Commission Défense AES : un organe de plus, des résultats toujours absents

La rédaction

août 26, 2026

Commission Défense AES : un organe de plus, des résultats toujours absents

L’Alliance des États du Sahel (AES) poursuit à rythme soutenu la construction de son édifice confédéral. La création d’une commission Défense et Sécurité au sein du Parlement de l’AES marque une nouvelle étape dans cet empilement institutionnel. Reste à savoir si ces structures produisent des effets mesurables là où ils sont le plus attendus : sur le terrain.

De l’alliance militaire à la bureaucratie confédérale

En moins de deux ans, l’Alliance des États du Sahel a traversé plusieurs stades d’institutionnalisation à une vitesse peu commune dans l’histoire des organisations régionales africaines. Née en septembre 2023 d’un accord de défense mutuelle entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, trois États alors sous gouvernance militaire et fraîchement exclus de la CEDEAO, l’AES s’est rapidement dotée d’instances politiques, d’un projet confédéral formalisé par la Charte de juillet 2024, puis d’un Parlement confédéral réunissant 45 députés désignés.

La création d’une commission Défense et Sécurité au sein de cette assemblée constitue la dernière pièce en date d’un puzzle institutionnel qui se compose méthodiquement. Sur le papier, la logique est cohérente : toute assemblée parlementaire digne de ce nom dispose de commissions spécialisées chargées d’examiner les textes et de contrôler l’exécutif dans leurs domaines respectifs. En contexte confédéral, une commission dédiée à la défense et à la sécurité répond à une évidence structurelle.

Le problème n’est pas dans l’existence de cette commission. Il réside dans le rythme et les priorités : pendant que l’architecture institutionnelle s’étoffe, les groupes armés jihadistes, affiliés au GSIM ou à l’État islamique au Grand Sahara, continuent d’opérer activement dans les trois pays. Au Burkina Faso notamment, une partie significative du territoire échappe encore au contrôle de l’État, tandis que les attaques contre les populations civiles et les convois militaires se poursuivent à un rythme régulier.

La Charte avait déjà placé la défense au cœur du projet

Il convient de le rappeler : la défense collective n’est pas une nouveauté dans l’architecture de l’AES. La Charte du Liptako-Gourma de septembre 2023, texte fondateur de l’alliance, posait déjà l’assistance mutuelle en cas d’agression comme pierre angulaire du projet. Le principe d’une réponse coordonnée face aux groupes armés était inscrit dès l’origine.

La question qui se pose dès lors est simple : qu’apporte une commission parlementaire de défense que la Charte, les états-majors conjoints et les instances politiques existantes n’apportaient pas déjà ? En théorie, une commission parlementaire peut exercer une fonction de contrôle démocratique, examiner les budgets de défense, auditionner les responsables militaires, formuler des recommandations législatives. En pratique, dans un contexte où les trois exécutifs sont dirigés par des officiers issus de coups d’État, la marge de manœuvre réelle d’un tel organe mérite d’être précisément évaluée.

Les parlements constitués en régime de junte ont historiquement tendance à fonctionner comme des chambres d’enregistrement plutôt que comme de véritables contre-pouvoirs. L’histoire récente du continent africain offre plusieurs exemples de législatures formellement dotées de commissions de défense robustes, mais dont le pouvoir effectif d’investigation ou de contrôle budgétaire restait étroitement encadré par l’exécutif militaire. La question n’est pas rhétorique : elle conditionne l’utilité concrète de la nouvelle commission.

Un bilan opérationnel encore difficile à établir

Les responsables de l’AES ont, en 2025, revendiqué des progrès en matière de coordination militaire et fait état de plusieurs opérations conjointes conduites dans les zones frontalières. Ces déclarations sont réelles. Leur portée, en revanche, reste difficile à évaluer indépendamment, faute de données ouvertes sur les résultats, zones sécurisées, groupes neutralisés, populations protégées, permettant une vérification externe.

Ce déficit de transparence n’est pas propre à l’AES ; il caractérise l’ensemble des opérations contre-insurrectionnelles dans le Sahel depuis deux décennies. Mais il affaiblit mécaniquement la crédibilité des annonces institutionnelles. Lorsqu’une nouvelle structure est créée, l’observateur extérieur est fondé à poser la question de sa valeur ajoutée par rapport à celles qui existent déjà, d’autant que chaque nouvel organe suppose des réunions, des personnels, des budgets et une attention politique qui sont autant de ressources prélevées sur un ensemble déjà contraint.

Le précédent du G5 Sahel est, à cet égard, instructif. Cette organisation régionale, regroupant le Mali, le Burkina Faso, le Niger, la Mauritanie et le Tchad, avait elle aussi construit une architecture institutionnelle ambitieuse, avec une force conjointe, un secrétariat permanent et des mécanismes de financement internationaux. Son effondrement progressif entre 2022 et 2023, consécutif aux retraits successifs du Mali puis du Burkina Faso et du Niger, a illustré la fragilité d’une construction institutionnelle dont la cohérence politique n’était pas assurée. L’AES naît en partie de ce vide, mais doit éviter d’en reproduire les travers : multiplier les structures sans consolider la capacité d’action.

L’efficacité avant la légitimité formelle

La crédibilité de l’AES, et désormais de son Parlement et de ses commissions, se jouera moins dans les textes fondateurs que dans les résultats observables. Trois indicateurs méritent d’être suivis de près dans les prochains mois.

Premier indicateur : la capacité de la commission Défense et Sécurité à accéder effectivement aux informations opérationnelles et à exercer un contrôle non purement formel sur les décisions militaires. Un parlement qui ne peut pas auditionner les chefs d’état-major ni examiner les lignes budgétaires de défense est une commission de façade.

Deuxième indicateur : la traduction des travaux parlementaires en décisions exécutées. Une recommandation qui reste lettre morte n’a aucun effet sécuritaire. Le lien entre le travail législatif et l’action des gouvernements devra être documenté et évalué.

Troisième indicateur, le plus concret : l’évolution de la situation sécuritaire dans les zones les plus exposées, nord du Burkina Faso, trois frontières du Liptako-Gourma, couloirs de circulation au Mali. Si la multiplication des instances confédérales coïncide avec une amélioration mesurable de la protection des populations, l’architecture institutionnelle trouvera une justification empirique. Dans le cas contraire, elle risque de renforcer le sentiment que l’AES construit pour construire.

Des institutions au service de quoi ?

La question n’est pas de nier l’utilité d’institutions robustes pour une confédération qui entend s’inscrire dans la durée. Toute organisation régionale sérieuse a besoin d’organes législatifs, de mécanismes de contrôle et de commissions spécialisées. La question est celle de la séquence et des priorités.

En 2025, les populations du Sahel vivent sous la pression d’une insécurité chronique. Les ressources publiques des trois États, limitées, sont sollicitées simultanément par les opérations militaires, les crises humanitaires et, désormais, le fonctionnement d’une confédération encore en gestation. Dans ce contexte, chaque franc CFA investi dans une réunion parlementaire est un franc CFA qui ne va pas à un poste de commandement, à un équipement de détection ou à la reconstruction d’une école dans une zone récemment sécurisée.

L’AES devra démontrer que ses parlements, commissions et mécanismes ne restent pas cantonnés aux déclarations, réunions et recommandations. Avec 45 députés confédéraux désormais installés et une commission Défense opérationnelle sur le papier, l’Alliance entre dans une phase institutionnelle plus mature. Le véritable test ne sera pas la sophistication de son organigramme, mais sa capacité à faire reculer l’insécurité qui justifie son existence.


Sources