Une étude de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime publiée en août 2026 documente avec une précision inédite la manière dont le trafic de cocaïne structure les économies de guerre au Sahel. Fondé sur plus de 150 entretiens conduits entre septembre 2025 et janvier 2026, le rapport révèle que le corridor terrestre Mali-Niger-Libye s’est imposé comme un axe stratégique du transit de la drogue vers l’Europe, résistant aux coups d’État, aux conflits armés et aux reconfigurations militaires. Ce n’est pas une découverte accessoire : c’est le signe d’une imbrication structurelle entre narcotrafic, contrôle territorial et financement des belligérants.
Une hausse de la production mondiale qui irrigue le Sahel
Le point de départ est latinoaméricain. Selon l’ONUDC, la production potentielle de cocaïne en Colombie est passée de 1 137 tonnes en 2019 à 2 664 tonnes en 2023, soit une augmentation de 134 % en quatre ans. Cette surproduction a saturé les routes maritimes directes vers l’Europe, poussant les cartels à diversifier leurs itinéraires de transit. L’Afrique de l’Ouest, et plus spécifiquement le Sahel, offrait des conditions favorables : faiblesse des institutions étatiques, porosité des frontières, réseaux de contrebande déjà établis et acteurs armés disponibles pour monnayer leur protection.
Le résultat est visible dans les chiffres régionaux. D’après les données compilées par le rapport mondial sur les drogues de l’ONUDC, les saisies de cocaïne ont atteint un niveau record en Afrique de l’Ouest en 2023. En septembre 2024, une opération baptisée « Opération Landing » a permis la saisie de 2,6 tonnes de cocaïne à l’aéroport de Bissau, à bord d’un Gulfstream IV venu du Venezuela, avec cinq membres d’équipage de nationalités mexicaine, colombienne, équatorienne et brésilienne. Les enquêteurs ont indiqué que l’appareil devait rejoindre Bamako. Le Tribunal régional de Bissau a condamné les cinq suspects à dix-sept ans de prison ferme.
Ces saisies ne représentent qu’une fraction des volumes en circulation. Elles attestent surtout de la densité des flux et de la variété des points d’entrée sur le continent.
Le corridor terrestre, un axe structurant malgré les turbulences politiques
La singularité du rapport GI-TOC est de documenter non pas les routes maritimes ou côtières, mais l’axe terrestre qui traverse le Sahel central : du Mali au Niger, puis vers la Libye. Ce corridor n’est pas nouveau l’affaire dite « Air Cocaïne » de 2009, où un Boeing 727 venant d’Amérique latine avait atterri dans le nord du Mali avec plusieurs tonnes de cocaïne à bord, avait déjà mis en lumière l’attractivité saharienne pour les trafiquants. Mais le rapport de 2026 montre que ce système s’est densifié, sophistiqué et adapté aux bouleversements politiques de la région.
Le passage de Salvador, point de transit situé en territoire libyen dans le Fezzan, concentrerait entre 60 et 70 kilogrammes de cocaïne par mois selon les sources citées dans l’étude. Le chiffre peut sembler modeste, mais il s’inscrit dans un maillage de routes multiples et complémentaires. La zone est dominée par des milices locales Toubous, Touaregs, Awlad Suleiman gravitant dans l’orbite de l’Armée nationale libyenne de Khalifa Haftar, sans que l’État libyen exerce une présence effective sur ces itinéraires. C’est précisément cette absence étatique qui rend le corridor opérationnel.
Reconfigurations post-coup d’État : des réseaux plus flexibles que les régimes
Le coup d’État nigérien de juillet 2023 a constitué un test de résilience pour ces réseaux. Dans un premier temps, la disruption a été réelle : les trafics de cocaïne et de cannabis ont connu une forte perturbation jusqu’à fin 2024, les acteurs habituels de protection ayant été éliminés ou neutralisés par les nouvelles autorités militaires. Mais cette parenthèse s’est refermée dès la mi-2025.
L’étude GI-TOC identifie un nouvel acteur apparu dans ce rôle de protection : l’Union des Nigériens pour la Vigilance et le Patriotisme (UNVP). Présentée dans la presse comme une association civile de soutien au Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), avec des antennes à Agadez et Diffa, l’UNVP aurait rapidement investi le créneau de la protection des convois. Ce type de glissement d’une structure de mobilisation patriotique vers un rôle de régulation coercitive des routes illicites n’est pas sans précédent au Sahel, mais il illustre la vitesse à laquelle les nouveaux pouvoirs s’insèrent dans les économies criminelles préexistantes.
Au Mali, la dynamique est différente mais converge vers le même résultat. L’offensive des Forces armées maliennes (FAMa) à partir de 2023 a certes modifié la géographie du trafic, en rendant les axes autour de Kidal trop risqués pour les convois. Mais les réseaux ont simplement emprunté des routes plus longues via la région de Ménaka, augmentant les coûts de transport sans mettre fin aux flux. La comparaison avec la reconfiguration des routes afghanes après 2021 est pertinente : les changements de régime déplacent les itinéraires, ils ne font pas disparaître le trafic.
L’implication des groupes armés : entre protection directe et taxation indirecte
La question de l’implication des groupes jihadistes dans le narcotrafic est l’une des plus délicates à documenter avec rigueur. Le rapport GI-TOC maintient à cet égard une distinction analytique importante entre participation directe et bénéfice indirect.
Pour le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM/JNIM), des sources issues de l’ISS Africa indiquent que des taxes sont perçues sur les itinéraires de contrebande de drogue, servant au financement de ses activités. Il s’agit d’une rente sur le passage, pas nécessairement d’une implication dans l’organisation du trafic lui-même.
Pour l’État islamique au Sahel (IS Sahel), la documentation disponible est plus prudente. Les bulletins de la Global Initiative décrivent des taxes de passage, des redevances sur les routes et la perception de la zakat dans les zones sous contrôle, sans preuve documentée d’une taxation explicitement appliquée aux cargaisons de stupéfiants. La distinction n’est pas anodine : elle conditionne le type de réponse sécuritaire et judiciaire appropriée.
Ce qui est établi avec plus de certitude, c’est l’implication d’acteurs liés à l’État forces de sécurité, milices para-étatiques, réseaux politico-militaires proches des juntes dans la protection et la taxation des convois. C’est là que réside le nœud du problème : non pas dans l’image d’un jihadiste contrôlant des routes de cocaïne, mais dans celle de structures étatiques fragilisées qui monétisent leur présence sur des corridors illicites.
Une fracture régionale qui désarme la réponse collective
La dimension politique de cette réalité est aggravée par l’incapacité croissante des structures régionales à formuler une réponse coordonnée. La CEDEAO maintient un cadre institutionnel de lutte contre le trafic de drogues, mais la rupture consommée avec les États membres de l’Alliance des États du Sahel Mali, Niger, Burkina Faso a réduit les possibilités de coopération opérationnelle à leur minimum. Comme le souligne RFI, 2025 a représenté l’année du divorce institutionnel entre les deux ensembles. Les États de l’AES n’ont pas formulé de doctrine publique commune sur le narcotrafic transsahélien.
Cette fragmentation est en elle-même une ressource pour les réseaux criminels, qui prospèrent précisément dans les interstices de souveraineté et les zones grises de la coopération internationale. Tant que le corridor Mali-Niger-Libye reste divisé entre trois juridictions faiblement coordonnées, chacune traversant ses propres turbulences politiques et militaires, les convois de cocaïne continueront de trouver dans ces espaces la flexibilité et l’impunité nécessaires à leur survie.
La question qui reste ouverte est celle du seuil : à quel niveau d’intégration criminelle une économie de guerre cesse-t-elle d’être un phénomène connexe au conflit pour en devenir la condition de reproduction ? Le corridor sahélien approche peut-être de ce point de bascule.
Sources
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Rapport mondial sur les drogues 2025 — ONUDC, saisies record en 2023 — Bamada.net, 2025
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Saisie de 2,6 tonnes de cocaïne à l’aéroport de Bissau, septembre 2024 — RFI, septembre 2024
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Colombie : record historique de production de cocaïne en 2023 — La Croix, octobre 2024
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UNVP soutient le CNSP à Agadez — Le Sahel, 2023
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Fezzan libyen : rébellion et fragilisation du clan Haftar — Le Monde, juillet 2026
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Démanteler les économies illicites au service du terrorisme au Sahel — ISS Africa
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L’Afrique de l’Ouest et du Centre, zone de transit privilégiée pour la cocaïne — Le Monde, mars 2026
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JNIM et économies illicites en Afrique de l’Ouest — GI-TOC/ACLED — Global Initiative Against Transnational Organized Crime, octobre 2023
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