Depuis le 7 juin, Paul Biya séjourne en Suisse, loin de Yaoundé. Son absence, déjà plus longue que celle — record à l’époque — de l’automne 2024, révèle moins l’état de santé du président que l’état du régime : au sein du RDPC, certains se précipitent au micro pour jurer leur fidélité, d’autres se taisent avec un soin manifeste. Ce partage asymétrique de la loyauté est un révélateur politique de premier ordre.
Une absence qui rompt avec le rituel de mobilisation
Pendant des décennies, chaque absence prolongée de Paul Biya à l’étranger déclenchait au sein du Rassemblement démocratique du peuple camerounais une mobilisation quasi réflexe : défilés militants, déclarations ministérielles en cascade, messes d’évêques et messages de soutien relayés par la presse proche du pouvoir. Le régime produisait ainsi une mise en scène de la cohésion, destinée autant à rassurer qu’à décourager toute spéculation sur la vacance.
Cette fois, le script est incomplet. Si des ministres et parlementaires rivalisent de formules lénifiantes pour défendre l’absence présidentielle, plusieurs figures de poids du régime observent un silence que leurs habitudes politiques rendent éloquent. Jeune Afrique a documenté cette asymétrie, distinguant les défenseurs zélés de ceux qui se font discrets — une cartographie inédite des loyautés à géométrie variable.
L’épisode d’octobre 2024 offre un point de comparaison utile. Paul Biya avait alors passé une cinquantaine de jours hors du pays, du 2 septembre au 21 octobre, établissant ce qui était alors considéré comme un record. La présidence avait finalement dû publier plusieurs communiqués pour démentir les rumeurs de décès, et le ministre de l’Administration territoriale avait adressé aux gouverneurs une circulaire interdisant tout débat médiatique sur l’état du président, qualifié de question de sécurité nationale. Aucune conséquence institutionnelle formelle n’avait suivi : pas de constat de vacance, pas d’intérim, simplement la réaffirmation qu’il n’y avait « aucune somnolence au sommet de l’État ».
L’architecture constitutionnelle, bouclier paradoxal du statu quo
Le vide juridique est, en l’espèce, un avantage pour le régime. La Constitution camerounaise de 1996 ne fixe aucun délai d’absence au-delà duquel la vacance serait automatiquement déclarée. Son article 6, alinéa 4, ne prévoit l’intérim par le président du Sénat qu’en cas de « vacance » résultant d’un décès, d’une démission ou d’un « empêchement définitif » formellement constaté par le Conseil constitutionnel. Tant que cet organe ne se prononce pas, le cadre légal offre une couverture indéfinie à l’exercice du pouvoir à distance.
Ce vide a une conséquence politique directe : il transfère la pression des institutions vers les acteurs. Faute de mécanisme constitutionnel qui contraigne à un arbitrage, chaque clan du RDPC doit gérer seul son positionnement — soutien visible, retrait prudent ou silence calculé. C’est précisément ce que révèle l’épisode en cours.
Le Mouvement pour la renaissance du Cameroun a qualifié la situation de gouvernance en « télétravail clandestin », tandis que le Social Democratic Front parle de « pilotage automatique ». Ces formules, au-delà de leur charge rhétorique, posent une question que le régime ne peut éluder indéfiniment : à partir de quel seuil l’absence physique devient-elle une forme d’empêchement de fait que les institutions ne reconnaissent pas, mais que la politique interne du parti enregistre ?
Trois réseaux, trois calculs
La sociologie interne du RDPC permet d’éclairer ces comportements différenciés. Les analystes identifient généralement trois grands réseaux susceptibles de peser sur la succession, tels que les a cartographiés notamment le politologue David E. Kiwuwa de l’université de Nottingham : les technocrates civils proches de la présidence, les élites sécuritaires et militaires, et les barons régionaux historiques du parti.
Ces trois réseaux n’ont pas le même intérêt dans la démonstration de loyauté publique. Les technocrates civils, dont la légitimité repose entièrement sur leur proximité avec le chef de l’État, ont objectivement intérêt à multiplier les prises de parole rassurantes : leur survie politique est indexée sur la continuité du président. C’est dans ce registre que s’inscrit la sortie médiatique de Samuel Mvondo Ayolo, directeur du Cabinet civil, qui a accordé à Jeune Afrique une interview — son principal format de communication publique pendant cette période — pour affirmer que Paul Biya est « en très bonne santé » et n’a « jamais été hospitalisé » en Suisse, tout en admonestant d’une formule lapidaire ceux qui spéculent sur sa disparition : « Ceux qui attendent la mort de Paul Biya partiront peut-être avant lui. » Habituellement décrit comme un homme de l’ombre, Mvondo Ayolo a choisi une intervention ciblée plutôt qu’un discours officiel télévisé — signe d’une communication de crise maîtrisée, non d’une mobilisation sereine.
Les élites sécuritaires, en revanche, peuvent se permettre une plus grande discrétion. Leur pouvoir ne dépend pas de la visibilité médiatique mais du contrôle des appareils coercitifs. Leur silence n’est pas nécessairement de l’indifférence : il peut signaler une capacité d’attente et une évaluation froide des rapports de force post-Biya. Stéphane Akoa, politologue à la Fondation Paul Ango Ela à Yaoundé, a relevé la montée d’une « guerre de clans » au sommet de l’État, articulée notamment autour des figures de Louis-Paul Motazé et Ferdinand Ngoh Ngoh — deux profils issus du réseau technocratique civil mais dont les clientèles et les positionnements divergent.
Quant aux barons régionaux, leur calcul est le plus complexe. Leur influence repose sur des réseaux de patronage territorial dont la valeur dépend de qui contrôlera les nominations et les ressources dans l’après-Biya. S’afficher trop tôt comme défenseur zélé peut les lier à un camp perdant ; se taire trop longtemps peut les marginaliser. Leur attentisme actuel relève moins de la défection que de la couverture optionnelle.
Le précédent zimbabwéen comme grille de lecture
La littérature comparatiste offre un éclairage utile. Les absences répétées de Robert Mugabe à l’étranger — principalement pour soins médicaux à Singapour dans les années précédant sa chute — avaient progressivement transformé la loyauté au sein de la ZANU-PF d’un rapport vertical et quasi sacré en une série de calculs transactionnels orientés vers la succession. Chaque absence alimentait l’anticipation de la « fin de l’ère Mugabe », poussant les cadres à sécuriser leurs positions dans le camp qu’ils jugeaient victorieux à terme, au détriment de la cohésion élitaire qui avait longtemps assuré la résilience du régime.
Le parallèle a ses limites : les structures partisanes, les équilibres régionaux et les ressources économiques diffèrent sensiblement entre les deux contextes. Mais la dynamique de fond — une loyauté personnelle qui se fragilise à mesure que les absences se normalisent et que la succession devient la question centrale de la politique intérieure — présente une analogie analytique que les observateurs du RDPC ne peuvent ignorer.
La loyauté comme thermomètre, pas comme bouclier
Ce que révèle cet épisode, au fond, c’est que la loyauté au sein du RDPC fonctionne désormais moins comme un bouclier de protection du régime que comme un thermomètre de ses tensions internes. Les déclarations publiques de soutien disent moins l’attachement à Paul Biya que la vulnérabilité de ceux qui les prononcent — ou la prudence stratégique de ceux qui s’en abstiennent.
La question qui se pose désormais aux analystes et aux chancelleries n’est pas de savoir combien de temps Biya restera absent, mais de mesurer à quel rythme la normalisation de ces absences reconfigure les loyautés de manière irréversible. Le RDPC a survécu à de nombreuses crises en entretenant l’ambiguïté. Il reste à savoir si cette ambiguïté peut encore tenir lieu de stratégie de succession.
Sources
-
Au Cameroun, qui sont les défenseurs zélés de Paul Biya pendant son absence ? — Jeune Afrique, Yves Plumey Bobo, 2025
-
Le Cabinet civil rompt le silence et balaie les rumeurs — 237actu, 2025
-
Cameroun : la santé du président Paul Biya, « tout le monde y pense mais personne n’a le droit d’en parler » — Le Monde, octobre 2024
-
Après 49 jours d’absence, le président Biya de retour au Cameroun dans un climat de tensions — Africa Press, octobre 2024
-
Le Cameroun après Paul Biya : pauvreté, incertitude et succession précaire — The Conversation, David E. Kiwuwa, 2024
-
Constitution du Cameroun — texte consolidé — WIPO / Assemblée nationale du Cameroun
-
La vacance de la présidence de la République en droit constitutionnel camerounais — Afrilex, Université de Bordeaux
-
VOA Afrique — 40 ans de Biya au pouvoir et une succession taboue — VOA Afrique, 2022
-
Cameroun : le parti au pouvoir répond à la controverse sur l’absence du président — RFI, 2026