Minerais critiques Afrique : la Chine capte la valeur, le continent exporte les roches

La rédaction

juillet 21, 2026

Au premier semestre 2026, le commerce sino-africain a franchi le seuil des 203 milliards de dollars, en hausse de 24 % sur un an. Une performance spectaculaire qui dissimule une réalité moins flatteuse : le déficit commercial de l’Afrique vis-à-vis de la Chine s’est creusé à 56,48 milliards de dollars sur ces six mois. La structure des échanges reste figée dans un schéma colonial : le continent exporte des ressources brutes, la Chine renvoie des produits transformés.

Un déficit qui résiste aux annonces

Les chiffres de l’Administration générale des douanes chinoises sont éloquents dans leur asymétrie. Les exportations chinoises vers l’Afrique ont progressé de 26,2 % pour atteindre 130,01 milliards de dollars, tandis que les importations chinoises en provenance du continent n’ont augmenté que de 20,3 %, à 73,53 milliards de dollars. L’écart de rythme, six points de pourcentage suffit à expliquer le creusement du déficit.

Ce déséquilibre n’est pas conjoncturel. Sur les cinq dernières années, le déficit africain vis-à-vis de la Chine oscillait entre 61 et 64 milliards de dollars annuels : environ 64 milliards en 2020, 63 milliards en 2022, 61,93 milliards en 2024. Ces chiffres suggéraient une légère amélioration tendancielle. Mais le premier semestre 2026 marque une rupture : annualisé, le déficit semestriel de 56,48 milliards laisse entrevoir un retour à des niveaux records, après une année 2025 où le déficit annuel avait déjà bondi à environ 102 milliards de dollars selon l’Agence Ecofin.

La comparaison avec les autres grands partenaires commerciaux de l’Afrique est instructive. Vis-à-vis de l’Union européenne, le continent affiche un solde quasi équilibré, voire légèrement excédentaire pour l’Afrique, de l’ordre de 20 à 25 milliards de dollars en 2024 selon les données d’Afreximbank. Vis-à-vis de l’Inde, le déficit africain reste faible, inférieur à deux milliards de dollars sur une base comparable et en légère amélioration. Le cas chinois est donc structurellement singulier.

Le geste tarifaire de Pékin : nécessaire, insuffisant

Le 1er mai 2026, la Chine a supprimé les droits de douane sur l’ensemble des importations en provenance des 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques. La mesure est présentée par Pékin comme un signal fort de rééquilibrage. Elle s’inscrit dans une trajectoire progressive : depuis le 1er décembre 2024, 33 pays africains bénéficiaient déjà du traitement tarifaire nul réservé aux pays les moins avancés.

L’IRIS, dans une analyse publiée en 2025, lit dans ce démantèlement tarifaire moins un acte de générosité qu’un instrument stratégique : en abaissant les barrières à l’entrée pour les produits africains, Pékin verrouille son accès préférentiel à des matières premières dont ses industries ont un besoin croissant, tout en renforçant sa position concurrentielle face aux États-Unis et à l’Union européenne sur le continent.

Le problème est que les déséquilibres ne sont pas tarifaires. L’Afrique exporte principalement des matières premières à faible valeur ajoutée pétrole brut, minerais, produits agricoles non transformés qui bénéficiaient déjà de droits d’entrée nuls ou réduits en Chine. Abaisser encore des barrières déjà basses ne change pas la structure productive des économies africaines. Oxford Economics l’a formulé clairement dans une étude publiée fin 2025 : « une nouvelle accélération des exportations chinoises pourrait conduire plusieurs États africains à envisager des mesures de protection commerciale afin de soutenir leurs industries locales. »

Minerais critiques : une bataille géopolitique, pas une coopération

Le nœud du problème se situe dans les chaînes de valeur des minerais critiques. L’Afrique détient des positions dominantes dans plusieurs ressources indispensables à l’économie numérique et à la transition énergétique : environ 55 % des gisements mondiaux de cobalt, concentrés en République démocratique du Congo, près de 48 % des réserves de manganèse, plus de 21 % du graphite naturel mondial. Le continent abrite par ailleurs une part significative des réserves mondiales de cuivre et de lithium.

Ces ressources sont au cœur d’une compétition géopolitique que l’Oakland Institute documente dans son rapport RUSH, publié en 2025. Le rapport démonte le récit selon lequel la demande en minerais critiques serait principalement tirée par la transition énergétique. Plus de 70 % de cette demande proviendrait en réalité de secteurs sans lien direct avec les énergies renouvelables : industrie de défense, intelligence artificielle, centres de données, télécommunications, électronique de surveillance. La ruée sur les minerais africains est d’abord militaro-industrielle, et la rivalité États-Unis/Chine en est le moteur principal.

Dans ce contexte, la présence chinoise sur les gisements africains relève moins de la coopération Sud-Sud que d’une sécurisation stratégique des approvisionnements. La Chine contrôle une part dominante du raffinage et de la transformation des minerais critiques à l’échelle mondiale : extraire en Afrique, transformer en Chine, c’est le modèle qui capture l’essentiel de la valeur ajoutée. L’exemple de China Molybdenum (CMOC) en RDC illustre cette logique : le groupe extrait le cobalt congolais, qui rejoint ensuite des chaînes de valeur chinoises pour l’électronique et les batteries.

La ZLECAf comme levier, pas comme solution automatique

Des économistes africains et des instituts de recherche appellent depuis plusieurs années à un rééquilibrage structurel. Humphrey Moshi, de l’Université de Dar es-Salam, observe que les priorités du continent évoluent désormais « de l’exportation de matières premières à la production à valeur ajoutée », et que les relations sino-africaines devraient se transformer en une « collaboration industrielle plus profonde ». La formule est juste dans ses intentions, mais elle bute sur des réalités industrielles : capacités de transformation insuffisantes, accès limité au financement, barrières logistiques et réglementaires qui freinent l’émergence de champions industriels locaux.

L’IRIS suggère une piste institutionnelle : faire de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) une condition préalable dans la relation commerciale avec la Chine. L’idée est que Pékin traite l’Afrique comme un bloc intégré plutôt que comme une somme de marchés nationaux fragmentés, ce qui renforcerait le pouvoir de négociation africain sur les règles d’origine, la valeur ajoutée et les conditions d’accès au marché chinois.

Le précédent congolais est à cet égard révélateur. En février 2025, la RDC a imposé une interdiction temporaire des exportations de cobalt pour forcer davantage de transformation locale. La mesure a créé des tensions avec les acheteurs chinois et a affecté les chaînes de valeur des batteries, mais elle a également démontré qu’un pays africain producteur peut exercer un levier réel lorsqu’il contrôle une ressource stratégique. La question est de savoir si ce type de nationalisme des ressources peut devenir une politique coordonnée à l’échelle continentale, plutôt qu’une réponse ponctuelle et isolée.

Le temps des ajustements structurels

La dynamique du premier semestre 2026 confirme que les mesures tarifaires, aussi symboliquement importantes soient-elles, ne suffisent pas à corriger un déséquilibre dont les causes sont industrielles et politiques. Tant que l’Afrique n’aura pas développé une capacité de transformation de ses ressources sur son propre sol que ce soit le cobalt congolais, le lithium zambien ou le manganèse gabonais la structure des échanges continuera d’enrichir les industries chinoises plus que les économies africaines.

Oxford Economics avertit que plusieurs États pourraient être tentés par des mesures de protection commerciale. L’Afrique du Sud en a l’expérience, avec ses enquêtes anti-dumping sur l’acier et le textile chinois, aux résultats mitigés. La protection tarifaire peut préserver des emplois existants, mais elle ne construit pas une base industrielle si elle n’est pas accompagnée d’investissements dans les capacités productives et les compétences.

La vraie question qui se pose aux décideurs africains n’est donc pas : comment réduire le déficit commercial avec la Chine ? Elle est : comment transformer le statut de fournisseur de matières premières en celui d’acteur industriel dans les chaînes de valeur mondiales des minerais critiques ? C’est une question de politique industrielle, de financement du développement et de coordination régionale, bien au-delà des négociations tarifaires bilatérales.


Sources