Environ 350 combattants étrangers seraient déployés dans la région des Savanes, au nord du Togo, selon une coalition d’organisations de la société civile et de partis d’opposition togolais. Deux entités distinctes sont mises en cause : Africa Corps, le corps expéditionnaire russe placé sous tutelle du ministère de la Défense de Moscou, et SADAT, la société militaire privée turque. Derrière cette présence, c’est toute la logique de recomposition des alliances sécuritaires en Afrique de l’Ouest qui se donne à lire avec le port de Lomé comme nouveau maillon logistique des transferts d’armes russes vers le Sahel.
Un déploiement en deux temps, sans débat parlementaire
Les premières traces de présence étrangère dans la région des Savanes remontent à l’automne 2023. Selon l’enquête deJeuneAfrique, des opérateurs liés à SADAT sont alors intégrés à des dispositifs de formation des forces spéciales togolaises et à l’emploi de drones Bayraktar TB2, circulant en uniformes proches de ceux des Forces armées togolaises (FAT), sans insignes distinctifs, selon des témoins à Dapaong. Les éléments d’Africa Corps, eux, sont identifiés à partir de mi-janvier 2026 au collège militaire Eyadema de Sarakawa et au camp de Nioukpourma, à l’ouest de Dapaong. Leur effectif est estimé entre 150 et 250 hommes.
Cette présence repose sur deux instruments juridiques distincts. D’un côté, un accord-cadre de coopération militaire entre Ankara et Lomé datant de 2021. De l’autre, un accord intergouvernemental signé avec Moscou le 27 mars 2025 à Lomé, puis à Moscou le 3 avril 2025, ratifié par la Douma le 7 octobre 2025. Ce dernier texte prévoit notamment des exercices conjoints, la formation du personnel militaire togolais, un partage de renseignements, et selon des enquêtes de presse, dont celle du Monde un accès privilégié de la marine russe au port de Lomé.
Ce qui pose problème, c’est précisément l’absence de toute trace d’examen parlementaire. La Constitution togolaise du 6 mai 2024 soumet explicitement les accords relatifs à la défense nationale à l’approbation du Parlement. Or ni l’accord avec la Russie ni les arrangements avec SADAT ne semblent avoir fait l’objet d’un débat public au Parlement togolais. L’opposition l’a relevé. Nathaniel Olympio, figure de l’opposition togolaise, a directement interpellé les autorités sur ce point : « Une force composée de combattants étrangers, liée à des instances étatiques d’autres États, peut ne pas avoir les mêmes priorités que le soldat qui défend son propre pays. Que font-elles ? Quelles sont leurs missions ? Vont-elles au combat ? »
La base de Dihiaga et le verrou des Savanes
Sur le terrain, les signes d’une infrastructure durable sont manifestes. La base fortifiée de Dihiaga, à une vingtaine de kilomètres de Dapaong, couvre plus d’une dizaine d’hectares. Les travaux auraient débuté vers septembre 2023, réalisés notamment par la société burkinabè de BTP Ebomaf, déjà très présente sur les axes routiers du nord du Togo, les tronçons Dapaong-Ponio-frontière du Burkina Faso ou Cinkansé-Tandjouaré font partie de son portefeuille de marchés civils dans la région. Le camp de Nioukpourma complète ce dispositif, avec une vocation opérationnelle plus directe pour les contingents russes.
Cette infrastructure s’inscrit dans un contexte sécuritaire dégradé. La région des Savanes est sous état d’urgence depuis juin 2022. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, y multiplie les incursions depuis le Burkina Faso voisin. Quelque 8 000 soldats togolais y sont déployés dans le cadre de l’opération Koundjoare. Soixante-deux personnes, dont 54 civils, y ont péri en 2025. C’est dans cet environnement que les deux partenaires étrangers ont été invités à s’installer ou ont convaincu Lomé de les accueillir, selon la lecture que l’on choisit.
Le port de Lomé, nouvelle plaque tournante des armes russes vers le Sahel
L’aspect le plus documenté et le plus sensible de ce dossier concerne le rôle logistique du port de Lomé. Le 9 juillet 2026, le cargo russe Mikhail Britnev a accosté dans le port autonome de la capitale togolaise pour y décharger du matériel militaire et des véhicules blindés destinés à Africa Corps. Le navire est inscrit sur la liste SDN de l’OFAC américain au titre du programme RUSSIA-EO14024, et figure également dans les sanctions canadiennes prises en vertu de la Special Economic Measures Act, des désignations actives depuis au moins mai 2024 pour la flotte à laquelle il appartient. France 24 a documenté cette escale et ses implications logistiques pour le corridor terrestre vers le Sahel.
La marchandise déchargée aurait ensuite été acheminée par voie terrestre vers le Mali et le Burkina Faso, deux États membres de l’Alliance des États du Sahel dirigés par des juntes militaires qui entretiennent des partenariats formels avec Africa Corps. Ce transit transforme de fait Lomé en tête de pont logistique, à rebours de la posture officielle du Togo, qui se présente volontiers comme médiateur entre les juntes sahéliennes et la communauté internationale.
Moscou et Ankara : des intérêts convergents, des agendas distincts
La coïncidence de présences russes et turques sur le même théâtre togolais mérite d’être décryptée. Elle ne traduit pas nécessairement une coordination entre Moscou et Ankara, dont les relations oscillent entre coopération et rivalité selon les terrains, mais illustre une convergence de circonstances exploitées par les deux puissances.
Pour la Russie, le Togo représente un double intérêt. Stratégiquement, l’accès au port de Lomé ouvre une façade sur le golfe de Guinée, à distance raisonnable des routes maritimes Atlantique-Europe. Militairement, le nord du pays offre un corridor logistique terrestre vers les juntes du Sahel, alliées et clientes d’Africa Corps. Le modèle économique de ce dispositif est connu : entre fin 2021 et décembre 2025, le partenariat avec Africa Corps a coûté près de 900 millions de dollars au Mali. La Russie réclame par ailleurs 15 millions de dollars par mois à la République centrafricaine pour le même dispositif, une somme qui a suscité une réaction publique du ministre de la Communication centrafricain, Maxime Balalou : « Combien a-t-on de ressources pour décaisser 15 millions de dollars ? »
Pour la Turquie, SADAT s’inscrit dans une stratégie d’influence plus diffuse. Le Monde avait établi dès juin 2024 la présence de la société dans plusieurs pays du Sahel, où ses opérateurs interviennent sur des contrats privés de sécurité et de conseil militaire, souvent liés à la protection d’intérêts économiques turcs. Au Niger, des combattants recrutés via SADAT ont signé des contrats de six mois pour protéger des sites miniers. Le Burkina Faso et le Nigeria sont également cités dans les analyses spécialisées. Le Togo s’inscrirait dans cette logique d’extension, avec une spécificité notable : la formation aux drones Bayraktar TB2, que la Turquie déploie comme instrument à la fois militaire et commercial dans toute la région.
Le risque de l’opacité : exactions, coûts et dépendance
L’absence de cadre légal public n’est pas seulement un problème constitutionnel formel. Elle crée des angles morts opérationnels aux conséquences potentiellement graves. Human Rights Watch a établi que « la junte militaire malienne est en fin de compte responsable des exécutions sommaires et des disparitions forcées perpétrées par l’armée et par des combattants du groupe Wagner allié à l’armée », selon Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel à l’organisation. Au Togo, la même question se pose : en l’absence de mandat parlementaire et de règles d’engagement publiques, qui est responsable des actes commis par des combattants étrangers dont les missions réelles restent non définies publiquement ?
La question des contreparties financières ou en ressources naturelles reste entière. Le modèle Africa Corps implique généralement un paiement en numéraire ou un accès à des ressources extractives or, bois, concessions minières. Le Togo dispose de phosphates et d’un secteur minier en développement. Aucun document public ne permet à ce stade d’établir un lien entre ces ressources et les termes de l’accord militaire avec Moscou, mais l’opacité du processus interdit toute vérification indépendante.
La CEDEAO et l’UEMOA, pour leur part, n’ont émis aucune réaction officielle publique à ce déploiement. Ce silence institutionnel régional contraste avec l’attention que ces mêmes organisations ont portée à la réforme constitutionnelle togolaise, la Cour de justice de la CEDEAO l’ayant jugée illégale en juin 2026. Il illustre aussi les limites de la gouvernance sécuritaire régionale face à des partenariats bilatéraux noués en dehors de tout cadre multilatéral.
Un laboratoire sous observation
Le Togo n’est ni le Mali ni le Burkina Faso. Il n’a pas rompu avec ses partenaires occidentaux, maintient des relations actives avec Paris et Bruxelles, et revendique une posture de médiateur dans la crise sahélienne. C’est précisément ce positionnement ambigu qui rend le cas togolais instructif : il montre qu’il est possible d’accueillir simultanément des mercenaires russes, des opérateurs turcs et des partenaires occidentaux, sans que cela débouche sur une rupture formelle avec qui que ce soit.
La vraie question n’est pas de savoir si le Togo a besoin d’aide sécuritaire dans les Savanes, la réponse est clairement oui, au vu des chiffres humains de 2025. Elle est de savoir à quel prix, selon quelles règles et avec quelles garanties pour les populations civiles de la région. Dans l’état actuel des choses, ni le Parlement togolais ni la société civile ni les institutions régionales ne disposent des éléments nécessaires pour répondre à cette question. Ce déficit de transparence est, en lui-même, un risque stratégique.
Sources
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Tranchée, bases et « formateurs » turcs : la stratégie secrète du Togo contre les jihadistes — Jeune Afrique, Mathieu Olivier et François Bangane, 2026
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Le Togo, nouvelle porte d’entrée des armes envoyées par Moscou au Sahel — France 24, 28 juillet 2026
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Africa Corps : le partenariat militaire russe coûteux pour le Mali — Le Patriote Bénin, mars 2026
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La Russie ratifie son accord de coopération militaire avec le Togo — Togo First, octobre 2025
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Mali : l’armée et le groupe Wagner ont exécuté et fait disparaître des civils peuls — Human Rights Watch, 22 juillet 2025
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SADAT, le Wagner turc dont l’ombre plane sur le Sahel — Le Monde, 7 juin 2024
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Centrafrique : la Russie réclame 15 millions de dollars par mois pour Africa Corps — Nasuba Infos, août 2025
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Togo : 8 000 soldats déployés pour sécuriser la région des Savanes — Univers.tg, août 2025
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Mikhail Britnev — statut sanctions — Strait Up Maritime, consulté juillet 2026
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Constitution du Togo du 6 mai 2024 — togoweb.net
- Africa Corps au Togo : Françoise Joly, Anna Zamaraeva et la diplomatie parallèle de Moscou
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