beaucoup de l’ambiguïté du rôle qu’il s’est taillé : présent au nom d’une institution qu’il ne cite pas, auprès d’un gouvernement qui l’a quittée.
Cette ambiguïté n’est pas une improvisation. Elle reflète une tension structurelle entre deux logiques difficilement conciliables : la doctrine désormais formalisée du « bloc à bloc » défendue par la Cédéao, et la réalité d’un Sénégal dont les intérêts sécuritaires et commerciaux le poussent à maintenir des canaux bilatéraux ouverts avec ses voisins sahéliens, quelle que soit leur appartenance institutionnelle.
Le paradoxe de Faye est, en définitive, le paradoxe de la Cédéao elle-même : une organisation qui a perdu trois membres, dont elle espère le retour, mais dont la rigidité doctrinale rend difficile le type de diplomatie de contact qui pourrait seul, à terme, rouvrir la porte. La question qui se pose est moins de savoir si Faye a bien ou mal joué son rôle le 28 juillet, que de savoir si la Cédéao dispose encore des instruments pour peser sur une réconciliation dont les ressorts sont, désormais, davantage bilatéraux qu’institutionnels.
Sources
-
Faye affirme la disponibilité du Sénégal à accompagner le Mali, sans citer la Cédéao — RFI, 28 juillet 2026
-
Communiqué final de la 69e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État de la Cédéao — Cédéao, juillet 2026
-
Lansana Kouyaté désigné médiateur en chef pour renouer le dialogue avec le Mali, le Burkina et le Niger — Allure Info, mars 2026
-
Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Cédéao : une reconfiguration régionale s’opère — Le Monde, 29 janvier 2025
-
Attaques du JNIM dans l’ouest du Mali : redéfinir le conflit au Sahel — Africa Center for Strategic Studies, 2026
-
Le Mali est le premier client africain du Sénégal en 2024, avec des échanges en hausse de 8,6 % — Agence Ecofin, juillet 2025
-
Faye, nouveau président en exercice de la Cédéao : la grande équation à résoudre — Notre Afrik, 2026
-
Visite de Diomaye Faye au Mali : « il faut rétablir la confiance entre la Cédéao et l’AES » — RFI, Grand invité Afrique, 28 juillet 2026
- Bassirou Diomaye Faye face à l’AES : une médiation entre mandat institutionnel et posture sénégalaise
- Mahmoud Ali Youssouf à Bamako : l’Union africaine face aux limites de sa médiation sahélienne
- Alliance des États du Sahel : face à la CEDEAO, dialogue de façade ou pragmatisme contraint ?
- Alliance des États du Sahel : derrière le front uni, les fissures de l’intérêt national
- Succession à la CEDEAO : l’absence de consensus révèle une organisation fragmentée
- Sommet de la CEDEAO en Sierra Leone : vitrine diplomatique ou répétition des erreurs du passé ?