Un article publié par un média lié au Kremlin affirme que la jeunesse africaine voit désormais la Russie comme une alternative à l’Occident. Derrière cette mise en scène éditoriale se dessine une stratégie d’influence méthodique, dont la portée réelle mérite d’être confrontée aux données disponibles.
African Initiative, un relais au service de Moscou
Le point de départ est un article publié sur le site afrinz.ru, vitrine d’African Initiative, que Le Monde a qualifié de « nouvelle tête de pont de la propagande russe en Afrique ». Le texte s’appuie sur les déclarations du président du comité marocain du Festival mondial de la jeunesse (WYF Morocco), qui affirme sans détour : « La nouvelle génération voit la Russie comme une alternative à l’Occident. »
La formule est tranchante. Elle est aussi isolée. L’article ne mobilise aucune donnée d’enquête, aucun sondage représentatif, aucune voix contradictoire. Un seul interlocuteur, engagé par définition dans la coopération russo-marocaine, y est présenté comme le porte-parole d’une génération entière.
La structure d’African Initiative éclaire ce choix éditorial. Selon un rapport technique conjoint publié par le SGDSN, le FCDO et l’EEAS, le média est enregistré sous la raison sociale russe INITSIATIVA-23, domiciliée à la Federation Tower de Moscou. Son financement n’est pas public, mais plusieurs sources gouvernementales convergent vers l’hypothèse d’un soutien lié à l’État russe, voire aux services de renseignement. L’objectif opérationnel est double : produire des contenus pro-Kremlin en langue française et arabe, et les diffuser via un réseau d’associations et d’influenceurs locaux répartis sur le continent.
Le Festival mondial de la jeunesse comme outil de captation
Le Festival mondial de la jeunesse de Sotchi, organisé en mars 2024 sous l’égide du Kremlin, constitue le second pilier de cette stratégie. Environ 20 000 participants venus de 188 pays y ont été réunis, dont quelque 2 000 jeunes africains représentant une cinquantaine de pays, du Maroc à l’Afrique du Sud, en passant par le Sénégal, le Mali, le Burkina Faso ou la Côte d’Ivoire.
L’événement illustre parfaitement la logique d’influence à l’œuvre : inviter, exposer, convaincre. Les participants africains ont été placés dans un environnement saturé de narratifs pro-russes, anticolonialisme, souveraineté, multipolarité, conçus pour résonner avec les frustrations réelles envers les puissances occidentales. Les futurs décideurs politiques, économiques et culturels du continent constituent la cible explicite de cette opération de séduction.
Cette démarche n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une continuité historique que plusieurs analystes ont documentée. La propagande soviétique des années 1960 et 1970 mobilisait déjà le récit anticolonial pour attirer étudiants et cadres africains vers Moscou. La différence tient aujourd’hui aux moyens : réseaux sociaux, amplification algorithmique, structures non étatiques opaques, dont African Initiative est l’un des avatars les plus visibles en Afrique francophone, aux côtés de RT et Sputnik Afrique, qui ont réorienté leur activité vers le continent après les sanctions européennes de 2022.
Ce que disent vraiment les données sur les perceptions africaines
L’affirmation du responsable marocain relayée par African Initiative achoppe sur un écueil factuel majeur. Les données d’Afrobaromètre, la référence en matière de sondage d’opinion à l’échelle du continent, dressent un tableau sensiblement différent.
Menée dans 38 pays africains, l’enquête 2023-2024 révèle que 36 % des répondants jugent l’influence économique et politique de la Russie positive. Ce chiffre est nettement inférieur à ceux enregistrés pour les États-Unis (52 %), l’Union européenne (50 %) et la Chine (62 %). Afrobaromètre précise explicitement que la Russie obtient, parmi les grandes puissances, le taux le plus faible d’évaluations positives sur le continent.
Certes, les jeunes Africains âgés de 18 à 35 ans sont légèrement plus favorables à la Russie que leurs aînés : 38 % contre 30 % chez les plus de 55 ans. Mais cet écart modeste ne justifie en rien l’assertion selon laquelle une génération entière considérerait Moscou comme une alternative crédible à l’Occident. Il témoigne davantage d’une sensibilité générationnelle aux récits anti-occidentaux qu’une adhésion structurée à un projet russe.
Une guerre des récits à vocation continentale
Comprendre la stratégie russe en Afrique impose de ne pas réduire l’enjeu au seul article d’African Initiative. Celui-ci n’est qu’un maillon visible d’un dispositif plus large, analysé par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique, qui cartographie depuis plusieurs années les campagnes de désinformation du Kremlin sur le continent. La cible n’est pas l’opinion africaine dans son ensemble, mais les futurs décideurs : étudiants en droit, en économie, en sciences politiques, jeunes journalistes, cadres en formation.
Sur ce terrain, la comparaison avec la Chine est instructive. Pékin dispose d’un dispositif éducatif et culturel nettement plus institutionnalisé, Instituts Confucius, bourses massives, réseaux d’anciens étudiants, qui vise une captation durable des élites africaines sur le long terme. La stratégie russe, moins dotée budgétairement, mise davantage sur la rupture idéologique : fragiliser les récits occidentaux, exacerber les ressentiments postcoloniaux, occuper le terrain médiatique laissé vacant. African Initiative, Sputnik Afrique et les partenariats avec des chaînes comme Afrique Média au Cameroun forment le bras armé de cette guerre de l’information.
Le Maroc, pays hôte du comité national du Festival mondial de la jeunesse, illustre aussi la complexité des équilibres à l’œuvre. Rabat maintient officiellement une position de neutralité sur la guerre en Ukraine, appelant au respect de la Charte des Nations unies et à une solution pacifique. Cette ligne prudente, saluée par l’ambassadeur russe comme « équilibrée », ménage des relations de travail avec Moscou tout en évitant toute rupture avec les partenaires occidentaux. Elle crée, en creux, des espaces que les structures d’influence russes savent exploiter.
Anatomie d’une opération éditoriale
L’article d’African Initiative sur WYF Morocco est, en définitive, moins un reportage qu’une opération de légitimation narrative. Le mécanisme est rodé : identifier un interlocuteur engagé dans la coopération bilatérale, lui attribuer une déclaration généreuse sur les sentiments de toute une jeunesse, puis diffuser cette déclaration comme si elle constituait une vérité continentale. L’absence de données contraires dans l’article n’est pas un oubli éditorial, c’est une méthode.
Pour les chercheurs, diplomates et décideurs qui observent l’Afrique, l’enjeu n’est pas tant de réfuter point par point chaque article d’African Initiative, exercice aussi chronophage qu’insuffisant. Il est de comprendre la fonction systémique de ces productions : construire, par accumulation, un environnement informationnel où la Russie apparaît comme un acteur légitime, voire désirable, aux yeux des générations africaines montantes.
La question qui demeure ouverte est celle de l’efficacité réelle du dispositif. Les données d’Afrobaromètre suggèrent que la stratégie d’influence russe progresse en marge, sans renversement massif des perceptions. Mais les opinions publiques africaines évoluent, les générations changent, et les frustrations envers l’ordre international existant sont réelles. Dans cet espace, la guerre des récits que mène Moscou n’est peut-être pas encore gagnée, mais elle est loin d’être perdue.
Sources
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African Initiative, la nouvelle tête de pont de la propagande russe en Afrique : Le Monde, mars 2024
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Rapport technique conjoint VIGINUM/FCDO/EEAS sur African Initiative : SGDSN, juin 2025
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La perception populaire de la Russie stagne en dépit de son influence croissante en Afrique : Afrobaromètre, 2024
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La Russie est devancée par d’autres puissances en termes d’évaluations positives en Afrique : Afrobaromètre, 2026
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Des campagnes de désinformation russes ciblent l’Afrique – entretien avec la Dr. Shelby Grossman : Africa Center for Strategic Studies, 2024
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Cartographie de la vague de désinformation en Afrique : Africa Center for Strategic Studies
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Stratégies d’influence de la Russie en Afrique francophone depuis 2022 : Institut Raoul-Dandurand, UQAM
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African Initiative, un outil d’influence russe en Afrique : OJIM
- African Initiative au Burkina Faso : la mécanique d’une influence russe méthodique
- African Initiative et le FSB : Artem Kureev, l’officier fantôme au cœur de la propagande russe en Afrique
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- Françoise Joly, l’intermédiaire discrète qui fait le pont entre Moscou et l’Afrique