À seize mois de la présidentielle nigériane de janvier 2027, une guerre parallèle s’est ouverte dans les couloirs du Congrès américain. Le candidat d’opposition Atiku Abubakar et le président sortant Bola Tinubu ont tous deux mandaté des cabinets de lobbying à Washington pour y défendre leurs intérêts, révélant, au passage, jusqu’où la perception des capitales occidentales compte dans la conquête du pouvoir à Abuja.
Un duel électoral qui se joue aussi à Washington
Le contrat est désormais documenté. Atiku Abubakar, candidat du parti ADC (African Democratic Congress), a engagé le cabinet Von Batten-Montague-York pour environ 1,5 million d’euros sur un an. À sa tête, le Dr Karl Okeke-Von Batten, présenté comme nigérian-américain, dont la mission consiste à soigner l’image de son client auprès des élus du Congrès tout en attaquant le bilan du président sortant. La manœuvre ne relève pas de l’improvisation : dès 2019, comme le rappelle Bloomberg, Atiku Abubakar avait déjà eu recours à des lobbyistes américains, notamment pour faciliter l’obtention d’un visa, et son parti avait engagé le cabinet Ballard Partners à hauteur de 90 000 dollars par mois.
Le précédent n’est donc pas une anomalie, mais un usage désormais ancré. Ce qui est nouveau, c’est l’escalade : les sommes engagées sont plus élevées, les dossiers brandis plus lourds, et la contre-offensive du camp Tinubu plus documentée.
Tinubu, contraint de défendre son image à Washington
Le président sortant n’est pas en reste. En janvier 2026, son administration a mandaté le cabinet républicain DCI Group pour un contrat estimé à 4,5 millions de dollars pour la première tranche, potentiellement extensible à 9 millions de dollars sur six mois. Les missions déclarées au titre du Foreign Agents Registration Act (FARA) sont explicites : convaincre l’administration Trump et le Congrès que le Nigeria prend des mesures concrètes pour protéger les communautés chrétiennes, maintenir la coopération militaire américaine dans la lutte contre les groupes jihadistes, et négocier sur des sujets aussi techniques que la politique des visas ou les droits de douane.
Ce lobbying défensif s’explique par une pression précise. Fin octobre 2025, Donald Trump avait publiquement accusé le gouvernement nigérian de laisser se poursuivre les meurtres de chrétiens, menaçant même d’une intervention militaire selon Le Monde. Des accusations que le gouvernement d’Abuja a fermement rejetées, rappelant que les violences intercommunautaires au Nigeria touchent à la fois chrétiens et musulmans. La réponse nigériane n’a pas été diplomatique au sens classique du terme : elle a pris la forme d’un chèque signé à Washington.
Le dossier de 1993 : une arme judiciaire activée à distance
L’opposition a identifié son principal levier d’attaque dans des documents judiciaires américains vieux de trente ans. En 1993, une procédure civile de confiscation d’avoirs avait été intentée devant le tribunal fédéral du district nord de l’Illinois contre des fonds liés à Bola Tinubu, au motif que ces sommes seraient issues de trafic de stupéfiants. L’affaire s’était réglée par compromis : 460 000 dollars avaient été confisqués au profit de l’État fédéral, tandis que d’autres fonds détenus à Citibank étaient restitués. Tinubu n’a été ni poursuivi ni condamné pénalement.
Ces faits sont pourtant au cœur de la stratégie d’Atiku. Selon Mediapart, le lobbyiste Karl Okeke-Von Batten aurait soumis un dossier de soixante pages à l’administration Trump et au Congrès, centré précisément sur cette affaire de confiscation. L’objectif n’est pas de relancer une procédure judiciaire, qui serait de toute façon prescrite, mais de maintenir une question ouverte dans l’espace politique américain, de nature à compliquer les relations de Tinubu avec Washington au moment précis où son gouvernement en a le plus besoin.
Trois millions de dollars pour faire taire la campagne adverse
L’épisode le plus révélateur de cette bataille par procuration est peut-être le plus discret. Le cabinet Von Batten-Montague-York affirme avoir été approché par un proche du président Tinubu, qui lui aurait proposé 3 millions de dollars pour cesser toute activité de lobbying pour le compte d’Atiku Abubakar. L’offre aurait été refusée. Si cette version est exacte, et elle n’a pas été démentie publiquement, elle signifie que la campagne de lobbying adverse est jugée suffisamment dangereuse pour valoir trois millions de dollars d’extinction.
Du côté de la présidence, la réaction a pris une autre forme. Un proche conseiller de Tinubu, interrogé par RFI, a dénoncé la stratégie de l’opposition comme fondée sur « une validation étrangère » et reposant « sur le dénigrement et la manipulation émotionnelle ». La formule est intéressante à double titre : elle résume la critique, mais elle s’applique symétriquement aux deux camps, qui s’emploient précisément à obtenir cette validation à Washington.
Une pratique qui déborde largement le Nigeria
Le phénomène nigérian n’est pas isolé. Jeune Afrique a documenté l’ampleur du recours aux cabinets de lobbying américains par des acteurs politiques africains, notamment à l’approche d’élections : Félix Tshisekedi, Moïse Katumbi et Martin Fayulu auraient tous trois eu recours à ces services avant la présidentielle congolaise de 2023. Le Maroc, le Liberia, l’Afrique du Sud ou l’Égypte sont régulièrement cités parmi les utilisateurs les plus actifs de ce type de prestataires à Washington. Rabat aurait engagé 1,4 million de dollars en lobbying aux États-Unis, selon le magazine marocain Challenge.
La base du Foreign Agents Registration Act, qui oblige les agents de gouvernements étrangers à se déclarer auprès du département américain de la Justice, recensait en février 2025 quelque 533 registrants actifs et 729 mandants étrangers, toutes origines confondues. Les enregistrements liés à des acteurs africains y sont croissants, sans qu’une statistique agrégée par continent soit officiellement publiée.
La validation occidentale, miroir d’une fragilité institutionnelle
Ce phénomène interroge une dynamique plus profonde. Les chercheurs spécialisés en politique africaine ont théorisé cette pratique sous le concept d’extraversion : la recherche de reconnaissance par les capitales occidentales sert à consolider des pouvoirs fragiles sur le plan interne, à obtenir une couverture internationale qui compense l’absence d’adhésion domestique solide. Elle ne produit pas, pour autant, une légitimité politique durable, et les travaux académiques convergent sur ce point.
Le paradoxe nigérian de 2026 illustre cette logique avec une acuité particulière. Les deux protagonistes, le président en exercice et son principal rival, ont simultanément jugé indispensable d’investir plusieurs millions de dollars pour convaincre Washington de leur bonne foi, de leur moralité ou de leur compétence. Ce faisant, ils ont implicitement reconnu que le regard américain sur les affaires intérieures nigérianes pèse dans la construction de leur légitimité, au moins aux yeux des élites économiques et diplomatiques dont les orientations peuvent influer sur la campagne.
La question que pose cette guerre de lobbying n’est donc pas seulement celle de l’influence américaine sur les élections africaines. Elle est aussi celle de la capacité des systèmes politiques africains à produire une légitimité suffisamment ancrée pour se passer de cette validation externe. En janvier 2027, ce sont les électeurs nigérians qui se prononceront dans les urnes. Mais la bataille pour le regard de Washington, elle, est déjà bien engagée.
Sources
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Nigeria : avant la présidentielle 2027, les lobbies sont aussi en campagne : RFI, 6 septembre 2026
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Nigeria : comment le DCI Group et d’autres cabinets républicains travaillent pour Tinubu : La Nouvelle Tribune, août 2026
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Le Nigeria à l’épreuve de la politique d’intimidation de Donald Trump : Le Monde, 3 novembre 2025
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Mediapart : le lobbyiste de l’opposition nigériane affirme avoir obtenu un accès à la Maison Blanche : Mediapart, 3 septembre 2026
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Enquête : Washington, capitale du lobbying africain : Jeune Afrique
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Trump-linked lobbyists help Nigerian politician gain U.S. access : Bloomberg, 4 février 2019
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Atiku challenges Tinubu to explain $460,000 US forfeiture record and $9M lobbying deal : Leadership Nigeria
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Foreign Agents Registration Act – présentation générale : Wikipédia