Le 1er septembre 2026, Dakar a officialisé la restructuration de près de 5 milliards de dollars d’eurobonds sous supervision du FMI, s’engageant dans le Cadre commun du G20 dans des conditions inédites : contrairement à ses prédécesseurs zambien, ghanéen et éthiopien, le Sénégal entend maintenir le service de sa dette pendant les négociations. Ce pari risqué fait du pays un laboratoire involontaire pour un mécanisme multilatéral en quête de crédibilité après des années de critiques sur ses délais et ses blocages.
Un mécanisme sous pression depuis sa création
Lancé en novembre 2020 sous présidence saoudienne du G20, le Cadre commun devait offrir une alternative coordonnée aux restructurations souveraines ad hoc, en associant pour la première fois créanciers du Club de Paris et du G20 non-membres de ce club, Chine, Inde, Arabie saoudite en tête. Six ans plus tard, le bilan reste mitigé. Les trois pays ayant engagé le processus avant le Sénégal, Zambie, Ghana et Éthiopie, illustrent les limites du dispositif : la Zambie a attendu plus de trois ans entre sa demande de février 2021 et l’accord final sur ses eurobonds en juin 2024, tandis que le Ghana n’a obtenu un accord de principe avec ses créanciers officiels qu’en juin 2024, dix-huit mois après avoir engagé la procédure en février 2023.
Dans les trois cas, la suspension du service de la dette, y compris sur les obligations libellées en dollars, avait précédé ou accompagné l’entrée dans le mécanisme. Cette séquence a alimenté chez les investisseurs une perception simple : recourir au Cadre commun équivaut à un défaut de facto. C’est précisément cette équation que Dakar cherche à rompre.
Des ajustements techniques ont néanmoins été apportés au mécanisme entre 2024 et 2025. Selon les leçons tirées publiées par le Club de Paris en mars 2025, le délai entre l’accord au niveau des services du FMI et les assurances du comité officiel des créanciers est passé de sept mois pour la Zambie à cinq mois pour le Ghana, et le temps entre ces assurances et l’accord sur les grandes lignes du traitement a été réduit de onze à huit mois. La réforme de la politique du FMI sur les assurances de financement a également été identifiée comme un levier d’accélération. Le Cadre commun réformé prévoit désormais des délais indicatifs plus lisibles, un partage d’informations plus précoce et des discussions simultanées avec l’ensemble des catégories de créanciers. En théorie. Le cas sénégalais sera le premier à tester concrètement ces améliorations.
Dakar joue sa crédibilité sur un coupon
L’annonce du 1er septembre a été accompagnée d’un signal immédiat : le directeur de la dette publique au ministère des Finances, Alioune Diouf, a confirmé que le paiement d’un coupon d’eurobond prévu le 13 septembre serait honoré, « pour le moment », selon ses propres termes rapportés par l’Agence Ecofin. Cette formulation, prudemment conditionnelle, n’a pas échappé aux marchés. Les obligations sénégalaises à échéance 2048 se négociaient à 51,18 cents le 4 septembre, après un rebond de deux cents que les opérateurs attribuaient essentiellement à des rachats de positions courtes, signal technique, pas fondamental.
La dégradation par Moody’s de la note souveraine à Caa2 le 28 août, avec perspective négative maintenue, avait précédé l’annonce de quelques jours. Trois paliers de dégradation en dix-huit mois chez la seule Moody’s constituent un signal sans ambiguïté sur la trajectoire perçue par les agences.
Le choix de maintenir le service de la dette répond à une logique politique et économique précise. Le Sénégal est membre de l’UEMOA, zone monétaire gérée par la BCEAO, dont les réserves de change sont estimées à plus de 38 milliards de dollars, soit environ six mois de couverture des importations. Un défaut sur les eurobonds, même partiel, aurait des répercussions immédiates sur la capacité des autres membres de l’Union à lever des capitaux sur les marchés internationaux. La dette libellée en francs CFA est d’ailleurs explicitement exclue du périmètre de la restructuration, préservant l’accès de Dakar au marché régional de la BCEAO, et ménageant ses partenaires de l’Union.
La zone grise des total-return swaps
Parmi les inconnues qui compliquent la lecture du dossier, les instruments de type total-return swaps contractés par Dakar auprès de First Abu Dhabi Bank et d’Africa Finance Corporation occupent une place particulière. Ces montages, par lesquels le Sénégal a mobilisé environ 1,3 milliard de dollars en échangeant économiquement le rendement total d’actifs mis en garantie, posent une question sans réponse consolidée dans la doctrine : comment seront-ils traités dans le périmètre d’une restructuration souveraine ?
Comme le souligne internationalbudget.org, il n’existe pas de précédent établi permettant de déterminer si ces swaps relèveraient d’un traitement prioritaire, pari passu, ou d’une catégorie distincte. Les préoccupations portent sur la transparence des montages, les risques d’appels de marge et la possibilité que les actifs collatéralisés soient protégés hors du périmètre habituel d’une restructuration. Le Nigeria a récemment approuvé un mécanisme comparable de 5 milliards de dollars avec First Abu Dhabi Bank, adossé à des obligations souveraines en naira, preuve que ces instruments se diffusent plus vite que les règles censées encadrer leur traitement en situation de stress.
Le FMI, pour sa part, a indiqué de manière générale qu’il ne cherchait pas à imposer une restructuration et qu’une analyse actualisée de la viabilité de la dette était en cours. L’accord FEC/RSF approuvé en 2023 prévoyait un accès total d’environ 1,52 milliard de DTS, avec des décaissements conditionnés à des revues semestrielles et des objectifs de consolidation budgétaire progressifs, déficit ramené à 4,9 % du PIB en 2024, puis à 3,9 % en 2025 et 3,0 % en 2026. C’est dans ce cadre que s’inscrit la restructuration annoncée, le programme FMI servant d’épine dorsale aux assurances de financement attendues des créanciers officiels.
Ce que le test sénégalais révèle du mécanisme
Le cas sénégalais expose trois failles structurelles que les ajustements de 2024-2025 n’ont pas résolues.
La première est la question de la comparabilité de traitement entre créanciers privés et officiels. Le Cadre commun exige que les créanciers privés participent « à des conditions comparables » à celles consenties par les créanciers officiels. Mais l’absence d’un comité de créanciers privés formellement constitué, aucun groupe comparable au Ad Hoc Lebanon Bondholder Group n’a émergé publiquement dans le dossier sénégalais, rend cette coordination opérationnellement difficile à organiser dans des délais resserrés.
La deuxième est l’incertitude sur le statut des instruments non conventionnels. Les total-return swaps contractés auprès de banques du Golfe illustrent une tendance de fond : des États africains en tension de liquidité ont multiplié des montages hybrides dont le traitement en restructuration n’est pas codifié. Résoudre cette question au cas par cas, en pleine négociation, augmente mécaniquement les délais et les coûts de transaction.
La troisième est la tension entre maintien du service de la dette et crédibilité des engagements de restructuration. En s’engageant à honorer le coupon du 13 septembre, Dakar envoie un signal positif aux marchés mais réduit simultanément sa marge de négociation : un pays qui paie n’a, structurellement, moins de levier que celui qui ne paie pas. La formulation prudente d’Alioune Diouf, « pour le moment », traduit cette tension à vif.
Un signal pour l’Afrique subsaharienne
Le Sénégal n’est pas un cas isolé. Plusieurs émetteurs souverains d’Afrique subsaharienne sont confrontés à des profils de dette comparables, eurobonds à taux fixe contractés dans un environnement de taux bas, dont les conditions de refinancement se sont brutalement dégradées avec la remontée des taux mondiaux. La manière dont Dakar traversera ce processus, sa durée, l’équité du partage du fardeau entre créanciers, le traitement réservé aux instruments hybrides, fournira une grille de lecture concrète à d’autres capitales qui observent, et calculent.
Pour les investisseurs obligataires exposés aux dettes souveraines africaines, le signal le plus important ne sera pas le prix final de l’obligation 2048. Ce sera la vitesse à laquelle le Cadre commun, dans sa version réformée, parvient à organiser une réunion tripartite crédible entre le Sénégal, ses créanciers officiels et ses créanciers privés, six ans après sa création, et pour la première fois dans des conditions où le pays débiteur n’est pas en défaut déclaré. L’enjeu dépasse largement Dakar.
Sources
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Zambia Case Study: Sovereign Debt Restructuring Under G20 Common Framework : Center for Global Development, 2024
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Cadre commun : leçons tirées et perspectives d’avenir : Club de Paris, mars 2025
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Sénégal : Moody’s abaisse encore la note à Caa2 en pleine négociation avec le FMI : Financial Afrik, 29 août 2026
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Total Return Swaps: A Test to Debt Accountability in Africa : International Budget Partnership
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Les swaps de rendement total du Sénégal : au-delà du discours officiel sur le faible coût : Financial Afrik, mars 2026
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Accord eurobonds Sénégal et réaction des marchés : Senenews, septembre 2026
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G20 Note on Lessons Learned – International Financial Architecture : Présidence brésilienne du G20, 2024
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Le Cadre commun du G20 n’a réduit la dette des pays à haut risque que de 7 % : Agence Ecofin, 2025
- Restructuration de la dette sénégalaise : Dakar entre dans le dur face à ses créanciers
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