Banque mondiale et réformes institutionnelles en Afrique francophone : le PAGDS ivoirien, un modèle sous examen

La rédaction

juillet 7, 2026

Le 29 juin 2026, le Conseil d’administration de la Banque mondiale a approuvé une nouvelle phase du Projet d’amélioration de la gouvernance pour la délivrance des services de base aux citoyens (PAGDS) en Côte d’Ivoire. Cette décision intervient au terme d’une première phase de six ans qui a mobilisé 195 millions de dollars et affiché des taux de décaissement quasi intégraux une performance rare dans le contexte des programmes d’aide multilatérale en Afrique subsaharienne. Elle relance aussi des questions structurelles sur la durabilité des réformes institutionnelles au-delà du cycle de financement.

Un bilan financier et opérationnel atypique

La première phase du PAGDS a été financée à hauteur de 85 millions de dollars initialement, puis complétée par 110 millions de dollars supplémentaires approuvés en 2022, pour un total de 195 millions de dollars. Les taux de décaissement ont atteint respectivement 99 % et 100 % sur ces deux enveloppes un résultat que le ministre ivoirien de l’Économie, des Finances et du Budget, Adama Coulibaly, a attribué à « la qualité des résultats enregistrés et la performance réalisée dans la mise en œuvre du projet ».

Ces chiffres méritent d’être situés dans leur contexte régional. Selon les données disponibles pour plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, les taux de décaissement des projets financés par la Banque mondiale se situent généralement entre 20 et 30 % sur la période récente : le Burundi affiche environ 22 % pour ses projets BM en cours, la RDC n’a pas atteint 25 % sur les cinq dernières années, et le Togo, avec 37 % en 2020, était déjà décrit comme « bien au-dessus du taux moyen ». À l’échelle du Groupe Banque mondiale, le taux de décaissement agrégé pour l’exercice 2025 s’établit à 36,2 %. Les 99-100 % du PAGDS constituent donc une exception notable, quel que soit le référentiel retenu.

L’instrument utilisé le Program-for-Results (PforR), qui conditionne les décaissements aux résultats effectivement vérifiés explique en partie cette performance. Le PAGDS est d’ailleurs présenté comme le premier projet PforR de la Côte d’Ivoire, ce qui confère à son bilan une valeur de précédent pour d’autres pays de la sous-région.

Vingt-trois outils, trois secteurs, des résultats mesurables

Sur le plan opérationnel, la première phase a déployé 23 outils et plateformes électroniques couvrant la budgétisation, les marchés publics, la mobilisation des recettes intérieures et les services dans les secteurs de l’éducation, de la santé et des infrastructures routières.

Les résultats chiffrés sont probants dans plusieurs domaines. Dans l’enseignement primaire, plus de 97 % des élèves ont reçu leurs manuels scolaires à temps, contre 61 % avant le programme une progression de 36 points qui traduit une réorganisation effective de la chaîne logistique. La plateforme DOBCONNECT a permis l’inscription en ligne de plus de 142 000 élèves admis en sixième, représentant plus de 90 % des admis, avec un recul des plaintes de 13 % à 7 %. Dans le secteur de la santé, un système d’information hospitalier a été déployé dans 325 centres de santé, centralisant données cliniques, administratives et financières.

Ces indicateurs illustrent un registre d’intervention concret : moins de réforme de façade que de modernisation opérationnelle de la chaîne de prestation. Ils ne disent cependant rien et c’est une limite documentaire réelle sur la qualité effective des services rendus, les effets d’équité entre zones urbaines et rurales, ni sur la robustesse des systèmes une fois le financement extérieur retiré.

La nouvelle phase : continuité assumée, contenu non encore détaillé

La décision du 29 juin 2026 approuve une nouvelle phase du PAGDS, présentée par les autorités ivoiriennes et la Banque mondiale comme une « poursuite et un approfondissement » des réformes engagées. Elle s’inscrit dans les ambitions du Plan national de développement 2026-2030, qui vise à faire de la Côte d’Ivoire un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure à l’horizon 2030.

À ce stade, ni le montant alloué à cette nouvelle phase, ni la structuration précise de ses composantes indicateurs PforR, enveloppes sectorielles, calendrier de décaissement n’ont été rendus publics. Les communications officielles du gouvernement ivoirien et les articles de presse spécialisée confirment l’approbation, sans en détailler la matrice d’objectifs opérationnels. Le document de projet (PforR) de la Banque mondiale n’avait pas encore été publié à la date de rédaction de cet article.

Cette opacité initiale est courante dans le calendrier de publication de la Banque mondiale, mais elle limite provisoirement toute analyse de fond sur les ambitions de la nouvelle phase.

Le défi de la durabilité : au-delà du bilan flatteur

La vraie question que pose le renouvellement du PAGDS est moins celle de ses résultats passés documentés et globalement positifs que celle de la pérennité des réformes engagées. Les exemples régionaux en Afrique francophone sont instructifs à cet égard.

Au Bénin, la dématérialisation de plus de 1 000 services publics s’est accompagnée de la création d’une agence nationale du numérique qui structure la gouvernance numérique de façon institutionnelle, au-delà des cycles de financement. À Madagascar, le Programme national d’e-gouvernance (PNEG) a intégré l’administration numérique dans un cadre juridique formel dès 2005, favorisant une continuité indépendante des projets individuels. En Côte d’Ivoire, la Stratégie nationale 2021-2025 de développement numérique constitue un signal d’ancrage politique cohérent.

Mais l’ancrage institutionnel ne suffit pas. Les travaux académiques disponibles sur la digitalisation des services publics en Afrique convergent sur un point : l’effet positif sur l’efficacité gouvernementale est plus fort dans les pays disposant déjà de capacités administratives et d’infrastructures solides. Or, en Côte d’Ivoire, seuls environ 41 % des individus utilisent effectivement Internet selon les données 2023-2024, et la couverture 4G n’est complète que dans 19,35 % des régions avec des zones blanches pouvant représenter jusqu’à 33 % du territoire régional dans certaines zones rurales. L’enjeu de l’accès numérique dans les zones périphériques reste donc un facteur limitant pour toute ambition de délivrance universelle de services digitalisés.

Par ailleurs, dans le contexte UEMOA, la Commission a fixé une liste de 20 services publics que les États membres doivent digitaliser dans un délai de 12 à 18 mois. Cette directive commune crée un cadre d’obligation régionale qui peut renforcer la durabilité des initiatives nationales à condition que les États membres investissent aussi dans les compétences humaines et les infrastructures nécessaires.

Ce que révèle la validation de la Banque mondiale

L’approbation d’une nouvelle phase est, dans le langage institutionnel de la Banque mondiale, le signal le plus explicite d’une évaluation positive de la phase précédente. Aucun rapport d’achèvement formalisé (Implementation Completion and Results Report) n’est accessible publiquement pour la première phase du PAGDS ce qui interdit toute lecture de la notation attribuée par les équipes internes ou par l’Independent Evaluation Group. Mais la décision de financement elle-même constitue un jugement implicite sur la qualité de la mise en œuvre.

La Côte d’Ivoire bénéficie ainsi d’une continuité d’appui sur l’un des axes les plus difficiles à financer dans les budgets de l’aide : la réforme administrative interne, invisible électoralement, mais déterminante pour la qualité de l’État. Dans un portefeuille ivoirien de la Banque mondiale où la gouvernance représente déjà près de 29 % des engagements, le PAGDS incarne une stratégie de long terme assumée.

Le vrai test de la nouvelle phase sera toutefois moins dans ses taux de décaissement déjà exemplaires lors de la phase précédente que dans sa capacité à ancrer des pratiques administratives durables, à étendre les bénéfices aux zones rurales insuffisamment connectées, et à produire des réformes qui survivent à la fin du financement extérieur. C’est précisément ce défi de l’après-bailleur qui demeure le point aveugle de la littérature d’évaluation sur les programmes de gouvernance numérique en Afrique francophone.

Sources