Depuis le 30 juin 2026, tout véhicule dépourvu de plaque d’immatriculation est interdit de circulation sur l’ensemble du territoire malien. La décision du gouvernement de la Transition, présentée par le ministre de l’Économie et des Finances Alousséni Sanou comme un arbitrage assumé entre contraintes budgétaires et impératifs sécuritaires, s’inscrit dans une tendance sahélienne plus large. Mais entre l’affichage politique et l’efficacité réelle, la distance peut être considérable.
Une mesure calibrée pour ménager l’adhésion populaire
Le dispositif adopté par Bamako se distingue par sa progressivité. Les propriétaires de véhicules n’ayant effectué aucune formalité douanière ni administrative disposent d’un délai de régularisation de douze mois. Ceux dont le véhicule a une valeur en douane inférieure à 30 millions de FCFA bénéficient d’un régime d’exonération spécifique, tandis que les propriétaires ayant déjà consigné les droits de douane sont exonérés des droits de timbre et des frais d’enregistrement pendant six mois.
Cette architecture de transition n’est pas anodine. Elle révèle que le gouvernement mesure l’ampleur du phénomène qu’il entend combattre. Selon Studio Tamani, la circulation de véhicules non dédouanés à Bamako est décrite comme massive et tolérée de longue date grâce à des arrangements informels avec certains agents de contrôle, une « forme de corruption » institutionnalisée. Aucune donnée statistique officielle ne chiffre précisément le parc concerné, mais l’envergure du dispositif d’exonération laisse supposer que les autorités anticipent un volume significatif de régularisations.
Le manque à gagner fiscal que ces exonérations représentent est explicitement reconnu par Alousséni Sanou, qui l’a présenté comme « un investissement consenti au service de la sécurité collective ». La formule est révélatrice : elle assume le coût budgétaire d’une mesure dont la justification première est politique et sécuritaire plutôt que fiscale. Pour rappel, les recettes douanières maliennes ont atteint 866,46 milliards de FCFA en 2024, dépassant l’objectif de 795 milliards fixé, une performance qui offre des marges de manœuvre pour absorber des renoncements temporaires.
Le Sahel comme laboratoire : précédents burkinabè et nigériens
Le Mali n’innove pas sur le fond. Le Burkina Faso a construit, entre 2022 et 2026, un édifice réglementaire comparable, avec une logique similaire. Depuis le 1er janvier 2026, l’inclusion d’un certificat d’immatriculation provisoire de la série WW est devenue obligatoire pour toute demande de carte grise définitive, y compris pour les motos. Les vendeurs d’engins ont l’obligation d’immatriculer gratuitement tout véhicule en série provisoire dès l’achat. Comme le souligne Radars Burkina, la doctrine des autorités est explicite : un véhicule sans identification claire est susceptible de servir au transport de combattants ou d’armements, et les contrôles routiers permettent d’identifier occupants et cargaisons.
Le Niger, quant à lui, a privilégié une approche plus ciblée géographiquement. Plutôt qu’une interdiction nationale générale, Niamey a opté pour des restrictions locales d’usage des motos, le vecteur de mobilité préférentiel des groupes armés jihadistes dans la région, dans les zones de conflit. Selon une analyse de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime publiée en août 2023, ces interdictions incluent des limitations de cylindrée, des couvre-feux de circulation nocturne et des restrictions d’importation dans certaines provinces. La même analyse souligne la rationalité opérationnelle de ce dispositif : quiconque circule en moto en infraction peut être considéré comme suspect, simplifiant en théorie la distinction entre civil et combattant.
Une interdiction de circulation à moto est en vigueur dans la plupart des départements de la région de Tillabéri depuis mars 2016, soit une décennie de maintien d’une telle mesure sans évaluation publique rigoureuse de ses effets.
L’équation capacitaire : le maillon faible du dispositif
C’est ici que l’analyse devient plus critique. L’efficacité d’une interdiction de circulation est mécaniquement conditionnée par la capacité de l’État à la faire respecter. Or les données disponibles sur les douanes maliennes restent peu territorialisées. Si la Direction générale des Douanes affiche des performances budgétaires record avec un nouveau dépassement de quotas annoncé en 2025 par Maliactu, aucune source publique ne documente précisément la densité des brigades hors de Bamako, leur mobilité ni leurs moyens matériels dans les régions du nord et du centre, précisément celles où la présence de groupes armés est la plus documentée.
Ce silence statistique n’est pas anodin. Il soulève une question fondamentale : une mesure d’interdiction qui ne peut être contrôlée qu’aux abords de la capitale et sur les axes principaux offre-t-elle une protection sécuritaire substantielle, ou se réduit-elle à un signal politique fort mais d’application partielle ? Les groupes jihadistes opèrent précisément dans les zones où la présence de l’État est la plus ténue. Leur logistique de terrain motos et pick-ups échappe structurellement aux contrôles formels, immatriculés ou non.
La littérature spécialisée est à cet égard peu rassurante pour les partisans d’une vision instrumentale de l’immatriculation. Il n’existe à ce jour, selon les recherches conduites pour cet article, aucune étude empirique publiée établissant une causalité mesurée entre le renforcement des politiques d’immatriculation obligatoire et la réduction des activités terroristes en Afrique subsaharienne. Les experts de la Global Initiative soulignent que les restrictions de motos au Sahel produisent des résultats « de plus en plus ambivalents » : une perturbation à court terme de la mobilité des groupes armés, mais aussi des contournements, des coûts économiques pour les populations civiles tributaires de la moto pour leur subsistance, et une absence d’évaluation systématique des effets à moyen terme.
Entre outil de traçabilité et affichage de souveraineté
Il serait pourtant inexact de réduire la mesure malienne à un simple exercice de communication politique. L’immatriculation généralisée, si elle est effectivement déployée, offre un outil de traçabilité post-incident non négligeable : identifier un véhicule utilisé lors d’une attaque, remonter une chaîne d’approvisionnement, recouper des données de renseignement. Ces fonctions d’enquête, même sans lien causal démontré avec la prévention des attaques, représentent un apport réel pour les services de sécurité à condition que les registres soient fiables, accessibles et régulièrement mis à jour.
C’est précisément ce point que l’expérience burkinabè éclaire utilement. L’obligation d’immatriculation provisoire dès l’achat, y compris pour les motos, vise à tracer les propriétaires successifs d’un engin dès son entrée dans le circuit commercial. Cette logique amont est sans doute plus robuste qu’un contrôle routier a posteriori, dont l’efficacité dépend d’une présence physique de l’État que ni le Mali ni le Burkina Faso ne peuvent garantir sur l’ensemble de leurs territoires.
La mesure malienne, telle qu’annoncée par l’ORTM, s’inscrit plus explicitement dans la stratégie du Général d’Armée Assimi Goïta de « restauration de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national » une formulation qui dit autant sur les ambitions que sur les lacunes actuelles. Selon Alousséni Sanou, « cette démarche vise à protéger les populations tout en soutenant les efforts de sécurisation du pays ». La formule est prudente : elle ne promet pas d’éradiquer la menace, elle affirme une direction.
Une mesure nécessaire mais non suffisante
L’interdiction de circulation des véhicules non immatriculés au Mali est une condition potentiellement utile à l’amélioration de la gouvernance sécuritaire du territoire, mais elle est loin d’être suffisante. Son efficacité réelle sera fonction de trois variables que les textes réglementaires ne règlent pas : la capacité effective de déploiement des services de contrôle hors des grands axes, la fiabilité et l’interopérabilité des registres produits, et la vitesse à laquelle les groupes armés adaptent leurs modes opératoires ce qu’ils ont historiquement fait rapidement face aux interdictions de motos au Niger et au Burkina Faso.
La vraie question que pose cette réforme n’est pas celle de son bien-fondé théorique, difficilement contestable, mais celle de son architecture d’application. Une mesure nationale de grande ambition, pilotée depuis Bamako, peut-elle produire des effets sécuritaires tangibles dans des régions où l’État peine à maintenir une présence régalienne continue ? C’est à cette condition opérationnelle, plus qu’à la qualité du texte réglementaire, que se mesurera dans les prochains mois le véritable bilan de cette décision.
Sources
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Mali : fin de la circulation des véhicules sans plaque — Bamada.net, 01/07/2026
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Motos et groupes armés au Sahel : anatomie d’un marché régional — Global Initiative Against Transnational Organized Crime, août 2023
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Contrôle des plaques d’immatriculation : une nécessité pour la sécurité — Radars Burkina
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Circulation des véhicules non dédouanés, une autre forme de corruption à Bamako — Studio Tamani
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Mali – La douane annonce des recettes de 866 milliards FCFA en 2024 — Sika Finance
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Les douanes maliennes réalisent une performance historique en 2025 — Maliactu
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Immatriculation des véhicules au Mali : le ministère des Transports opte pour une gestion électronique des données — Bamada.net
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Burkina Faso : immatriculation obligatoire avant toute vente d’engins — BF1 TV, juin 2025