Le Sahel post-français est devenu le terrain d’une compétition d’influence multidimensionnelle où se croisent intérêts sécuritaires, logiques de puissance et repositionnements diplomatiques. Dans cet espace en recomposition, l’Algérie entend faire valoir un avantage comparatif historique, mais elle n’est plus seule en piste.
Le vide français et ses héritiers
Le retrait de l’opération Barkhane du Mali, effectif le 15 août 2022, a ouvert une séquence de reconfigurations stratégiques sans précédent dans la bande sahélo-saharienne. Après le départ du Burkina Faso en 2022 et du Niger en juin 2023, Paris a définitivement perdu son rôle de garant sécuritaire de facto dans une région qu’il avait pourtant façonnée pendant près d’une décennie. Ce retrait n’a pas produit de vide : il a produit une ruée.
Trois acteurs extérieurs principaux se sont disputé l’espace ainsi libéré, la Russie via Africa Corps, la Türkiye et, en position particulière, l’Algérie. Un quatrième, le Maroc, s’est glissé dans les interstices. Chacun apporte une offre différente, des ressources différentes et une légitimité différente aux yeux des juntes au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey.
Africa Corps : la puissance brute sans ancrage politique
Le successeur officiel du groupe Wagner au Sahel, Africa Corps, représente l’option la plus lisible dans sa logique : un prestataire sécuritaire qui vend des effectifs armés contre des concessions économiques et une fidélité politique. Au Mali, les estimations convergent vers 1 800 à 2 500 personnels déployés au plus fort de la présence en 2024, selon le Combating Terrorism Center de West Point. Au Niger, le contingent est monté à environ 300 hommes après une arrivée initiale d’une centaine d’éléments en avril de la même année, selon les chiffres du ministère français des Armées.
L’offre d’Africa Corps a séduit des juntes en rupture avec l’Occident et pressées d’asseoir leur autorité militaire. Mais ses limites opérationnelles sont désormais documentées : malgré sa présence massive, le groupe n’a pas été en mesure d’enrayer la progression djihadiste dans les zones rurales maliennes, comme le notent plusieurs analyses récentes. Sa valeur ajoutée reste concentrée sur la protection des capitales et des dirigeants, non sur le contrôle territorial profond.
Surtout, Africa Corps n’est pas un acteur politique au sens sahélien du terme. Il n’a ni réseaux tribaux, ni histoire d’intermédiation, ni légitimité culturelle dans la région. Son influence se mesure en contrats et en présence armée, pas en capital diplomatique.
Ankara : la diplomatie des drones
La Türkiye a construit une présence sahélienne plus discrète mais structurellement solide. Depuis la signature d’un accord de défense avec le Niger en juillet 2020, Ankara a progressivement étendu ses accords militaires à d’autres États de la région, livrant des équipements qui ont transformé les capacités aériennes de plusieurs armées nationales. Le Bayraktar TB2 est devenu l’emblème de cette offre : le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont tous intégré ce drone dans leur arsenal à partir de 2022, certains montant en gamme vers les systèmes Akinci et Aksungur en 2024, selon les données compilées par plusieurs instituts spécialisés.
Cette diplomatie des drones répond à une demande précise des gouvernements sahéliens : des outils de surveillance et de frappe qui renforcent leur autonomie opérationnelle sans les soumettre à la conditionnalité politique occidentale. La Türkiye vend sans lecture de droits de l’homme et sans exigence de gouvernance, un atout commercial considérable dans le contexte post-coup d’État.
Pour autant, l’influence turque au Sahel reste essentiellement transactionnelle et militaro-commerciale. Ankara ne dispose pas de réseaux politiques profonds dans la région, ne parle pas les langues locales au sens diplomatique du terme, et n’a pas vocation à jouer le rôle d’arbitre ou de médiateur dans les conflits intra-sahéliens.
L’Algérie : un capital historique sous tension
Face à ces nouveaux venus, Alger fait valoir une ressource que ni Moscou ni Ankara ne peuvent imiter à court terme : une histoire longue de présence politique, de réseaux de renseignement et d’expertise antiterroriste dans la région. Le Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC), créé dès 2010, a institutionnalisé une coopération sécuritaire régionale dans laquelle l’Algérie occupe une position centrale. Son expérience de la guerre civile des années 1990, qui lui a coûté des dizaines de milliers de morts, lui a conféré une profondeur de compréhension des dynamiques djihadistes que peu d’acteurs régionaux peuvent égaler.
Cette expertise se traduit concrètement dans la gestion des crises d’otages. En 2014-2015, l’Algérie a orchestré la libération d’environ 45 militaires et policiers maliens capturés à Kidal, selon les documents de l’International Peace Institute. Plus récemment, en janvier 2025, des sources de presse ont évoqué un rôle conjoint des services algériens et espagnols dans la libération d’un otage au Mali. Ces opérations discrètes, qui mobilisent des intermédiaires locaux et des canaux de négociation indirects, illustrent la capacité algérienne à agir là où les moyens purement militaires échouent.
Le budget de défense algérien soutient cette ambition : selon le SIPRI, les dépenses militaires d’Alger ont atteint 21,8 milliards de dollars en 2024, soit plus du double de leur niveau de 2020, faisant de l’Algérie le premier budget militaire du continent africain. Cette trajectoire financière traduit une volonté politique de maintenir une posture de puissance régionale.
Les fractures avec les juntes de l’AES
Là où la stratégie algérienne bute, c’est précisément sur sa relation avec les États qu’elle prétend stabiliser. La rupture avec Bamako a été brutale : le gouvernement de transition malien a dénoncé en janvier 2024 l’Accord d’Alger de 2015, invoquant des « actes inamicaux » et une « ingérence » dans ses affaires intérieures. Cette rupture formelle a représenté un revers symbolique majeur pour Alger, dont la position de chef de file de la médiation internationale au Mali avait été laborieusement construite sur trois décennies.
Cette tension n’est pas uniquement conjoncturelle. Elle reflète une contradiction structurelle de la diplomatie algérienne au Sahel : Alger refuse de reconnaître les gouvernements issus de coups d’État au nom de ses principes de non-ingérence et de légalité institutionnelle, mais elle aspire simultanément à rester l’interlocuteur incontournable de ces mêmes gouvernements sur les questions sécuritaires. Cette posture ambivalente crée un espace que d’autres acteurs sont prompts à occuper.
International Crisis Group, dans son analyse consacrée à la relation Algérie-Mali, souligne que cette détente doit être « consolidée » pour limiter les effets de l’affaiblissement des cadres multilatéraux, formulation qui dit implicitement tout ce qui reste fragile.
Le Maroc, challenger discret
Dans cet espace de tensions, le Maroc s’est engouffré avec pragmatisme. Sans le poids historique d’Alger, mais aussi sans ses bagages politiques, Rabat a multiplié les contacts discrets avec les autorités de l’Alliance des États du Sahel. Le cas le plus documenté est la libération de quatre agents français détenus au Burkina Faso en décembre 2024, obtenue selon Le Monde grâce à une médiation marocaine. Résultat concret, visibilité immédiate : Rabat a démontré une capacité opérationnelle sur un dossier précis, sans engagement institutionnel préalable.
Cette approche ponctuelle et pragmatique contraste avec le modèle algérien, plus structuré mais aussi plus exposé aux aléas politiques. L’ISS Africa note que le dégel entre Alger et le Niger ou le Burkina Faso pourrait rouvrir la voie à une normalisation avec le Mali, ce qui suggère que le rôle algérien n’est pas définitivement perdu, mais qu’il doit être renégocié sur des bases différentes.
Une rivalité sans arbitre
Ce qui distingue la rivalité des influences au Sahel de compétitions géopolitiques similaires, c’est l’absence d’un cadre multilatéral capable de l’ordonner. La CEDEAO est marginalisée par les États de l’AES qui l’ont quittée. L’Union africaine peine à s’imposer comme médiatrice. L’ONU est présente mais contrainte.
Dans ce vide institutionnel, chaque puissance joue sa partition : Africa Corps vend de la sécurité immédiate, la Türkiye vend des équipements, le Maroc vend de la discrétion, et l’Algérie tente de vendre son expérience. Aucun de ces acteurs ne propose de vision globale pour la stabilisation du Sahel, tous répondent à des demandes spécifiques des juntes sans s’attaquer aux causes profondes de l’instabilité.
La question qui se pose désormais est de savoir si l’Algérie, forte de son budget militaire record et de son expertise reconnue, saura convertir son capital historique en influence opérationnelle effective auprès de gouvernements qui ont précisément rejeté les cadres diplomatiques qu’elle avait patiemment construits. Ou si elle sera condamnée à regarder d’autres acteurs moins légitimes mais plus accommodants occuper le terrain qu’elle a longtemps considéré comme le sien.
Sources
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Retrait de la force Barkhane du Mali — communiqué de l’Élysée — Élysée, août 2022
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L’arrivée d’Africa Corps au Niger consacre le rapprochement de la junte avec la Russie — Le Monde, avril 2024
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L’influence croissante de la Türkiye au Sahel — Le Monde, août 2021
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SIPRI Fact Sheet — Military Expenditure 2024 — SIPRI, avril 2025
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Algérie-Mali : consolider la détente — International Crisis Group
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Au Sahel, le Maroc s’impose comme un médiateur incontournable pour les Occidentaux — Le Monde, décembre 2024
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Le retour de l’Algérie au Sahel : crise ou opportunité ? — ISS Africa
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Communiqué du gouvernement du Mali sur la fin de l’Accord d’Alger — Ambassade du Mali, janvier 2024
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Inter-Malian Agreement — International Peace Institute — IPI, 2017
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CTC Sentinel — Africa Corps au Mali et au Niger — Combating Terrorism Center, West Point, novembre 2024
- Vide sécuritaire dans l’AES : comment les cartels mexicains s’installent dans le sillage des retraits militaires
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