Un engin explosif manipulé par des jeunes dans un quartier résidentiel de Niamey a tué une personne et blessé deux autres, selon l’Agence Nigérienne de Presse. Au-delà du fait divers, cet incident révèle une réalité documentée et préoccupante : la prolifération des engins explosifs dans les espaces urbains sahéliens n’est plus cantonnée aux zones de conflit périphériques. Elle atteint désormais les capitales.
Niamey, nouveau maillon d’une chaîne explosive régionale
L’explosion survenue dans le quartier Aéroport de Niamey interpelle à plus d’un titre. Ce secteur résidentiel, éloigné des théâtres d’opérations habituels dans les régions de Tillabéri ou de Diffa, symbolise un glissement géographique de la menace explosive vers le cœur des zones urbaines. Que des jeunes aient pu manipuler un tel engin dans la capitale nigérienne pose immédiatement la question des filières d’approvisionnement et de la porosité des dispositifs de contrôle.
Ce cas isolé s’inscrit dans une dynamique régionale documentée. Au Burkina Faso voisin, le Small Arms Survey recensait en 2024 environ 729 incidents liés aux engins explosifs improvisés (EEI) entre 2017 et mars 2024, causant 1 433 victimes, 713 morts et 720 blessés. Sur le seul premier semestre 2024, 146 incidents y ont été enregistrés, contre 101 sur la même période en 2023. Au Mali, 108 incidents liés aux explosifs ont été recensés au premier semestre 2024, principalement dans les régions de Mopti, Ségou, Tombouctou et Gao. Niamey n’est plus une exception dans ce tableau régional : elle en devient un symptôme supplémentaire.
Des filières opaques alimentées par des décennies d’instabilité
La question centrale est celle de l’origine de ces engins. Les rapports du Panel d’experts de l’ONU sur le Mali dressent un tableau cohérent : les munitions et explosifs circulent au Sahel par des filières transfrontalières opportunistes, alimentées par les prises de guerre, les détournements de stocks nationaux et les achats auprès d’acteurs corrompus. Il ne s’agit pas d’une chaîne unique et centralisée, mais d’un système fragmenté, régionalisé et adaptable, qui emprunte les mêmes axes de contrebande que les autres trafics illicites.
Pour le Niger spécifiquement, le Small Arms Survey souligne qu’aucun registre national centralisé des stocks de munitions n’existe, chaque force armée tenant ses propres inventaires, généralement incomplets. Cette lacune structurelle dans la gestion des arsenaux nationaux crée un terreau favorable aux diversions et aux pertes non comptabilisées. Les transferts d’armes et de munitions depuis le Mali vers le Niger sont par ailleurs attestés et demeurent actifs, alimentant un marché illicite déjà nourri par les restes des rébellions passées et la contrebande en provenance du Tchad, de la Libye et du Nigeria.
La géographie du phénomène n’est pas anodine : les régions frontalières du Tillabéri et du Tahoua concentrent la majorité des incidents recensés sur le territoire nigérien, mais les axes de mobilité armée qui les traversent débouchent, en aval, sur Niamey. La capitale n’est pas une île.
L’affaiblissement des capacités de déminage, une vulnérabilité aggravante
La disparition progressive des dispositifs internationaux de déminage et de surveillance aggrave ce contexte. Le retrait de la MINUSMA du Mali en 2023 a produit trois effets majeurs documentés : la disparition de l’agence chef de file avec ses financements, l’arrêt du système de gestion des données IMSMA qui permettait le suivi des incidents, et un environnement sécuritaire plus permissif dans les zones stratégiques du nord et de l’est malien. La gestion des explosifs repose désormais presque exclusivement sur les équipes de déminage de l’armée malienne, tandis que les acteurs humanitaires sont cantonnés à l’éducation aux risques et à l’assistance aux victimes.
Côté Niger, les données de l’UNMAS indiquent que le nombre de victimes d’engins explosifs dans le pays est passé à 3 277 au premier semestre 2024, contre 6 631 sur la même période en 2023. Cette réduction est notable, mais elle doit être interprétée avec prudence : elle peut refléter aussi bien une baisse de la menace qu’une dégradation de la collecte de données dans des zones devenues inaccessibles aux observateurs.
Les programmes de sensibilisation existent. L’UNMAS et l’UNICEF mènent des campagnes d’éducation aux risques dans les régions de Tillabéri, Diffa et Tahoua, ciblant les communautés vulnérables, les enfants et les agents humanitaires. Une campagne nationale associant le génie militaire nigérien a été lancée pour diffuser des messages de prévention dans les écoles, marchés, villages et via les radios communautaires. Ces efforts ont montré une efficacité documentée dans certaines zones d’intervention, un responsable cité par ReliefWeb rapporte 319 victimes entre 2007 et 2009 puis seulement 10 en 2010 dans sa zone, mais leur portée reste limitée au regard de l’ampleur du phénomène et de la superficie des territoires concernés.
La capitale comme nouveau front symbolique
L’explosion de Niamey soulève une question que les autorités de transition nigériennes ne peuvent esquiver : comment des engins explosifs circulent-ils jusqu’au sein d’un quartier résidentiel de la capitale ? Le CNSP, depuis sa prise de pouvoir en juillet 2023, a régulièrement appelé la population au calme et assuré de la mobilisation des forces de sécurité face aux incidents. Mais les injonctions au calme ne constituent pas une politique de contrôle des flux d’armements.
La dynamique observée à Niamey n’est pas sans précédent dans la région. Ouagadougou a été touchée par des attaques de véhicules kamikazes en pleine zone urbaine. Au Sahel central, les EEI sont utilisés comme tactique pour cibler les forces de sécurité, restreindre les accès humanitaires et marquer psychologiquement les populations civiles. Si Niamey n’en est pas encore à ce stade, l’incident du quartier Aéroport illustre la perméabilité croissante des espaces urbains sahéliens à des matériels dont la circulation était jusqu’ici associée aux zones rurales ou périphériques.
Une menace systémique qui appelle une réponse régionale
L’incident de Niamey doit être lu comme un indicateur parmi d’autres d’une dynamique structurelle : la dispersion des engins explosifs dans les espaces sahéliens obéit à des logiques de marché illicite, de fragilité institutionnelle et d’affaiblissement des dispositifs de surveillance internationale. Ces trois facteurs se cumulent au Niger depuis 2023 dans un contexte de rupture avec les partenaires extérieurs traditionnels.
L’absence d’un registre centralisé des munitions, la porosité des frontières sahéliennes documentée par plusieurs panels d’experts onusiens, le retrait des missions internationales de déminage et la persistance de foyers armés actifs forment un ensemble de conditions favorables à la dispersion de ces matériels. Que cette dispersion atteigne Niamey interroge non seulement les autorités nigériennes, mais l’ensemble des acteurs régionaux : face à un phénomène transfrontalier par nature, une réponse exclusivement nationale pourra-t-elle suffire ?
Sources
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Rapport UNMAS 2023 – Fiche d’information Niger : UNMAS, janvier 2023
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Rapport Small Arms Survey – EEI en Afrique de l’Ouest 2024 : Small Arms Survey, 2024
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Rapport Small Arms Survey – Niger : Small Arms Survey
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Note de plaidoyer lutte antimines Niger : Global Protection Cluster, août 2023
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Analyse de protection Mali – Semestre 1, 2024 : Global Protection Cluster, août 2024
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Rapport Mine Action Review – Mali : Mine Action Review
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Lutter contre la menace des EEI – Rapport du Secrétaire général A/79/211 : ONU / ReliefWeb, 2024
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Rapport Burkina Faso – Convention sur l’interdiction des mines 2024 : Convention d’Ottawa, 2024
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IED au Sahel : réponses humanitaires et capacités actuelles : GICHD