Sahel : derrière la conquête des territoires, le lourd tribut payé par les populations

La rédaction

octobre 25, 2026

Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, le JNIM et l’État islamique au Grand Sahara se livrent une rivalité acharnée pour le contrôle des territoires, des ressources et des populations. Cette compétition, trop souvent effacée des récits officiels sur la lutte antiterroriste, produit des effets dévastateurs qui débordent largement le cadre des seuls affrontements armés entre factions.


Une rupture ancienne, une guerre ouverte depuis 2019

La rivalité entre le JNIM, Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda et constitué en mars 2017, et l’État islamique au Sahel (EIGS) n’est pas un phénomène récent. Elle s’enracine dans une séparation idéologique et organisationnelle qui remonte à 2015, lorsque la faction d’Adnan Abou Walid al-Sahraoui a prêté allégeance à Daech, avant que les groupes restés dans l’orbite d’Al-Qaïda ne se fédèrent sous la bannière du JNIM deux ans plus tard.

Les premiers affrontements directs sont généralement datés de juillet 2019 dans la province burkinabè du Soum, puis en septembre de la même année dans la région de Gao, au Mali. La guerre ouverte s’est intensifiée à partir de 2020, consommant la rupture définitive entre les deux mouvances. Les griefs sont à la fois doctrinaux et matériels : l’État islamique reproche au JNIM ses alliances locales et son ouverture aux négociations avec Bamako ; le JNIM qualifie en retour les combattants de l’EIGS de « kharidjites », terme théologique désignant des rigoristes qui excommunient leurs propres frères.

En pratique, la rivalité est surtout une lutte pour les ressources : zones de recrutement, routes de contrebande, systèmes de taxation des populations et corridors vers les pays côtiers du Golfe de Guinée.

Une cartographie des zones d’influence, pas des frontières fixes

En 2024, la répartition territoriale entre les deux groupes ne dessine pas des frontières stables, mais des zones d’influence fluctuantes. Le JNIM domine le centre et l’ouest du Mali, la quasi-totalité du Burkina Faso, où il était présent dans onze des treize régions selon une évaluation de l’Africa Center for Strategic Studies, ainsi que le sud-ouest du Niger. Selon les données d’ACLED compilées par l’Africa Center, le JNIM était responsable d’environ 85 % des événements violents attribués aux groupes islamistes militants au Sahel en 2024, contre 15 % pour l’EIGS.

L’État islamique au Sahel conserve pour sa part des bastions dans la région de Ménaka et les zones frontalières autour de Gao, dans le nord-est malien, ainsi que dans le nord de Tillabéri, au Niger. Au Burkina Faso, sa présence se limite principalement aux provinces d’Oudalan et du Séno, dans la zone dite des trois frontières. C’est précisément cet espace, arc Ménaka–Gao–Tillabéri–Liptako-Gourma, qui constitue le principal théâtre de confrontation entre les deux organisations.

Comme le relèvent les analyses récentes portant sur la dynamique des deux groupes, la compétition se joue moins dans des batailles rangées que dans une lutte d’influence quotidienne : qui taxe le marché, qui contrôle le passage, qui peut promettre protection à une communauté. L’intensité des affrontements directs entre les deux groupes a d’ailleurs légèrement diminué en 2024 par rapport à 2023, environ cinquante combattants tués dans ces échanges au 31 juillet 2024 selon ACLED, sans que cela signifie une détente dans la compétition globale.

Le coût humain : civils pris entre deux feux

La rivalité entre JNIM et EIGS ne se traduit pas uniquement par des combats entre combattants. Entre 2022 et 2024, les deux organisations ont conjointement causé au moins 6 000 victimes civiles dans le Sahel central, soit environ 2 000 par an selon les données d’ACLED. Ce chiffre agrège les victimes d’attaques, de représailles et de violences connexes, il ne se limite pas aux seuls civils tués dans des affrontements interdjihadistes au sens strict.

La compétition pour les populations génère une surenchère : chaque groupe cherche à démontrer sa capacité à protéger, ou à punir, les communautés soupçonnées de collaborer avec l’adversaire. Ce mécanisme, bien documenté dans les expériences syrienne et irakienne, produit au Sahel des effets analogues : déplacements forcés, violences collectives, pression sur les notables locaux contraints de choisir un camp.

Les conséquences sur l’éducation sont particulièrement documentées. Au Burkina Faso, 6 149 écoles avaient fermé leurs portes au début de l’année scolaire 2023-2024 en raison des violences, affectant 818 149 élèves selon un rapport de mars 2024. Au Niger, 941 établissements scolaires étaient fermés fin 2023, et 30 % des écoles de la région de Tillabéri ne fonctionnaient plus. Ces chiffres illustrent l’ampleur d’une crise éducative qui se mesure en années d’apprentissage perdues pour une génération entière.

Des axes commerciaux sous haute pression

L’insécurité jihadiste fragilise également les équilibres économiques régionaux, en menaçant les corridors commerciaux dont dépendent structurellement les trois pays enclavés. Le Niger achemine normalement plus de 50 % de ses échanges par le corridor Cotonou–Niamey ; le Burkina Faso dépend du corridor Abidjan–Bobo-Dioulasso pour 30 à 35 % de ses importations. Ces itinéraires traversent des zones d’insécurité croissante, forçant les opérateurs à recourir à des escortes, à allonger les trajets ou à payer des taxes informelles aux groupes armés qui contrôlent les axes.

Les données disponibles ne permettent pas d’attribuer à la seule violence jihadiste une part précise du recul commercial. Les perturbations résultent d’un effet combiné : insécurité armée, fermetures de marchés, sanctions de la CEDEAO contre le Niger après le coup d’État de juillet 2023, et réorientation des corridors. Mais l’insécurité sert de multiplicateur : selon l’OCDE, la violence près des frontières côtières ouest-africaines a entraîné une hausse de 27 % des décès liés aux groupes islamistes militants entre 2023 et 2024, signe que la pression migre vers les zones de transit, menaçant les alternatives aux itinéraires sahéliens déjà bloqués.

Une réponse étatique insuffisante

Les gouvernements de l’Alliance des États du Sahel, Mali, Burkina Faso, Niger, ont opté pour une lecture indifférenciée de la menace. La Charte de l’AES engage ses membres à combattre « le terrorisme sous toutes ses formes », sans distinguer le JNIM de l’EIGS ni définir de doctrine publique sur leur rivalité. Cette neutralité formelle traduit autant une position de principe qu’une réalité opérationnelle : les forces armées des trois pays peinent à tenir des positions durables dans les zones disputées entre les deux groupes.

Les opérations militaires conduites ces deux dernières années, avec l’appui des forces russes du groupe Wagner, rebaptisé Africa Corps, ont parfois modifié les lignes de front sans résoudre les dynamiques sous-jacentes. L’expérience syrienne et irakienne le rappelait déjà : la reconquête territoriale ne garantit pas le contrôle durable si elle n’est pas suivie par la restauration des services publics et d’une gouvernance crédible. Au Sahel, la destruction physique des institutions locales, écoles, marchés, postes de santé, crée précisément le vide dans lequel prospèrent les deux organisations rivales.

Le mécanisme générateur de la crise régionale

Comprendre la rivalité JNIM–EIGS, c’est identifier le moteur principal des perturbations décrites dans l’ensemble de la région. Les fermetures d’écoles, le blocage des axes commerciaux et la défaillance des services publics ne sont pas des épiphénomènes d’une violence mal contenue : ils sont les produits prévisibles d’une compétition entre deux organisations dont la survie dépend de leur capacité à contrôler les populations, les ressources et les territoires.

La compétition ne profite pas automatiquement aux États : elle fragmente les espaces ruraux, aggrave les déplacements et désorganise les économies locales. Aucun des deux groupes ne semble en mesure d’imposer un contrôle régional décisif. Le JNIM dispose d’une implantation plus diffuse et d’une capacité supérieure à exploiter les dynamiques communautaires ; l’EIGS conserve des bastions coercitifs plus solides, notamment à Ménaka. Ce statu quo de basse intensité est le plus défavorable pour les populations civiles : il combine l’insécurité permanente à l’absence de gouvernance alternative.

La question posée aux décideurs et aux analystes n’est donc pas seulement militaire : comment réduire les capacités des deux groupes ? Elle est aussi politique et institutionnelle : comment restaurer suffisamment de présence étatique pour que les populations cessent d’être l’enjeu d’une guerre que personne n’est en mesure de gagner rapidement ?


Sources