Chine-Niger : le pari pétrolier de Tiani face au défi de la rente nationale

La rédaction

juillet 10, 2026

Trois ans après le coup d’État de juillet 2023, la junte nigérienne amorce une désescalade avec CNPC, son principal partenaire énergétique et premier investisseur privé du pays. Derrière ce rapprochement tactique se pose une question de fond : Niamey saura-t-elle transformer ses hydrocarbures en recettes publiques durables, là où d’autres régimes de transition ont échoué ou tergiversé ?

L’impasse du bras de fer avec Pékin

Le général Abdourahamane Tiani avait hérité, avec le pouvoir, d’une relation conflictuelle avec la China National Petroleum Corporation. Depuis la destitution du président Mohamed Bazoum, la junte et CNPC s’étaient engagées dans un bras de fer qui ne pouvait que nuire aux deux parties mais surtout au Niger. CNPC n’est pas un opérateur parmi d’autres : elle opère l’intégralité des infrastructures pétrolières nigériennes, depuis les puits du champ d’Agadem jusqu’à l’oléoduc de près de deux mille kilomètres reliant ce bassin enclavé au port béninois de Sèmè-Kpodji. Sans elle, pas d’exportation ; sans exportation, pas de recettes pétrolières.

Les chiffres donnent la mesure de l’enjeu. En 2024, le Niger a produit 20,3 millions de barils, quasi exclusivement issus du bloc d’Agadem. La capacité d’exportation via l’oléoduc est calibrée pour 90 000 barils par jour, soit un potentiel annuel de l’ordre de 32 à 33 millions de barils en régime stabilisé. C’est sur cette manne que repose l’essentiel de l’ambition budgétaire de Niamey.

Or, cette infrastructure a été paralysée une bonne partie de l’année 2024. En mai, le président béninois Patrice Talon avait ordonné le blocage de l’embarquement du brut nigérien à Sèmè-Kpodji, invoquant le refus de Niamey de rouvrir sa frontière. Niamey avait répliqué en fermant les vannes du pipeline début juin, après l’expulsion de ses inspecteurs et l’arrestation de cinq ressortissants nigériens sur la plateforme. Selon Le Monde, ce bras de fer a représenté « un manque à gagner colossal » pour Niamey. Ce n’est qu’à l’été 2024 qu’une amorce de dégel s’est dessinée entre les deux capitales.

Un ministère du Pétrole fragilisé, une junte divisée

La gestion interne du dossier pétrolier ajoute une couche de complexité. Le ministre du Pétrole, Hamadou Tini, est décrit comme marginalisé depuis son entrée en fonction début 2026, victime des rivalités entre généraux au sein même du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie. Cette situation n’est pas sans précédent dans les régimes de transition : lorsque le secteur extractif est à la fois source de financement et enjeu de positionnement entre factions militaires, la cohérence de la politique sectorielle en pâtit directement.

La junte semble avoir pris conscience de cette impasse. La désescalade avec CNPC relève moins d’un choix stratégique assumé que d’une reconnaissance pragmatique : sans opérateur, sans oléoduc fonctionnel, sans acheteur de brut, la rhétorique souverainiste sur les ressources naturelles reste lettre morte. CNPC, de son côté, a montré dans d’autres contextes africains sa capacité à maintenir ses positions dans les États fragiles, tout en conditionnant ses investissements à des garanties explicites. Ainsi, au Soudan du Sud, la compagnie avait subordonné toute hausse de production à des assurances sur la prolongation de ses licences et la protection de son personnel logique que Niamey ne peut ignorer.

La pression budgétaire comme accélérateur

Ce contexte énergétique s’inscrit dans une situation des finances publiques sous tension. Avec un budget 2025 initialement fixé à 3 033 milliards de francs CFA avant d’être révisé à la baisse à 2 749,55 milliards, Niamey cherche à diversifier ses sources de financement après les sanctions qui ont suivi le coup d’État et l’isolement partiel du pays.

Signe de cet activisme financier : le Niger a émis fin 2024 un emprunt obligataire de 200 milliards de francs CFA sur le marché de l’UEMOA, dont 160 milliards répartis en deux tranches 120 milliards sur cinq ans à 6,60 % et 80 milliards sur sept ans à 6,90 %, selon les conditions détaillées publiées par Sika Finance. Cette opération, qui visait en partie à reprofiler des arriérés intérieurs, illustre la capacité de Niamey à maintenir un accès au marché régional malgré sa sortie de la CEDEAO mais à des conditions qui restent coûteuses.

Les projections macroéconomiques offrent quant à elles une perspective plus favorable. Le FMI anticipe une croissance du PIB réel de 6,9 % en 2025, la Banque mondiale tablant sur 6,5 %, portée essentiellement par la montée en puissance des exportations pétrolières. Mais les deux institutions maintiennent leur qualification du risque de surendettement comme « élevé », et signalent des risques de refinancement accrus sur les marchés obligataires régionaux. La croissance projetée est donc réelle, mais fragile et étroitement dépendante d’une chaîne pétrolière qui, on l’a vu, peut se gripper à tout moment.

La leçon mal tirée des voisins sahéliens

Le moment est propice à une comparaison avec les partenaires de l’Alliance des États du Sahel. Au Mali, la junte a obtenu des résultats tangibles en renégociant ses contrats miniers : selon le rapport final de la commission de renégociation, les efforts de recouvrement ont mobilisé 761 milliards de francs CFA, et l’assujettissement des sociétés au nouveau code minier de 2023 génère un surcroît estimé à 585,7 milliards de francs CFA par an. Barrick Gold a versé 50 milliards de francs CFA d’amendes ; la part de l’État dans les mines de lithium a été portée à 35 %. Le Burkina Faso s’est engagé sur une trajectoire similaire, avec un nouveau code minier adopté en 2024 prévoyant une participation gratuite de l’État de 15 % et la possibilité de renégocier les conventions en cours.

Ces précédents sont-ils transposables au secteur pétrolier nigérien ? Partiellement, et avec des nuances importantes. D’abord, le Mali et le Burkina disposent d’un tissu d’opérateurs diversifié, ce qui renforce leur pouvoir de négociation : ils peuvent menacer de retirer une licence à un opérateur sans paralyser l’ensemble du secteur. Niger, lui, fait face à un monopole de fait : CNPC est l’unique opérateur de toute la chaîne pétrolière, de l’extraction à l’export. Un bras de fer trop frontal ne produit pas des recettes supplémentaires pour l’État il produit zéro baril exporté, comme l’a démontré la crise de 2024 avec le Bénin.

Ensuite, la renégociation minière au Mali a bénéficié d’un levier juridique clair le nouveau code minier et d’un processus structuré. Niamey n’a pas encore défini publiquement les termes d’une éventuelle révision des contrats avec CNPC, ni les mécanismes de contrôle de la rente pétrolière destinés à garantir la transparence des flux vers le Trésor public.

Transformer la rente en recettes : le vrai enjeu

La désescalade avec CNPC est donc une condition nécessaire mais très loin d’être suffisante. La véritable question pour la junte et pour ses partenaires potentiels, bailleurs ou investisseurs est celle de la gouvernance de la rente pétrolière. Quelle part des recettes d’exportation se retrouve effectivement dans le budget de l’État ? Quels mécanismes de contrôle sont en place pour éviter que les recettes ne soient captées en dehors des circuits officiels ? Le maintien par Tiani d’un canal discret avec le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans pour desserrer la pression djihadiste autour de Niamey témoigne d’une réalité sécuritaire qui absorbe des ressources considérables et réduit d’autant la marge budgétaire disponible pour le développement.

La trajectoire pétrolière du Niger pourrait, dans le meilleur des scénarios, ressembler à celle que la Banque mondiale esquisse : une production passant à 28 millions de barils en 2025, un déficit budgétaire contenu à 3,2 % du PIB, une inflexion du taux d’extrême pauvreté. Mais ce scénario suppose une stabilisation durable de la relation avec CNPC, une résolution de la crise de transit avec le Bénin, et surtout des institutions capables de transformer le pétrole en recettes publiques traçables.

C’est précisément là que la comparaison avec d’autres juntes africaines cesse d’être rassurante : dans plusieurs cas documentés, la rhétorique souverainiste sur les ressources s’est davantage traduite par un repositionnement des rentes au profit des cercles militaires que par une augmentation mesurable des recettes publiques. Le Niger de Tiani saura-t-il démontrer que le renforcement du partenariat avec Pékin sur les hydrocarbures peut, cette fois, produire des dividendes pour l’ensemble de l’économie nationale ou ne sera-t-il qu’un épisode de plus dans la longue histoire des États pétroliers dont la rente échappe à la collectivité ?


Sources