Le géant russe de l’aluminium Rusal vient de signer un accord de coopération avec la Ghana Integrated Aluminium Development Corporation (GIADEC) pour développer conjointement l’extraction de bauxite et la production d’alumine dans le pays. L’annonce ranime une ambition que le Ghana poursuit depuis les années 1960 sans jamais l’avoir concrétisée. Reste à savoir si ce partenariat brisera enfin la malédiction des projets annoncés mais jamais livrés.
Un accord aux ambitions industrielles affichées
L’accord, annoncé fin octobre 2026, prévoit la création de deux coentreprises : l’une consacrée à l’exploitation minière avec une capacité envisagée de cinq millions de tonnes de bauxite par an, l’autre dédiée à la production d’alumine à hauteur de 1,2 million de tonnes annuelles. Selon les déclarations de GIADEC, le directeur général Reindorf Twumasi Ankrah a présenté ce partenariat comme un levier devant attirer des investissements, créer des milliers d’emplois et améliorer les infrastructures ferroviaires et portuaires du pays.
La matière première ne manque pas. Le Ghana disposerait d’environ 900 millions de tonnes de potentiel en bauxite, réparties entre les gisements d’Awaso, Kyebi et Nyinahin, ce dernier concentrant à lui seul environ 700 millions de tonnes selon les estimations de la GIADEC. La production nationale atteignait 1,7 à 1,8 million de tonnes en 2024, un niveau certes en hausse mais encore loin de la capacité envisagée par le projet Rusal. La ressource est là. Ce qui fait défaut depuis des décennies, c’est la capacité à la transformer sur place.
Un bilan historique accablant
Le Ghana tente depuis plus de soixante ans de franchir le cap de la transformation locale. L’histoire de ces tentatives avortées est longue et instructive.
Dans les années 1960, le projet de barrage d’Akosombo, associé à la création de la Volta Aluminium Company (VALCO) avec les groupes américains Kaiser Aluminum et Reynolds Metals, devait structurer une filière nationale. La fonderie de Tema a bien vu le jour, mais elle fonctionnait à base d’alumine importée : la bauxite d’Awaso n’a jamais été raffinée localement. Le Ghana avait construit le dernier maillon de la chaîne en sautant les deux premiers.
En 2018, un accord avec le groupe chinois Sinohydro, évalué à deux milliards de dollars, devait financer des infrastructures en échange de la valorisation de la bauxite. La raffinerie attendue n’a jamais été construite. Deux ans plus tard, un protocole d’accord avec Bosai Minerals prévoyait de porter la production d’Awaso à cinq millions de tonnes et d’y adjoindre une raffinerie d’une capacité de 1,6 million de tonnes d’alumine par an. Bosai s’est retiré du Ghana, emportant le projet avec lui. Plus récemment, un accord d’1,2 milliard de dollars conclu avec Rocksure International pour le gisement de Nyinahin a été annulé en 2025, le titre minier n’ayant jamais été ratifié par le Parlement, en violation des exigences constitutionnelles.
Chaque fois, les mêmes obstacles reviennent : coûts de financement prohibitifs, absence d’énergie compétitive et fiable, infrastructures ferroviaires et portuaires insuffisantes, incertitudes juridiques sur les concessions.
Rusal sous pression : un partenaire stratégique mais fragilisé
L’arrivée de Rusal n’est pas le fruit d’un simple opportunisme commercial. Elle s’inscrit dans une recomposition forcée des approvisionnements du groupe russe depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022. L’Australie a interdit l’exportation de bauxite et d’alumine vers la Russie dès mars 2022, privant Rusal d’une source qui couvrait environ 20 % de ses besoins en alumine. La raffinerie de Mykolaïv, en Ukraine, qui représentait un cinquième de la production d’alumine du groupe, a cessé ses activités le même mois. Résultat : les coûts de production de Rusal ont bondi de 33 % au premier semestre 2022, à 2 028 dollars par tonne.
Pour un groupe dont les installations russes ne couvraient déjà, en 2021, qu’environ 37 % de ses besoins en alumine, l’urgence de sécuriser de nouveaux gisements africains est structurelle. Le Ghana représente donc pour Rusal une opportunité de diversification géographique, dans un contexte où ses alternatives occidentales se ferment. Cet état de nécessité peut jouer en faveur du Ghana dans la négociation, mais il peut aussi conduire Rusal à privilégier l’accès rapide à la matière première brute sur la transformation locale, dont la rentabilité est, précisément, plus longue à obtenir.
L’expérience guinéenne : une référence à manier avec précaution
Pour évaluer ce que Rusal peut concrètement apporter, l’expérience guinéenne constitue un cas d’école. Le groupe exploite en Guinée le complexe de Friguia, qui intègre une mine de bauxite, une raffinerie d’alumine et un réseau ferroviaire de 160 kilomètres. En 2022, la raffinerie aurait produit 336 100 tonnes d’alumine, soit un peu plus de la moitié de la capacité théorique annoncée de 600 000 tonnes. Un résultat réel, mais bien en deçà des ambitions affichées.
Concernant le gisement de Dian-Dian, les plans prévoyaient une montée en puissance vers six millions de tonnes de bauxite par an et une raffinerie d’alumine de 1,2 à 2,4 millions de tonnes. Entre 2015 et 2024, ces objectifs n’ont pas été atteints selon les informations disponibles. La Guinée reste fortement dépendante de la rente bauxitique : la bauxite représentait 55,5 % des recettes budgétaires du pays en 2021. Rusal a stabilisé et partiellement industrialisé la filière guinéenne, sans opérer la rupture annoncée vers une transformation à grande échelle. C’est le précédent que Accra devrait avoir en tête.
L’obstacle énergétique, angle mort du débat
Un facteur rarement mis en avant dans les annonces officielles mérite une attention particulière : la question de l’énergie. Le Ghana disposait en 2024 d’environ 5 749 MW de capacité électrique installée, pour une production totale d’environ 25,55 TWh. Une raffinerie d’alumine d’un million de tonnes par an consomme entre 150 et 250 GWh électriques annuels, une charge techniquement absorbable. Mais un complexe industriel intégré incluant la fusion d’aluminium primaire nécessiterait environ 500 MW de puissance continue, soit l’équivalent de 17 % de la production électrique nationale de 2024. À ce niveau, le projet ne peut être envisagé sans un développement énergétique parallèle substantiel, dont ni le calendrier ni le financement ne sont précisés dans les termes de l’accord.
Cette contrainte est bien identifiée dans la littérature académique. Des chercheurs comme Johannes Knierzinger, auteur de Bauxite Mining in Africa: Transnational Corporate Governance and Development, ou Yves Jégourel, économiste spécialiste des matières premières africaines, soulignent que la transformation locale de la bauxite exige une convergence de conditions rarement réunies simultanément : électricité fiable et compétitive, infrastructures de transport, politique industrielle cohérente, capacité de négociation de l’État et gouvernance juridique des concessions. L’accord avec Rusal ne répond, à ce stade, à aucune de ces conditions de manière documentée.
Le piège de l’extraction déguisée en intégration
L’enjeu central n’est pas seulement de savoir si une raffinerie sera construite, mais à quelles conditions. Dans le cas du Cameroun, le groupe Alucam dispose depuis des décennies d’une fonderie d’aluminium à Edéa, mais celle-ci tourne à base d’alumine importée : la bauxite nationale reste non transformée localement. Le pays capte la valeur de l’électrolyse, pas celle du raffinage. En 2024, Alucam a enregistré une perte nette de 23,7 milliards de francs CFA. Ce modèle partiel, présenté à l’époque comme une première étape vers l’intégration, n’a jamais abouti à la chaîne complète promise.
Le Ghana risque de reproduire ce schéma si l’accord avec Rusal débouche sur une augmentation de l’extraction de bauxite brute, avec une raffinerie qui reste à l’état de promesse. La structure des coentreprises annoncées, une pour la mine, une pour la raffinerie, ne garantit pas que les deux volets avancent de manière synchrone. L’expérience guinéenne comme l’expérience camerounaise montrent que les opérateurs industriels ont tendance à sécuriser d’abord l’accès au minerai, et à repousser les investissements de transformation lorsque les conditions économiques ne s’y prêtent pas.
Une vigie parlementaire comme condition minimale
L’annulation du projet Rocksure pour défaut de ratification parlementaire n’est pas un simple accident procédural : c’est le signe que le cadre juridique ghanéen des concessions minières comporte des exigences constitutionnelles non négociables. Tout accord avec Rusal devra donc franchir cette étape, et l’histoire récente montre que cette condition n’est pas acquise d’avance. La ratification parlementaire pourrait aussi devenir un levier pour le gouvernement ghanéen : imposer des engagements contraignants en matière de transformation locale, de contenu local et de transfert de technologie avant d’accorder les titres miniers.
L’intérêt stratégique de Rusal pour la bauxite africaine est réel et documenté. La volonté politique ghanéenne d’industrialiser la filière l’est aussi, depuis soixante ans. Ce qui manque, et ce que l’accord actuel ne semble pas encore garantir, c’est la mécanique concrète qui permettrait à ces deux réalités de se transformer en industrie opérationnelle. La question n’est pas de savoir si le Ghana et Rusal signent, mais ce qu’ils construisent, et avec quelles garanties.
Sources
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Rusal et GIADEC annoncent un accord sur la bauxite et l’alumine au Ghana : Rusal, communiqué officiel, octobre 2026
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Ghana cancels 1.2 billion dollar bauxite deal, eyes global partnership : Mining.com, 2025
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Australian alumina ban will squeeze Rusal aluminium : Reuters, mars 2022
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Ghana’s new integrated aluminium industry requires 500 MW of power supply : Al Circle, 2023
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Ghana’s decades-old ambition to build an integrated aluminium industry : The Conversation, 2024
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Rusal’s Friguia Bauxite and Alumina Complex : Rusal, fiche institutionnelle
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Bauxite Mining in Africa: Transnational Corporate Governance and Development : Johannes Knierzinger, Palgrave Macmillan
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Filling the Missing Middle: Ghana Alumina Refining Prospects : Natural Resource Governance Institute, 2026
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Alucam – présentation institutionnelle : OSIDIMBEA Cameroun