L’est de la République démocratique du Congo fait face à une conjonction de crises qui dépasse les capacités de réponse des acteurs humanitaires et des institutions nationales. Épidémie d’Ebola, insécurité alimentaire record et instabilité armée chronique se renforcent mutuellement, formant un nœud de vulnérabilités que ni la communauté internationale ni Kinshasa ne parviennent à dénouer.
Un terrain miné par des décennies d’instabilité
Pour comprendre la double crise sanitaire et alimentaire qui frappe aujourd’hui les provinces orientales, il faut d’abord saisir la structure profonde du conflit qui les sous-tend. Selon Human Rights Watch, plus d’une centaine de groupes armés sont actifs dans l’est du pays, concentrés en Ituri, Nord-Kivu et Sud-Kivu. Le M23, soutenu de facto par le Rwanda et allié à l’Alliance fleuve Congo (AFC), en constitue la force la plus structurante : il a pris Goma en janvier 2025, puis Bukavu en février 2025, redessinant le contrôle territorial de ces deux provinces clés. À ces forces s’ajoutent les ADF d’origine ougandaise actifs en Ituri, les milices CODECO, les groupes Twirwaneho et Gumino sur les hauts-plateaux du Sud-Kivu, ainsi qu’une nébuleuse de coalitions Wazalendo utilisées comme supplétifs par les Forces armées de la RDC.
Cette fragmentation armée n’est pas un arrière-plan neutre. Elle conditionne directement la capacité à répondre aux épidémies et à l’insécurité alimentaire.
L’épidémie d’Ebola dans un environnement hostile
La résurgence d’Ebola dans l’est de la RDC n’est pas un phénomène nouveau, mais sa récurrence dans des zones de conflit actif en fait une menace structurellement différente d’une épidémie classique. Oxfam France fait état de plus d’une centaine de morts et de quelque 500 cas suspects, principalement concentrés en Ituri et au Nord-Kivu. Des flambées limitées ont également touché d’autres zones de santé, dont une épidémie à Bulape, dans le Kasaï, déclarée terminée en décembre 2025 après quatre mois de riposte.
Le précédent de l’épidémie de 2018-2020 en Ituri et au Nord-Kivu éclaire les mécanismes en jeu. MSF avait alors documenté comment l’insécurité empêchait les équipes de mener les activités de prévention et de traçage des contacts dans certains foyers isolés autour de Butembo, tandis que la résistance communautaire, exacerbée par le contexte de violences armées, ralentissait l’acceptation des mesures de santé publique. L’OMS relevait de son côté que la forte mobilité des populations déplacées par les combats compliquait la surveillance épidémiologique et augmentait le risque de dispersion du virus. Aujourd’hui, les conditions n’ont pas fondamentalement changé.
En 2024, l’OMS a alerté sur une situation sanitaire catastrophique dans l’est du pays, documentant des obstacles précis à l’acheminement de l’aide : présence militaire autour des sites de déplacés internes et des établissements de santé, barrages routiers, obstacles bureaucratiques. L’organisation avait vérifié sept attaques contre des structures de santé depuis le début de l’année, causant trois morts et sept blessés — une progression alarmante après les vingt et une attaques enregistrées sur l’ensemble de l’année 2023.
Une insécurité alimentaire au niveau le plus élevé jamais enregistré
La superposition de la crise sanitaire sur une situation alimentaire déjà catastrophique constitue le cœur du problème. Selon les résultats du Cadre IPC de mars 2025, repris par le Programme alimentaire mondial, 28 millions de personnes sont en insécurité alimentaire aiguë en RDC, dont 10,3 millions dans les seules provinces orientales — Ituri, Nord-Kivu, Sud-Kivu, Tanganyika. Parmi elles, 2,3 millions se trouvent en situation d’urgence alimentaire, c’est-à-dire en phase 4 IPC. Ces chiffres représentent, selon le PAM, le niveau le plus élevé jamais enregistré dans le pays.
La trajectoire est préoccupante. Fin 2024, environ 6,2 millions de personnes se trouvaient en situation de crise ou d’urgence dans les provinces orientales, contre 5,4 millions à la mi-2024. La détérioration est directement corrélée aux déplacements massifs provoqués par les combats — notamment l’offensive du M23 —, à la destruction de camps de déplacés, et à la flambée des prix des denrées alimentaires au Nord-Kivu et au Tanganyika.
L’articulation entre épidémie et faim est un amplificateur de vulnérabilité bien documenté : les populations sous-alimentées présentent une immunité affaiblie, ce qui aggrave la létalité du virus Ebola ; inversement, les mesures de quarantaine et d’isolement imposées par la riposte sanitaire perturbent les activités agricoles et les réseaux d’approvisionnement locaux, aggravant l’insécurité alimentaire.
Des capacités de réponse structurellement insuffisantes
Face à cette accumulation de crises, les ressources mobilisées restent dramatiquement en deçà des besoins. Selon OCHA, le Plan de réponse humanitaire 2024 pour la RDC n’était financé qu’à hauteur de 17 %, impliquant un déficit de financement de 83 %. Ce chiffre résume, à lui seul, le décalage dénoncé par les Nations unies entre l’ampleur de la crise et les capacités d’intervention déployées.
Le HCR confirme cette contrainte structurelle : son plan d’aide, doté de 311 millions de dollars, n’avait été financé qu’à 44 % en 2024, et seulement 10 % des fonds requis étaient disponibles fin janvier 2025. Les arbitrages deviennent alors impitoyables — priorisation des populations les plus vulnérables, réduction des zones d’intervention, acceptation implicite de laisser certains foyers sans couverture.
La réponse gouvernementale congolaise, quant à elle, s’est articulée autour d’un renforcement de la surveillance épidémiologique et d’une coordination avec l’OMS et le PAM, notamment pour des actions d’aide alimentaire d’urgence ciblant les cas confirmés et leurs familles. Ces efforts réels ne compensent pas l’absence d’un plan intégré qui traiterait simultanément les dimensions sanitaires, alimentaires et sécuritaires de la crise.
Une architecture de crises connue, des leçons non tirées
Le parallèle avec d’autres contextes africains de crises superposées est instructif. Au Soudan du Sud, confronté depuis des années à une simultanéité d’épidémies de choléra, d’insécurité alimentaire extrême et de conflit armé, la réponse humanitaire s’est structurée autour d’une approche intégrée — nutrition, santé, aide alimentaire, eau et assainissement — portée principalement par les agences onusiennes et les ONG, avec des opérations aériennes et fluviales pour atteindre les zones inaccessibles par voie terrestre. Les limites sont néanmoins les mêmes : sous-financement chronique, accès entravé dans les zones de combat, dépendance totale à l’aide extérieure en l’absence de capacités nationales.
L’est de la RDC reproduit ce schéma, avec une complexité supplémentaire tenant à la multiplicité des acteurs armés et à l’enchevêtrement des allégeances régionales. La FIDH décrit les civils de l’est congolais comme « otages de guerres éternelles » — une formule qui capture moins une fatalité géographique qu’un échec politique durable, nourri par des intérêts régionaux concurrents, une gouvernance centrale affaiblie et une architecture internationale de paix qui n’a pas produit les résultats attendus depuis deux décennies.
Vers une réponse intégrée, ou la perpétuation du statu quo
La question posée aux acteurs humanitaires et diplomatiques n’est pas nouvelle, mais elle reste sans réponse satisfaisante : comment concevoir une réponse à une crise sanitaire et alimentaire dans un territoire où la sécurité physique des équipes n’est pas garantie, où le financement couvre moins d’un cinquième des besoins, et où les dynamiques armées qui génèrent les déplacements et détruisent les capacités productives ne montrent aucun signe d’apaisement durable ?
Les données disponibles pour 2025 suggèrent une détérioration continue. Le déplacement de plus de deux millions de personnes dans la seule région de Goma après la prise de la ville par le M23 a encore réduit les capacités de production agricole et saturé les systèmes d’assistance. L’appel de l’OMS à « un accès durable et sans entrave » et à ce que « les parties travaillent ensemble pour rétablir la paix » résonne comme un impératif raisonnable que la réalité du terrain rend pour l’heure inapplicable.
L’est de la RDC n’est pas une région simplement en crise. C’est un territoire où les crises se sont progressivement institutionnalisées, où chaque nouveau choc — épidémique, climatique, alimentaire — vient s’inscrire dans un continuum d’instabilité que ni les outils humanitaires ni les instruments diplomatiques actuels ne semblent en mesure de rompre. Tant que cette architecture de fond ne sera pas adressée, les alertes des Nations unies sur le décalage entre besoins et capacités resteront, elles aussi, structurellement insuffisantes.
Sources
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Plan de réponse humanitaire RDC 2024 — taux de financement — OCHA, février 2024
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PAM — Urgence dans l’est de la RDC, rapport de situation no 4, 2025 — PAM/WFP, mars 2025
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Rapport annuel 2025 sur la RDC — Human Rights Watch, 2025
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À l’est de la RDC, les civil·es otages de guerres éternelles — FIDH, 2024
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L’OMS alerte sur une situation sanitaire catastrophique en RD Congo — ReliefWeb/OMS, 2024
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Ebola en RDC : épidémie et urgence humanitaire — Oxfam France
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Ebola — une épidémie qui persiste et des zones préoccupantes dans le Nord-Kivu — MSF France
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Urgence humanitaire en RDC — accès et financement — HCR Belgique, 2024-2025
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Insécurité alimentaire aiguë en RDC — ONU News — ONU News, novembre 2024