Route des Canaries : 1 215 morts et disparus, le prix humain des politiques africaines qui nourrissent l’exil

La rédaction

septembre 3, 2026

Plus de quatre-vingts personnes ont péri dans le naufrage d’une pirogue partie de Gambie vers les îles Canaries. Un chiffre parmi d’autres sur une route migratoire qui a englouti 1 215 morts et disparus en 2024 selon l’Organisation internationale pour les migrations, contre 958 l’année précédente. La dynamique est à la hausse, les discours officiels à l’impuissance.

Un couloir atlantique structurellement meurtrier

La route des Canaries n’est pas un phénomène conjoncturel. Elle s’est progressivement imposée comme l’une des voies migratoires irrégulières les plus meurtrières au monde au départ de l’Afrique de l’Ouest, supplantant par intermittence la route méditerranéenne centrale dans les statistiques de mortalité. Les pirogues quittent principalement les côtes sénégalaises, gambiennes et mauritaniennes, parfois la Guinée-Bissau ou la Guinée-Conakry, pour des traversées de plusieurs jours en haute mer, sans équipements de navigation, surchargées, au gré des caprices météorologiques de l’Atlantique Nord.

Le drame gambien récent s’inscrit dans une série. La concentration de nationalités sur cette route, Gambiens, Sénégalais, Maliens, Guinéens, reflète la géographie du sous-emploi structurel en Afrique de l’Ouest plutôt qu’une poussée ponctuelle. Ces flux obéissent à une logique de longue durée, nourrie par des déséquilibres économiques que ni les gouvernements de la sous-région ni leurs partenaires extérieurs ne sont parvenus à corriger.

L’économie politique du départ : chômage, dépendance et calcul rationnel

Comprendre pourquoi des jeunes acceptent de risquer leur vie sur l’Atlantique impose de regarder les données économiques sans détour. En Gambie, le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans atteignait 10,64 % en 2023 selon la Banque mondiale, un chiffre qui, dans un pays où le secteur informel absorbe la majorité de la main-d’œuvre active, sous-estime largement le sous-emploi réel.

Ce contexte est indissociable d’une donnée macroéconomique révélatrice : les transferts de fonds de la diaspora gambienne représentent environ 20 à 29 % du PIB gambien selon les estimations, une proportion qui place le pays parmi les économies africaines les plus dépendantes des remises migratoires. Cette dépendance entretient un paradoxe structurel : l’État gambien condamne officiellement la migration irrégulière tout en bénéficiant des flux financiers qu’elle génère indirectement. Le migrant qui survit et envoie de l’argent devient le pilier économique de sa famille, et, en agrégé, un stabilisateur des finances publiques.

Pour l’économiste Ahmadou Aly Mbaye, dont les travaux sur les marchés du travail en Afrique de l’Ouest font référence, les politiques actives de l’emploi dans la région ont un impact « peu significatif » en raison de moyens insuffisants, de problèmes de coordination et d’un ciblage défaillant, un constat que partage l’Organisation internationale du travail pour plusieurs pays de la sous-région. Dans ce cadre, la décision d’embarquer sur une pirogue ne relève pas d’un défaut d’information : elle est souvent un calcul rationnel dans un environnement d’opportunités raréfiées.

Les discours officiels face au mur structurel

Les gouvernements africains ne manquent pas de déclarations. En juin 2024, le président gambien Adama Barrow a prononcé, dans son discours sur l’état de la nation, la nécessité de « décourager la migration irrégulière » tout en respectant les droits des migrants. Après plusieurs naufrages, son gouvernement a appelé les jeunes Gambiens à « réfléchir aux risques » et à « chercher des opportunités dans le pays plutôt que d’entreprendre des voyages dangereux à l’étranger ». Au Sénégal, le Premier ministre Amadou Ba avait en juillet 2023 annoncé une stratégie nationale de lutte contre la migration irrégulière articulée autour de campagnes de sensibilisation.

L’écart entre ces déclarations et leur efficacité réelle est documenté. Les campagnes de sensibilisation supposent que les candidats au départ ignorent les risques, hypothèse que réfute l’expérience de terrain : les familles de Ziguinchor, de Banjul ou de Conakry connaissent les naufrages, ont souvent pleuré des proches, et partent quand même. Ce n’est pas l’information qui manque, c’est l’alternative économique crédible.

La réponse européenne : coopération ou externalisation ?

Du côté européen, les instruments se sont multipliés depuis 2020 sans résultats clairement chiffrés sur la baisse des départs. L’Union européenne a engagé un programme indicatif pluriannuel de 119 millions d’euros pour la Gambie sur la période 2021-2024, couvrant la gouvernance, l’économie verte et le développement humain. Un contrat de soutien budgétaire spécifique inclut des indicateurs liés à la gestion des réadmissions pour 5 millions d’euros. En 2024, une enveloppe régionale de 100 millions d’euros pour jusqu’à douze pays ouest-africains comprenait 15 millions consacrés à la lutte contre le trafic de migrants.

Ces montants sont réels, mais leur logique dominante reste celle du contrôle des flux plutôt que du développement économique endogène. La Commission européenne a certes salué ce qu’elle a qualifié d’« amélioration substantielle et durable » de la coopération gambienne sur les retours et les réadmissions, une appréciation qui dit l’essentiel de la hiérarchie des priorités. Parallèlement, le Conseil de l’UE avait relevé les droits de visa pour certains ressortissants gambiens en 2022, mesure de pression explicitement liée au manque de coopération antérieur sur les retours. L’approche migratoire européenne vis-à-vis de l’Afrique de l’Ouest oscille ainsi entre coopération conditionnelle et levier diplomatique.

La CEDEAO, spectatrice institutionnelle

L’organisation régionale ouest-africaine dispose depuis plusieurs années d’une stratégie d’employabilité des jeunes dans le secteur agro-sylvo-pastoral. En 2023, la Commission de la CEDEAO a financé sur fonds propres 25 centres communautaires de formation agricole pour un budget de 1 033 991 dollars, avec l’objectif de former quelque 3 142 jeunes. Cette enveloppe a été portée à 2 434 301 dollars en 2024. Les ordres de grandeur parlent d’eux-mêmes : face à des flux de départs qui mobilisent des dizaines de milliers de candidats chaque année sur la seule route atlantique, ces programmes restent marginaux au regard de l’ampleur du défi.

La CEDEAO n’a pas non plus réussi à faire de la migration irrégulière une priorité politique cohérente à l’échelle régionale. Les dynamiques sécuritaires au Sahel, les crises institutionnelles au Mali, au Burkina Faso et au Niger, et la reconfiguration politique de l’organisation depuis 2023 ont relégué la question migratoire au second plan de l’agenda communautaire.

Ce que les chiffres ne disent pas

Les statistiques de mortalité, 958 morts en 2023, 1 215 en 2024, sont déjà des sous-estimations. Les pirogues qui disparaissent sans témoin ne figurent dans aucun décompte. L’ONG Caminando Fronteras, qui recueille des témoignages de survivants et de familles, publie régulièrement des bilans nettement supérieurs à ceux de l’OIM, rappelant que la mer garde ses secrets.

Le profil des migrants n’est pas homogène. Si une part significative des candidats au départ sont des jeunes hommes ruraux peu qualifiés, les naufrages récents ont aussi embarqué des femmes, des mineurs non accompagnés, et des profils plus diplômés incapables de s’insérer dans des marchés du travail urbains saturés. Cette diversification des profils complique les réponses politiques standardisées, qui ciblent encore souvent un migrant-type économique sans tenir compte de la stratification sociale des départs.

Une impasse annoncée

La route des Canaries continuera de tuer tant que convergera l’ensemble des conditions qui l’alimentent : un différentiel de revenus massif entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe du Sud, des marchés du travail locaux incapables d’absorber les cohortes de jeunes entrant chaque année sur le marché, des réseaux de passeurs structurés et résilients, et une architecture de coopération UE-CEDEAO davantage orientée vers la gestion des flux que vers la transformation des économies d’origine.

La question que ne posent ni Bruxelles ni Banjul ni Dakar avec suffisamment d’acuité est celle-ci : combien d’emplois décents faudrait-il créer en Gambie, au Sénégal et en Guinée pour rendre la traversée atlantique moins rationnelle que de rester au pays ? Et qui, précisément, a la capacité et la volonté politique de financer cette transformation à l’échelle et dans les délais que la démographie commande ?


Sources