Nema SagaraNema SagaraNema Sagara bientôt jugée : au Mali, la justice militaire devient l’arme politique de Goïta

La rédaction

septembre 15, 2026

Arrêtée en août 2025 avec le général Abass Dembélé et plusieurs dizaines de militaires, la générale de brigade Nema Sagara devrait être jugée par le tribunal militaire de Bamako dans les prochains mois, selon le journaliste Serge Daniel et plusieurs autres sources institutionnelles. Au-delà du cas individuel, ce procès révèle une mécanique bien rodée : depuis 2021, la junte d’Assimi Goïta a fait de la justice militaire un instrument de consolidation du pouvoir, perpétuant une tradition d’épuration en toge qui traverse l’histoire politique malienne depuis le coup d’État de 2012.

Un dossier aux chefs d’inculpation démesurés

Le procureur du tribunal militaire de Bamako a inculpé Nema Sagara et Abass Dembélé selon Le Soir de Bamako pour un catalogue impressionnant d’infractions : complot contre le commandement, association de malfaiteurs, tentative d’emploi illégal de la force armée, attentat contre la Constitution, tentative de trahison, tentative d’assassinat, violation de consignes générales et incitation à la désobéissance. La formule synthétique retenue par les médias, « tentative de déstabilisation et atteinte à la sûreté de l’État », masque en réalité un arsenal juridique conçu pour rendre toute défense périlleuse.

Cette profusion de chefs d’inculpation n’est pas anodine. Elle constitue un signal politique autant qu’une stratégie judiciaire : en accumulant des qualifications aux peines potentiellement sévères, le parquet militaire s’assure que les accusés restent sous la menace d’une condamnation lourde, quelles que soient les preuves effectivement retenues. Le profil de Nema Sagara rend cette lecture encore plus plausible. Intégrée à l’armée malienne en 1986, formée au Sénégal, au Nigéria, en France et aux États-Unis, première femme militaire engagée dans les opérations de reconquête des territoires du Nord-Mali, elle incarnait une trajectoire institutionnelle dont la junte ne pouvait se revendiquer. Sa mise à l’écart prend donc une dimension symbolique que la seule logique sécuritaire ne saurait expliquer.

Une structure judiciaire formellement indépendante, pratiquement vulnérable

Le tribunal militaire malien est une juridiction collégiale composée d’un président magistrat de l’ordre judiciaire et de quatre juges militaires, auxquels s’ajoutent un représentant du ministère public et un greffier. Les magistrats civils qui y siègent sont désignés pour une année judiciaire par décret présidentiel, sur proposition du ministre de la Justice. Le droit malien prévoit en théorie l’indépendance et l’inamovibilité des magistrats, le Conseil supérieur de la magistrature étant présenté comme le garant de ces principes.

Mais cette architecture formelle bute sur une réalité politique : dans un contexte où le chef de l’État est aussi chef de la junte, où le ministre de la Justice est nommé par ce même exécutif militaire, et où les juges militaires membres du tribunal sont des officiers des forces armées, la séparation entre commandement et juridiction relève davantage du texte que de la pratique. Les garanties d’indépendance prévues par le code de justice militaire malien ont été conçues pour un régime constitutionnel ordinaire, non pour une transition militaire où l’exécutif concentre l’ensemble des pouvoirs.

Cette fragilité structurelle n’est pas une découverte. L’histoire judiciaire malienne post-2012 en fournit l’illustration la plus éloquente : les 28 militaires inculpés pour assassinat dans l’affaire des bérets rouges disparus, dont quatre généraux, ont vu les poursuites abandonnées en mars 2021 par la cour d’assises de Bamako, au bénéfice d’une loi de réconciliation adoptée en 2019. L’institution judiciaire avait alors absorbé l’impunité plutôt que de la combattre.

La justice militaire, instrument régional de consolidation des juntes

Le cas malien ne s’inscrit pas en dehors de son contexte régional. Au Burkina Faso, la junte du capitaine Ibrahim Traoré a suivi une trajectoire comparable : arrestations d’officiers supérieurs pour « complot contre la sûreté de l’État », gel des avoirs d’une centaine de militaires et d’opposants, comme le documentait Le Monde en novembre 2024, et radiations administratives couplées à des poursuites pénales. La grammaire des accusations est quasi identique d’un pays à l’autre : tentative de déstabilisation, atteinte aux institutions, association de malfaiteurs.

Cette convergence n’est pas fortuite. Elle reflète une logique partagée par les juntes de l’Alliance des États du Sahel : utiliser l’appareil judiciaire militaire pour neutraliser les factions internes potentiellement menaçantes, tout en habillant cette neutralisation d’un vernis légal suffisant pour dissuader les partenaires internationaux d’une réaction trop marquée. En l’absence de réaction officielle publiquement documentée de la CEDEAO ou de l’Union africaine aux arrestations d’août 2025, cette stratégie semble produire l’effet recherché.

Du côté des Nations Unies, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme a indiqué en septembre 2025 disposer d’« informations crédibles » faisant état, depuis avril, de centaines d’exécutions extrajudiciaires, d’arrestations et de détentions arbitraires au Mali. L’information.tv5monde relevait que l’armée avait arrêté au moins 55 militaires dans cette affaire. Ces signaux n’ont pas provoqué de mobilisation diplomatique comparable à celle qu’avaient suscitée les coups d’État de 2020 et 2021.

Purge ou épuration ? L’arithmétique des arrestations

Depuis le second coup d’État de mai 2021, les arrestations de militaires au Mali se sont succédé par vagues. Les chiffres documentés composent une image fragmentée mais éloquente : au moins 36 à 55 militaires arrêtés lors de la seule vague d’août 2025, 11 officiers radiés en octobre 2025 et inculpés pour tentative de déstabilisation, selon des données relayées par Maliweb. Aucun bilan consolidé n’est disponible pour l’ensemble de la période, mais les différentes vagues identifiées représentent au bas mot plusieurs dizaines de cas, sans compter les mises à l’écart administratives non judiciaires.

L’analyse de ces vagues révèle un schéma récurrent : chaque fois que la pression sur la junte s’intensifie, résultats sécuritaires décevants face aux groupes armés, tensions avec des partenaires extérieurs, rumeurs de dissensions internes, une vague d’arrestations survient, accompagnée d’accusations de complot. Le mécanisme fonctionne comme un dispositif préventif autant que répressif : il envoie un message aux officiers tentés de s’organiser en opposition interne, tout en offrant à la junte la possibilité de désigner des boucs émissaires en cas de nouveau revers sécuritaire.

Car le paradoxe central de la junte Goïta reste entier : l’argument de la souveraineté retrouvée et de l’efficacité sécuritaire, qui a justifié le renversement des régimes précédents, peine à se concrétiser. Quatre ans après le second coup d’État, les groupes djihadistes demeurent actifs sur une large portion du territoire malien, tandis que les officiers les plus expérimentés sont placés en détention préventive ou radiés.

Une précédente absente de toute comparaison régionale

Nema Sagara présente une singularité qui mérite d’être soulignée sans complaisance : son cas constitue, à ce stade, l’un des rares exemples documentés d’une femme général en Afrique subsaharienne poursuivie en justice par un régime militaire. La rareté même du précédent, les sources disponibles ne permettent pas d’identifier de cas strictement comparable depuis 2010, dit quelque chose de l’exception que représente son parcours, et de la brutalité de sa trajectoire interrompue.

Mais réduire l’affaire à sa dimension symbolique serait une erreur d’analyse. Ce qui est en jeu dans ce procès, c’est la capacité d’une institution judiciaire formellement indépendante à fonctionner comme un outil de tri politique au sein de l’armée. La question n’est pas de savoir si Nema Sagara est coupable des faits qui lui sont reprochés, l’instruction est en cours et aucun verdict n’a été prononcé. La question est de savoir si le cadre dans lequel elle sera jugée offre les garanties minimales d’un procès équitable.

À l’heure où la junte malienne réaffirme sa souveraineté face aux institutions internationales et s’éloigne des mécanismes régionaux de gouvernance, le procès des généraux Sagara et Dembélé pourrait constituer un test décisif : celui de la capacité d’un régime militaire à distinguer justice et instrument de pouvoir. Les précédents, au Mali comme dans la région, n’inclinent guère à l’optimisme.

Sources