Washington multiplie les déclarations en faveur de la transformation locale des minerais africains. Mais l’examen des projets en cours, de la RDC au Mozambique en passant par l’Angola, révèle un schéma plus nuancé : les premières étapes de traitement restent sur le continent, tandis que les maillons à plus forte valeur ajoutée s’orientent vers le territoire américain. Pour les États africains, la question centrale n’est plus de savoir si Washington investit, mais à quel niveau de la chaîne il compte s’arrêter.
La transformation locale, nouvel argument diplomatique de Washington
Le 9 septembre 2026 à Nairobi, Frank Garcia, secrétaire d’État adjoint chargé de l’Afrique, a affirmé que Washington aiderait le Kenya à « développer une industrie de transformation des minerais critiques ». Le message est bien rodé : les États-Unis ne veulent plus seulement extraire ou financer l’extraction, ils entendent désormais participer à la montée en gamme industrielle du continent.
Cette posture s’inscrit dans un contexte de concurrence directe avec la Chine, qui domine depuis deux décennies les chaînes de raffinage et de transformation des minerais critiques africains. Face à cette hégémonie, Washington a opté pour une stratégie en deux temps : sécuriser les flux d’approvisionnement par des accords bilatéraux, tout en affichant une rhétorique de co-développement industriel. En mars 2026, le département américain de l’Énergie a annoncé jusqu’à 500 millions de dollars pour renforcer les capacités nationales américaines de traitement des minerais critiques et de fabrication liée aux batteries. Un mois plus tard, 69 millions supplémentaires étaient alloués au prototypage de nouvelles technologies de traitement, notamment dans les terres rares. Ces investissements sont massivement orientés vers le territoire américain ce qui dit quelque chose sur les priorités réelles de la stratégie.
Du cobalt congolais à l’usine d’Arizona : un partage inégal de la chaîne
L’accord bilatéral minier signé entre Washington et Kinshasa en décembre 2025 illustre bien cette architecture. Le texte crée une réserve stratégique d’actifs miniers, prévoit un droit de première offre pour les investisseurs américains et évoque la transformation locale comme objectif de partenariat. Il n’impose toutefois aucun pourcentage minimal de raffinage sur sol congolais, ni interdiction d’exporter des minerais bruts. Le cadre est incitatif, non contraignant.
Dans ce contexte, la coentreprise portée par la société publique Gécamines a commencé à expédier environ 100 000 tonnes de cuivre vers les États-Unis. Parallèlement, l’Entreprise générale du cobalt (EGC) a conclu un partenariat avec la société américaine EVelution Energy pour fournir du cobalt artisanal congolais destiné à une future usine de sulfate de cobalt en Arizona. Cette installation, dont la construction devrait débuter début 2027 pour une mise en service commerciale prévue fin 2029, vise une capacité de traitement de 24 000 tonnes d’hydroxyde de cobalt par an, soit jusqu’à 20 000 tonnes de sulfate de cobalt de qualité batterie.
Le schéma est limpide : la RDC fournit la matière brute ou semi-transformée, et c’est en Arizona que se produira la transformation à plus forte valeur ajoutée. Ce découpage s’explique en partie par l’état des capacités industrielles congolaises la RDC ne dispose à ce jour d’aucune raffinerie commerciale de cobalt métal ou de sulfate de cobalt de qualité batterie en service, le cobalt étant exporté principalement sous forme d’hydroxyde mais aussi par des choix d’investissement délibérément orientés vers le territoire américain.
Graphite mozambicain, valeur louisianaise
Le cas de Syrah Resources au Mozambique suit une logique similaire. À Balama, la plus grande mine de graphite d’Afrique, le groupe produit un concentré de graphite en flocons vendu en 2025 aux alentours de 625 dollars la tonne. La transformation en graphite sphérique, produit intermédiaire indispensable aux anodes de batteries lithium-ion et dont la valeur marchande est nettement supérieure, est réalisée dans l’usine du groupe en Louisiane. Le Mozambique fournit le volume ; les États-Unis captent la marge de transformation.
Ce montage n’est pas propre aux Américains. Mais l’accumulation de cas similaires cobalt congolais, graphite mozambicain, terres rares angolaises dessine un modèle structurel. En Angola, le projet de terres rares de Longonjo prévoit une production locale de carbonate mixte (MREC), forme intermédiaire de traitement, avant acheminement vers les États-Unis pour les étapes ultérieures de séparation et de purification. À chaque fois, l’Afrique obtient les premières étapes souvent les plus polluantes, les plus intensives en main-d’œuvre peu qualifiée et les moins rémunératrices tandis que les étapes à plus forte valeur ajoutée restent en dehors du continent.
Le Zimbabwe comme contre-modèle partiel
Face à ces dynamiques, certains États africains tentent d’imposer leurs conditions. Le Zimbabwe offre l’exemple le plus documenté. Harare a durci progressivement ses exigences de transformation locale du lithium : interdiction des exportations de concentrés annoncée à partir de 2027, suspension des exportations de minerais bruts en février 2026, puis introduction de quotas conditionnés à des engagements de traitement local en avril 2026.
Les résultats sont tangibles, même si incomplets. Selon Reuters, les principaux producteurs sont à différents stades de construction d’usines de traitement, mais une seule celle de Zhejiang Huayou Cobalt était achevée et exportatrice de produits chimiques à mi-2026. Les engagements de ce groupe sont estimés à 400 millions de dollars pour la construction de son usine locale. Au premier trimestre 2026, les recettes d’exportation de lithium zimbabwéen ont doublé en un an, passant de 84 à 178 millions de dollars. La politique de contrainte a donc produit des investissements réels, portés en l’occurrence par des acteurs chinois qui ont accepté de monter en gamme sur place pour conserver leur accès.
Ce précédent est révélateur : c’est face aux exigences fermes de Harare, et non à la suite d’une promesse diplomatique, que les investisseurs ont construit localement. La leçon n’est pas perdue sur les capitales africaines qui négocient aujourd’hui avec Washington.
La profondeur de la valorisation locale, question de rapport de force
La comparaison avec les stratégies japonaises éclaire le débat. Entre 2020 et 2026, Tokyo a progressivement institutionnalisé la transformation locale comme pilier explicite de ses partenariats miniers africains, via des projets soutenant le raffinage et le traitement en milieu de chaîne dans des pays comme la Namibie, Madagascar ou la Zambie. La CNUCED souligne que ces coopérations visent explicitement la valeur ajoutée locale et la diversification économique, et non la seule sécurisation des approvisionnements. Le degré de commitment industriel varie selon les partenaires.
La Commission de l’Union africaine a, de son côté, affiché une ligne favorable aux partenariats avec Washington, tout en conditionnant son soutien à des garanties sur la transformation locale, le transfert de technologies et la création de valeur sur le continent. Depuis janvier 2026, un groupe de travail stratégique UA-États-Unis sur les investissements et les infrastructures est censé opérationnaliser ces principes. Mais entre le cadre institutionnel et les projets concrets, l’écart reste large.
La vraie question pour les producteurs africains n’est donc pas de savoir si Washington veut transformer les minerais du continent, mais jusqu’où il acceptera de le faire localement quand ses propres intérêts industriels notamment dans la construction d’une filière batterie aux États-Unis lui commandent de rapatrier la valeur. L’expérience zimbabwéenne suggère que la contrainte réglementaire produit davantage de résultats concrets que la bonne volonté diplomatique. Les États qui négocient aujourd’hui leurs accords miniers avec Washington auraient intérêt à s’en souvenir.
Sources
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Accord de partenariat stratégique RDC–États-Unis, décembre 2025 — Ministère des Affaires étrangères RDC, décembre 2025
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Comment l’accord RDC–États-Unis facilite l’accès américain aux minerais congolais — Mongabay, janvier 2026
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Cobalt : pourquoi la RDC peine à transformer sur place le minerai qui fait sa puissance — Mines.cd
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EVelution Energy : avancées sur l’usine de traitement du cobalt en Arizona — EVelution Energy, 2026
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Zimbabwe : les producteurs de lithium demandent plus de temps pour construire les usines — Reuters, juin 2026
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Zimbabwe : la première usine de transformation du lithium conforte la stratégie minière de Harare — RFI, juillet 2026
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CNUCED et Japon : partenariat pour la valeur ajoutée dans les minerais critiques africains — CNUCED, 2026
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Balama Mine : 26 000 tonnes de graphite au T3 2025 — African Mining Market, 2025
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Cet accord avec les États-Unis pourrait redéfinir l’investissement en Afrique — ISS Africa, 2026
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RDC : Kinshasa parie sur le raffinage du cobalt — Afrique Confidentielle, 2026
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