Sénégal : le défi d’apurer la dette sans sacrifier les dépenses sociales

La rédaction

septembre 6, 2026

Le Sénégal s’apprête à soumettre au Fonds monétaire international un programme triennal de 2,2 milliards de dollars, accompagné d’un volet de traitement de sa dette extérieure. L’accord, encore soumis à l’approbation du conseil d’administration à Washington, place Dakar face à une équation délicate : assainir des finances publiques sérieusement dégradées sans amputer les dépenses de santé, d’éducation et de protection sociale. Pour les banques de l’UEMOA, exposées à des niveaux inédits aux titres publics sénégalais, l’issue du dossier est également un enjeu de stabilité systémique.

Un accord sous haute surveillance

Négocié sous la conduite du ministre des Finances Cheikh Diba inspecteur des impôts de formation, ancien directeur de la Programmation budgétaire, entré au gouvernement en avril 2024 le programme s’inscrit dans un contexte de finances publiques lourdement affectées par des années de déficits et d’emprunts accélérés. Selon RFI, le gouvernement sénégalais entend notamment renégocier une partie de sa dette extérieure tout en poursuivant ses levées sur le marché régional de l’UEMOA.

Côté eurobonds, l’encours en circulation en 2026 est estimé entre 2,1 et 2,2 milliards de dollars, répartis sur cinq lignes trois libellées en dollars, deux en euros. Le remboursement de 333,3 millions d’euros effectué le 13 mars 2026 sur l’eurobond émis en 2018 a permis à Dakar d’honorer cette échéance, mais il réduit la tranche euro 2028 à environ 667 millions d’euros restants. Sur le marché secondaire, l’annonce du programme FMI a dans un premier temps pesé sur les cours : Financial Afrik signale des prix oscillant entre 50 et 70 centimes par euro de nominal, Bloomberg citant une obligation à échéance 2037 tombée à 48,46 centimes par dollar.

La réforme des subventions à l’électricité figure parmi les conditionnalités attendues. Le gouvernement a déjà annoncé vouloir réduire de près de 30 % le coût de l’électricité, tout en protégeant les ménages modestes via une baisse ciblée de la première tranche tarifaire de 91 à 82 FCFA/kWh pour la consommation inférieure à 150 kWh. L’expérience nigériane de 2024, où une hausse de 15 % appliquée aux plus gros consommateurs a dégagé 437 millions de dollars de recettes supplémentaires, illustre le compromis auquel Dakar tente de se conformer : réduire la charge budgétaire des subventions sans déclencher de contestation sociale généralisée.

Le risque systémique des banques UEMOA

Le volet le plus sensible pour la zone franc tient à l’exposition bancaire régionale. Les banques sénégalaises détenaient 2 225 milliards de FCFA de titres publics sénégalais à fin 2025, soit une hausse de 123 % en un an. Les banques ivoiriennes portent de leur côté environ 1 800 milliards de FCFA de dette sénégalaise émise sur le marché UEMOA S&P estimant leur part à environ 42 % de cette dette de marché. Au niveau de l’ensemble de la zone, les expositions souveraines représentaient environ 37 % des actifs bancaires de l’UEMOA à fin 2024, une proportion qui a encore progressé au Sénégal en 2025.

Ces concentrations créent un mécanisme de transmission potentiellement redoutable. En cas de restructuration comportant une décote nominale ou un allongement forcé des maturités, trois canaux de contagion s’activeraient simultanément : des pertes de marché sur les portefeuilles obligataires, une hausse des actifs pondérés par le risque consommatrice de fonds propres, et des effets de liquidité sur les établissements les plus exposés. Le dispositif prudentiel de la BCEAO traite les expositions sur les États de l’UEMOA libellées en FCFA avec une pondération de risque à 0 % dans le calcul des fonds propres réglementaires ce qui atténue l’impact sur les ratios de solvabilité mais ne neutralise pas l’effet de pertes comptables effectives en cas de restructuration.

Fitch et S&P ont jugé, à ce stade, l’impact direct sur les bilans bancaires régionaux « maîtrisable » à condition que la restructuration reste dans un format de rééchelonnement volontaire sans décote nominale. Un scénario plus sévère rapprocherait rapidement certaines banques des minima réglementaires, fixés à 8 % de fonds propres dans le cadre de type Bâle III applicable dans l’UEMOA.

La dette chinoise et le risque de calendrier

Parmi les créanciers bilatéraux, la Chine occupe une place déterminante : la créance de l’Exim Bank of China sur le Sénégal est estimée à environ 1 380 milliards de FCFA, soit approximativement 2,2 milliards de dollars en 2025, représentant 43 % du stock de dette bilatérale officielle sénégalaise. Ces financements, majoritairement adossés à des projets d’infrastructure de transport urbain et portuaire, devront faire l’objet d’un reprofilage dans le cadre du traitement de dette prévu par l’accord FMI.

C’est précisément ici que le risque de calendrier est le plus prégnant. Les précédents du Cadre commun du G20 sont peu encourageants sur ce point : il a fallu 18 mois à la Zambie, 13 mois au Ghana et 7 mois à l’Éthiopie pour parvenir à un accord sur les paramètres principaux à partir de la demande initiale. Des délais similaires au Sénégal créeraient une période d’incertitude prolongée susceptible de peser sur les conditions d’emprunt régionales et sur la notation souveraine.

La différence notable est que Dakar semble privilégier un format de reprofilage plutôt qu’une restructuration profonde avec décote ce que Financial Afrik qualifie de « troisième voie » entre le défaut et la renégociation intégrale. Cette option, si elle est acceptée par les créanciers bilatéraux et les porteurs d’obligations, permettrait de contenir les délais et de préserver la confiance des investisseurs régionaux.

Le dilemme des dépenses sociales

La vraie ligne de crête pour le gouvernement sénégalais demeure la protection des transferts sociaux, de la santé et de l’éducation dans un contexte d’ajustement budgétaire. L’expérience des programmes récents en Afrique subsaharienne est nuancée : selon une publication du FMI de septembre 2025 portant sur les cibles de dépenses sociales dans ses programmes régionaux, ces objectifs ont affiché un taux de réalisation globalement favorable entre 2002 et 2024. Le Bureau indépendant d’évaluation du FMI a lui aussi constaté que les dépenses de santé et d’éducation avaient « en général suivi l’évolution de la dépense publique globale » dans les pays sous programme. Mais les mêmes évaluations soulignent l’hétérogénéité des résultats : une part non négligeable des planchers de dépenses sociales n’a pas été respectée dans l’exécution effective, certains pays ayant atteint leurs objectifs budgétaires tout en manquant leurs cibles sociales.

Pour le Sénégal, la question est d’autant plus sensible que les arriérés envers les entreprises publiques notamment dans le secteur de l’énergie pèsent sur la trésorerie de l’État et limitent les marges de manœuvre budgétaire. Apurer ces dettes internes tout en maintenant le niveau des transferts sociaux suppose soit une amélioration rapide des recettes fiscales, soit un financement de transition sur le marché régional, dont le coût dépendra précisément de la perception qu’auront les investisseurs de l’issue de la négociation avec les créanciers extérieurs.

Une équation à plusieurs inconnues

Le programme sénégalais illustre, une fois de plus, les limites de l’architecture financière internationale dans le traitement des dettes souveraines africaines : des créanciers hétérogènes FMI, eurobonds, Exim Bank of China, marché UEMOA , des délais de renégociation longs, et un système bancaire régional dont la solidité dépend désormais étroitement de l’issue des négociations d’un seul État membre. La question qui restera ouverte, bien au-delà de l’approbation du conseil d’administration du FMI, est de savoir si le modèle de reprofilage retenu par Dakar parviendra à convaincre simultanément des créanciers aux intérêts divergents, sans imposer à la population sénégalaise le coût social d’un ajustement non accompagné.


Sources