Dette publique Sénégal : 487 milliards à lever, entre besoin de financement et soutenabilité sous pression

La rédaction

août 17, 2026

Le Trésor sénégalais entend mobiliser 487 milliards de FCFA sur le marché régional de l’UEMOA au troisième trimestre 2026, dans le cadre d’un programme annuel de 2 400 milliards. Derrière les chiffres bruts, c’est la capacité de Dakar à refinancer sa dette sans réduire ses marges de manœuvre budgétaires qui est en jeu. Une équation de plus en plus serrée.

Un programme d’émissions en hausse, des ressources nettes plus limitées qu’il n’y paraît

Le Trésor sénégalais prévoit de lever 487 milliards de FCFA entre juillet et septembre 2026, troisième tranche d’un objectif annuel fixé à 2 400 milliards de FCFA en progression sensible par rapport aux 2 225 milliards mobilisés sur l’ensemble de l’année 2025. À mi-juillet, 1 699 milliards avaient déjà été levés depuis le début de l’année, via 61 opérations distinctes : 22 adjudications de bons assimilables du Trésor (BAT) et 39 d’obligations assimilables du Trésor (OAT).

Ces volumes bruts méritent pourtant d’être relativisés. Sur la même période, le Sénégal avait remboursé environ 1 091 milliards de FCFA de principal et versé près de 181 milliards d’intérêts, soit un total de 1 272 milliards de sorties sur les seuls sept premiers mois de l’année. Le volume de ressources nettes effectivement disponibles pour financer les besoins nouveaux de l’État environ 427 milliards à mi-juillet est donc très inférieur aux levées brutes affichées.

Ce mécanisme de roulement est inhérent à toute gestion active de la dette souveraine : une part significative des nouvelles émissions sert à rembourser des échéances antérieures plutôt qu’à financer de nouvelles dépenses. C’est précisément cette dynamique de refinancement qui expose l’État à un risque de rollover : si les conditions de marché se détériorent ou si les investisseurs deviennent moins accommodants, le renouvellement des titres arrivant à maturité peut devenir plus coûteux, voire plus difficile.

Des investisseurs présents mais sélectifs

Les signaux de marché observés sur les adjudications récentes dessinent un tableau nuancé. Lors de l’opération du 17 juillet 2026, le Trésor a retenu 90,249 milliards de FCFA sur 120,794 milliards de soumissions reçues, pour un objectif initial de 100 milliards soit un taux de couverture supérieur à l’unité, signe d’une demande globalement présente. L’opération du 16 janvier avait même affiché une demande excédentaire franche, avec 154 milliards retenus pour un objectif de 140 milliards.

Mais la structure de cette demande révèle une prudence croissante des investisseurs. Les rendements moyens pondérés ressortaient à 6,06 % sur le BAT à 91 jours et à 7,66 % sur le BAT à 364 jours lors de l’adjudication du 17 juillet. Plus significative encore est la concentration des souscriptions sur les maturités courtes : sur l’OAT à cinq ans, seulement un peu plus de la moitié des offres reçues ont été retenues par le Trésor, signe que les contreparties hésitent à s’engager sur des horizons longs.

Cette préférence pour le court terme n’est pas anodine. Elle allonge mécaniquement la fréquence des refinancements à venir et expose davantage le Trésor aux fluctuations des conditions de marché. Comparativement, la Côte d’Ivoire premier émetteur de la zone UEMOA affichait en juin 2026 un taux de 3,57 % sur ses BAT à un an et de 7,12 % sur ses OAT à cinq ans, selon les données d’UMOA-Titres. L’écart de rendement entre Abidjan et Dakar sur les maturités comparables traduit une prime de risque que le marché impose désormais au Sénégal.

Une dette publique hors normes et un budget sous tension

Le contexte macrofinancier dans lequel s’inscrivent ces levées est celui d’une dette publique dont le niveau a profondément évolué après les révisions statistiques des dernières années. Selon les projections du FMI reprises dans la fiche pays Bpifrance de juin 2025, le ratio dette publique sur PIB du Sénégal atteignait environ 111,4 % en 2025 et est attendu à 110,6 % en 2026 des niveaux très éloignés des projections antérieures à 2024, qui tablaient sur moins de 80 %.

Cette charge se répercute directement sur les équilibres budgétaires. La loi de finances initiale 2026 prévoit un déficit de 5,37 % du PIB, soit environ 1 245 milliards de FCFA. Plus préoccupant encore : la charge d’intérêts de la dette est programmée à 1 190,6 milliards de FCFA pour l’ensemble de l’année, ce qui représente moins de 23 % des recettes fiscales attendues selon les documents budgétaires officiels. Concrètement, près d’un franc fiscal sur quatre est absorbé par les seuls intérêts avant même de financer les salaires, les infrastructures ou les transferts sociaux.

Au premier trimestre 2026, les charges financières de la dette s’élevaient déjà à 285 milliards de FCFA, selon Sika Finance, un rythme qui, extrapolé, excède la programmation annuelle initiale. Ce dérapage potentiel illustre la sensibilité du budget sénégalais aux conditions de refinancement : toute hausse des rendements sur les nouvelles émissions se traduit presque mécaniquement par une pression supplémentaire sur les dépenses.

Notation dégradée, programme FMI incertain : les risques systémiques

La dégradation de la note souveraine du Sénégal par les grandes agences constitue un facteur aggravant. En octobre 2025, Moody’s a abaissé la note du Sénégal à Caa1 avec perspective négative, après un premier abaissement en début d’année. S&P a de son côté attribué une note CCC+ avec perspective négative en mars 2026. Ces niveaux placent le Sénégal dans la catégorie spéculative profonde, ce qui complique structurellement l’accès aux financements extérieurs de marché et renforce la dépendance vis-à-vis du marché régional.

Le programme avec le Fonds monétaire international constitue un autre paramètre central. L’accord de 2023 portant sur environ 1,5 milliard de dollars au titre de la facilité élargie de crédit a été ralenti par la question des fausses déclarations statistiques révélées fin 2024, qui ont suspendu les revues périodiques et différé les décaissements. La reprise de ce programme, si elle se confirme, serait un signal fort pour les marchés : elle attesterait d’une trajectoire de consolidation budgétaire validée par une institution multilatérale, ce qui améliorerait les conditions d’accès au financement.

La stratégie de gestion de la dette à moyen terme 2026-2028, élaborée par le Comité national de la dette publique et rendue publique en début d’année, retient une option mixte la stratégie dite S3 reposant sur un équilibre 50/50 entre ressources extérieures et ressources domestiques dans le cadre d’un programme FMI actif. L’hypothèse centrale de la stratégie repose donc sur la conclusion d’un accord avec le Fonds, dont la concrétisation reste à ce stade incertaine.

La soutenabilité en question : entre rollover nécessaire et marge de manœuvre réduite

La dynamique actuelle illustre une tension structurelle que les économistes désignent sous le terme de « piège du refinancement » : lorsqu’une part croissante des nouvelles émissions sert à rembourser les dettes antérieures, la capacité de l’État à financer ses investissements productifs s’amenuise, ce qui fragilise à terme la croissance et donc la capacité de remboursement future.

Le précédent ghanéen, où la restructuration de la dette intérieure en 2023 a contraint le Trésor à se replier massivement sur les bons à court terme accentuant précisément le risque de rollover qu’elle était censée résoudre n’est pas sans résonance pour Dakar. La comparaison a ses limites : le Sénégal dispose d’un marché régional UEMOA profond, d’une monnaie ancrée à l’euro via le franc CFA et d’une base d’investisseurs institutionnels régionaux relativement stable. Mais le signal d’alerte vaut d’être retenu.

Pour le Trésor sénégalais, la marge de manœuvre se situe dans la gestion de la maturité des émissions allonger progressivement la duration pour réduire la fréquence des refinancements et dans la diversification des instruments, notamment vers des financements concessionnels multilatéraux moins coûteux. La réussite des 487 milliards à lever au troisième trimestre est en soi probable : la demande des investisseurs régionaux reste présente. La vraie question est celle du prix auquel cette demande se maintient et de la capacité de l’État à absorber une charge d’intérêts croissante sans comprimer les dépenses qui conditionnent sa trajectoire de croissance.

La décision d’emprunter n’est jamais anodine quand le service de la dette consomme déjà un quart des recettes fiscales. La question qui se pose à Dakar n’est plus seulement « peut-on lever les fonds ? » mais « à quel coût et pour financer quoi ? »

Sources