La révocation d’Ousmane Sonko le 22 mai 2026 par le président Bassirou Diomaye Faye n’est pas seulement le dénouement d’une rivalité personnelle. Elle cristallise un désaccord profond sur la manière de gouverner l’économie sénégalaise face à une crise budgétaire d’une ampleur inédite. Au cœur du divorce : une dette cachée colossale et la question de savoir comment y répondre.
Un héritage budgétaire explosif
Quand le tandem Faye-Sonko arrive au pouvoir au printemps 2024, il hérite d’une bombe à retardement. Les audits conduits par la Cour des comptes et l’Inspection générale des finances révèlent que le déficit budgétaire de 2023, officiellement annoncé à 4,9 % du PIB, atteignait en réalité 12,3 % du PIB, soit près de 2 300 milliards de francs CFA. Sur l’ensemble de la période 2019-2023, la moyenne réelle s’établissait à 10,4 % du PIB, contre 5,5 % annoncé un écart de près de 7,4 points. Le FMI a, de son côté, confirmé l’existence d’engagements non déclarés d’environ 7 milliards de dollars sur cette même période, tandis qu’un audit du cabinet Forvis Mazars évoquait une réévaluation encore plus large, portant la dette totale à 132 % du PIB fin 2024.
L’écart avec les critères de convergence de l’UEMOA qui fixent le déficit à 3 % du PIB dépasse donc les 9 points. Si l’Union ne prévoit pas de sanctions automatiques, les conséquences sont néanmoins immédiates : dégradation de la note souveraine par Moody’s à B3 en février 2025, suspension du programme du FMI, retour à la norme communautaire repoussé à 2027.
Deux lectures, une seule réalité
C’est dans ce contexte que Jeune Afrique a consacré le premier épisode de son émission de débat « Sans Filtre », publiée le 10 juillet 2025, à la fracture au sommet de l’État sénégalais. L’émission met en scène l’opposition entre deux grilles de lecture : d’un côté, la soumission aux injonctions du FMI ; de l’autre, le réalisme budgétaire au service des intérêts supérieurs du pays.
Cette tension n’est pas rhétorique. Elle traduit une divergence stratégique réelle entre les deux dirigeants. Bassirou Diomaye Faye, en choisissant de coopérer avec le FMI et d’assainir les finances publiques, s’est inscrit dans une logique de crédibilité institutionnelle : rétablir la confiance des marchés, contenir la dégradation de la notation souveraine, et négocier un nouveau cadre de coopération économique sur des bases transparentes. Cette démarche implique des contreparties douloureuses réduction du déficit, maîtrise de la dette, rationalisation des exonérations fiscales estimées à 7-8 % du PIB, voire suppression progressive des subventions aux carburants.
Ousmane Sonko défendait une approche différente. Dans sa Déclaration de politique générale du 27 décembre 2024, il avait fixé le cap : « réaliser un Sénégal souverain en matière économique, énergétique, alimentaire, pharmaceutique, scientifique, technologique et sécuritaire ». Son Plan de redressement économique visait à financer environ 90 % du programme par des ressources internes, pour éviter toute hausse de l’endettement extérieur et réduire la dépendance aux conditionnalités des bailleurs multilatéraux. Lors du colloque du centenaire de Frantz Fanon, il avait résumé sa philosophie en une formule : « Aucune dignité n’est possible sans souveraineté économique. Et aucune souveraineté économique n’est possible sans souveraineté monétaire. »
Un schéma déjà vu ailleurs en Afrique
La configuration n’est pas inédite. En Zambie, la révélation d’une dette largement sous-estimée avait contribué à la chute du régime Lungu en 2021 et conditionné tout le rapport du successeur Hichilema avec le FMI jusqu’à l’obtention d’un programme de 1,3 milliard de dollars sous stricte conditionnalité. La dette cachée zambienne vis-à-vis de la Chine est devenue un cas d’école sur la façon dont l’opacité budgétaire alimente à la fois les crises politiques internes et la dépendance aux institutions financières internationales. Au Mozambique, la révélation de dettes secrètes contractées sans autorisation parlementaire avait conduit à des arrestations de hauts responsables et à une recomposition brutale de l’exécutif, tandis que le FMI suspendait son aide budgétaire.
Dans ces deux cas comme au Sénégal, la dette cachée ne déstabilise pas seulement les comptes publics : elle devient le révélateur de fractures préexistantes au sein de l’exécutif sur la ligne à tenir face aux créanciers extérieurs.
La question qui demeure ouverte
La révocation de Sonko tranche la question du leadership, mais pas celle de la stratégie. Faye devra désormais démontrer que la voie de l’orthodoxie budgétaire assainissement des comptes, transparence renforcée, alignement sur les exigences du FMI peut produire des résultats tangibles pour une population qui attendait une rupture avec le modèle économique antérieur. Son ex-Premier ministre, lui, reste persuadé que la souveraineté ne se négocie pas avec les bailleurs.
Entre réalisme financier et ambition transformatrice, le Sénégal post-alternance n’a pas encore tranché. La question posée par la crise de gouvernance de 2024-2026 est en réalité plus large : peut-on mener simultanément un assainissement budgétaire conforme aux normes UEMOA et une transformation structurelle qui redonnerait à l’État les marges de manœuvre que la dette cachée a englouties ?
Sources
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Rupture Diomaye-Sonko, dette cachée et FMI : le débat « Sans Filtre » — Jeune Afrique, juillet 2025
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La dette cachée du Sénégal et les zones d’ombre du FMI — Afrique XXI
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Au Sénégal, le gouvernement doit faire face à des comptes publics qui virent au rouge — Le Monde, février 2025
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Ce qu’exige le FMI du Sénégal pour débloquer un nouveau programme d’aide — Jeune Afrique
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Sénégal : la fin du tandem Sonko-Diomaye, lecture constitutionnelle — Juspoliticum, juin 2026
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Situation économique et financière du Sénégal — Direction générale du Trésor français
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En Zambie, la dette cachée vis-à-vis de la Chine — Le Monde, septembre 2021
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Résumé de la Déclaration de politique générale du Premier ministre Ousmane Sonko — Primature du Sénégal, décembre 2024