Sahel : les juntes militaires confrontées à la fronde de leurs propres soldats

La rédaction

septembre 1, 2026

Les tirs entendus à Niamey les 28 et 29 août 2025 n’étaient pas le bruit de la guerre jihadiste venue des périphéries, mais celui d’une crise née au cœur même de l’appareil militaire nigérien. Cet épisode, rapidement présenté comme maîtrisé par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), révèle une fragilité structurelle que les régimes militaires du Sahel partagent tous : la difficulté croissante à maintenir la cohésion de l’institution armée qui les a portés au pouvoir.

Une mutinerie symptôme, pas accident

Le CNSP a réagi selon le manuel classique de gestion de crise : message télévisé rassurant, appel au calme, présentation des mutins comme « un groupe de soldats en rupture avec le règlement militaire ». Selon le communiqué lu à la télévision nationale, la situation aurait été rapidement « reprise en main » par les forces loyalistes. La rhétorique du contrôle retrouvé est rodée. Elle masque cependant l’essentiel.

Les causes du malaise nigérien sont multiples et se cumulent depuis des mois. En premier lieu, les pertes au combat : au moins 23 militaires ont été tués en mars 2024 dans une seule embuscade, et le bilan minimal documenté pour l’ensemble de l’année 2024 dépasse les 76 soldats tués face aux groupes jihadistes. Le rythme ne s’est pas ralenti en 2025 : dans la seule région de Tillabéri, Human Rights Watch a documenté l’exécution d’au moins 127 civils entre mars et juin 2025, signe d’une pression jihadiste qui frappe aussi les positions militaires. Des attaques coordonnées ont visé deux positions nigériennes simultanément à Samira et Bouloundjounga début juillet 2025, illustrant la capacité opérationnelle persistante de l’État islamique au Sahel.

À ces pertes humaines s’ajoutent des conditions de service dégradées, insuffisance des équipements, difficultés logistiques dans des zones d’opération parmi les plus hostiles du continent, et des tensions salariales documentées. Des témoignages recueillis par la presse font état de retards de paiement de solde pouvant atteindre deux mois, dans une armée dont certains soldats dénoncent l’absence de revalorisation depuis plus d’une décennie.

Une dynamique régionale, pas un incident isolé

La tentation est grande de traiter la mutinerie nigérienne comme un fait divers sahélien de plus. Ce serait une erreur d’analyse. L’instabilité interne des appareils militaires est désormais une caractéristique structurelle des trois régimes de l’Alliance des États du Sahel (AES).

Au Mali, le phénomène est peut-être le plus avancé. En août 2025, une cinquantaine d’officiers, dont au moins deux généraux, ont été arrêtés après une réunion au camp de Kati où plusieurs hauts gradés auraient contesté les choix stratégiques de la junte et dénoncé le manque de reconnaissance envers les soldats tombés au front. RFI a décrit ces événements comme une purge préventive visant à décapiter une contestation interne avant qu’elle ne se cristallise. La junte malienne a choisi l’arrestation de masse plutôt que le dialogue, un choix qui révèle l’ampleur de la fissure autant qu’il prétend la refermer.

Pour le Burkina Faso, les éléments disponibles ne permettent pas de documenter une mutinerie formalisée comparable sur la même période, mais les tensions liées aux pertes au combat et aux conditions opérationnelles y sont également présentes dans les rapports spécialisés sur la région.

Ce qui se joue dans les trois pays répond à une logique commune, que l’analyste Hassane Koné de l’ISS a identifiée dans ses travaux sur l’efficacité des forces de défense et de sécurité au Sahel : des armées engagées dans des conflits asymétriques intenses, dont les structures de commandement et les conditions de service n’ont pas été réformées à la hauteur de l’effort de guerre demandé. Les juntes ont promis de restaurer la sécurité ; elles héritent aussi des fragilités institutionnelles qui ont précédé leur arrivée au pouvoir, et en aggravent parfois certaines.

Le poids d’un passé instable

Le Niger n’est pas novice en matière de turbulences militaires. Selon un rapport du CDD West Africa, le pays a connu au moins dix mutineries et cinq tentatives de coup d’État depuis son indépendance, dont une en 2021 et une autre avortée en 2022. Des révoltes de garnisons à Agadez et Diffa avaient déjà signalé, avant juillet 2023, des frustrations liées aux arriérés de salaires et aux négociations perçues comme inéquitables entre l’État et certains groupes armés.

La réponse des gouvernements successifs à ces épisodes a été quasi constamment la même : arrestations ciblées, contention sécuritaire rapide, sans résolution des causes profondes. Le coup d’État de juillet 2023 lui-même s’est nourri de ces tensions accumulées, la tentative du président Bazoum de remplacer le chef de la garde présidentielle Abdourahamane Tiani ayant précipité la rupture. La junte qui a renversé Bazoum se retrouve aujourd’hui confrontée aux mêmes mécanismes qu’elle n’a pas davantage résolus.

Le paradoxe sécuritaire des juntes sahéliennes

Il existe un paradoxe structurel au cœur des régimes militaires du Sahel : leur légitimité repose sur la promesse d’efficacité sécuritaire, mais leur exercice du pouvoir fragilise les instruments mêmes de cette efficacité. En concentrant les ressources politiques sur la survie du régime, contrôle des médias, répression des oppositions civiles, gestion des allégeances au sommet, les juntes sous-investissent dans les réformes profondes de l’institution militaire : chaînes d’approvisionnement, soutien aux blessés et aux familles de soldats tués, conditions de vie dans les garnisons avancées.

La comparaison avec d’autres juntes africaines post-2020 est instructive. En Guinée, la junte de Mamadi Doumbouya a opté pour un verrouillage préventif de l’espace politique, interdisant les manifestations et procédant à des arrestations arbitraires pour décourager toute dissidence susceptible de contaminer les rangs. Au Soudan, la contestation interne a dégénéré en conflit armé ouvert entre le général Burhan et les Forces de soutien rapide de Daglo, démonstration extrême de ce que produit une fissure non gérée dans l’appareil militaro-sécuritaire. Au Tchad, Mahamat Idriss Déby a alterné dialogue national formel et répression des mobilisations, sans jamais abandonner le contrôle coercitif.

Dans les trois cas sahéliens de l’AES, la trajectoire la plus probable, en l’absence de réformes substantielles, est une alternance entre épisodes de contestation interne contenus et purges préventives, un cycle qui érode progressivement la cohésion opérationnelle des forces armées au moment même où elles font face à des adversaires jihadistes dont la pression ne faiblit pas.

Une équation sans solution simple

La mutinerie nigérienne d’août 2025 ne constitue pas, en elle-même, une menace existentielle immédiate pour le CNSP. Les juntes sahéliennes disposent encore de ressorts de loyauté, unités d’élite, gardes présidentielles, soutiens extérieurs, qui leur permettent de contenir les episodes de contestation. Mais chaque épisode non résolu dans ses causes profonde entame un peu plus le capital de cohésion sur lequel repose toute l’architecture sécuritaire de l’AES.

La question qui se pose aux analystes et décideurs n’est pas de savoir si ces armées peuvent réprimer la prochaine mutinerie. Elles le peuvent, probablement. La question est de savoir si elles sont en mesure de mener simultanément une guerre jihadiste de haute intensité, de gérer les frustrations croissantes de leurs propres troupes et de maintenir la stabilité politique de régimes qui n’ont pas encore construit d’autres bases de légitimité que la force. À ce triple défi, les réponses purement répressives ne suffiront pas.


Sources