Or africain : Addis-Abeba veut capter une richesse longtemps transformée hors du continent

La rédaction

octobre 12, 2026

L’Éthiopie a inauguré, en octobre 2026, sa première raffinerie nationale de métaux précieux. Un investissement de 50 millions de dollars, piloté par l’État, qui s’inscrit dans une ambition plus large : casser la logique d’exportation brute qui prive le continent d’une fraction substantielle de la valeur générée par son sous-sol. Mais entre l’annonce politique et la transformation structurelle, la distance reste considérable.

Un outil industriel au service d’une stratégie régionale

L’inauguration a été annoncée par le Premier ministre Abiy Ahmed lors du week-end du 11 octobre 2026. La nouvelle installation, implantée dans la zone économique spéciale de Bole Lemi, est une coentreprise dans laquelle Ethiopian Investment Holdings le bras stratégique d’investissement de l’État éthiopien, qui gère un portefeuille d’une quarantaine d’entreprises publiques représentant plus de 45 milliards de dollars d’actifs détient la participation majoritaire. L’autre actionnaire est Sam Precious Metals.

La raffinerie proposera un éventail complet de services : fusion, tests, raffinage, moulage, fabrication de barres et de matrices. Sa vocation ne se limite pas au territoire éthiopien. Sur sa plateforme X, Abiy Ahmed a précisé : « Cela permet aux pays voisins et aux sociétés minières régionales d’apporter leur or en Éthiopie pour un raffinage avancé, une certification, une valorisation et une vente, éliminant ainsi la nécessité de l’exporter hors du continent. » L’objectif affiché est de positionner Addis-Abeba comme hub continental de traitement des métaux précieux.

Le contexte macroéconomique justifie l’ambition : selon les données gouvernementales, les exportations d’or ont rapporté 5,6 milliards de dollars à l’Éthiopie l’année précédente, faisant de l’or l’une des premières sources de devises du pays. La progression est nette : les recettes aurifères se situaient entre 3,2 et 3,5 milliards de dollars lors de l’exercice 2024-2025, selon les périmètres statistiques retenus par le Trésor français dans ses fiches de suivi du commerce extérieur éthiopien.

Le problème structurel : une richesse transformée ailleurs

L’enjeu que tente de résoudre cette raffinerie est bien connu des économistes des ressources naturelles. L’Afrique produit environ 25 % de l’or mondial, mais n’en raffine qu’environ 10 %. Cela signifie que la quasi-totalité de l’or extrait du continent quitte ses frontières à l’état brut ou semifini pour être traité en Suisse, aux Émirats arabes unis ou en Afrique du Sud, où la Rand Refinery de Germiston demeure la seule installation du continent accréditée par la London Bullion Market Association (LBMA). Le raffinage lui-même ne représente généralement qu’une marge inférieure à 10 % par rapport à la valeur de l’or brut mais c’est précisément cette fraction, cumulée sur des milliers de tonnes, que les États producteurs voient échapper à leur fiscalité et à leurs emplois locaux.

En Éthiopie, le problème est aggravé par une contrebande persistante. Selon une estimation de Chatham House, jusqu’à six tonnes d’or éthiopien pourraient sortir clandestinement du pays chaque année, souvent via le Soudan vers les Émirats arabes unis. Ce chiffre est d’autant plus significatif que les exportations officielles étaient limitées à 4,2 tonnes sur l’exercice 2023-2024, avant la montée en puissance récente. L’écart entre production déclarée et exportations officielles reflète une combinaison de contrebande, de sous-déclaration et de défaillances dans les circuits de collecte de la Banque nationale d’Éthiopie (NBE).

La raffinerie, en offrant un débouché formel et rémunérateur sur le territoire national, vise également à inverser cette dynamique : si les conditions de valorisation deviennent plus attractives dans les circuits officiels, une partie de l’or actuellement détourné pourrait réintégrer la chaîne légale.

Le Ghana comme miroir des ambitions et des limites

L’Éthiopie n’est pas seule à s’engager sur cette voie. Le Ghana, premier producteur africain d’or, a lui aussi accéléré sa stratégie de captation locale depuis 2024. En août de cette année, le pays a inauguré la Royal Ghana Gold Refinery, dont la capacité théorique atteint 120 tonnes par an. Une obligation de raffinage domestique avant exportation est entrée en vigueur en septembre 2026, imposant aux acheteurs agréés par le Ghana Gold Board (GoldBod) de faire traiter l’or dans des raffineries nationales autorisées.

Mais le bilan ghanéen invite à la prudence. Le programme Agyapa Royalties, qui devait monétiser les droits sur les redevances aurifères pour financer les infrastructures, a été suspendu en 2021 sous la pression de critiques portant sur la transparence et la valorisation des actifs. Aucune des raffineries ghanéennes ne dispose encore de l’accréditation LBMA, ce qui limite leur accès direct aux grands marchés internationaux. Et le volume opérationnel au démarrage environ une tonne par semaine dans le cadre de l’accord entre GoldBod et Gold Coast Refinery reste modeste au regard de la production nationale.

Ces éléments illustrent une tension commune à l’ensemble des initiatives africaines de raffinage local : l’annonce politique et l’investissement initial ne suffisent pas. La compétitivité économique du raffinage local dépend de la capacité à obtenir des certifications reconnues, à garantir un approvisionnement régulier, à contenir les coûts opérationnels et à maintenir les producteurs dans les circuits officiels. Sans ces conditions, une obligation réglementaire peut créer des goulots d’étranglement plutôt que de la valeur.

Une ambition continentale, un cadre encore fragmenté

Ces initiatives nationales s’inscrivent dans un contexte d’engagements continentaux plus larges. La Vision minière africaine de l’Union africaine et l’Agenda 2063 prévoient explicitement de passer de l’exportation de minerais bruts à des chaînes de valeur locales intégrant transformation, raffinage et fabrication. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est censée faciliter la création de corridors industriels et de pôles régionaux, plutôt que de juxtaposer des unités nationales isolées.

Mais ces cadres demeurent en grande partie des orientations politiques, non des obligations contraignantes assorties de mécanismes de sanction. Les principaux obstacles restent structurels : déficit d’infrastructures électriques, insuffisance des capitaux de long terme, faible coordination entre États voisins, et risque que les obligations de transformation locale découragent temporairement les investissements étrangers sans créer une industrie compétitive à court terme.

La raffinerie éthiopienne illustre bien cette ambivalence. Elle constitue un signal fort de la volonté d’Addis-Abeba de remonter la chaîne de valeur. Mais sa réussite dépendra de facteurs qui n’ont pas encore été rendus publics : la capacité annuelle effective, le positionnement tarifaire face aux raffineries suisses ou émiraties, l’obtention d’une certification internationale et la capacité réelle à attirer de l’or en provenance des pays voisins Soudan, Kenya, République démocratique du Congo dont les circuits sont eux-mêmes perturbés par des conflits ou une gouvernance minière défaillante.

La question qui reste posée

Transformer l’or sur le continent est une condition nécessaire, mais non suffisante, pour que la ressource génère un développement durable. Le raffinage représente une fraction de la valeur totale de la chaîne : les marges les plus importantes se situent dans la fabrication de bijoux, de composants électroniques et de produits financiers certifiés, activités qui nécessitent des compétences, des infrastructures et des certifications que l’Afrique subsaharienne ne possède que de manière embryonnaire. L’Éthiopie a posé une première pierre. La vraie question est de savoir si elle constitue le début d’une industrialisation réelle, ou un investissement symbolique dans une chaîne dont les maillons les plus rentables resteront, pour longtemps encore, hors du continent.


Sources