Madagascar, nouveau maillon de la chaîne des juntes africaines : le modèle du colonel-président en question

La rédaction

juillet 13, 2026

Le 17 octobre 2025, le colonel Michaël Randrianirina prenait officiellement le pouvoir à Madagascar, renversant Andry Rajoelina et s’inscrivant dans une vague putschiste qui agite le continent depuis 2020. Loin d’être un accident isolé dans l’histoire tumultueuse de la Grande Île, ce coup d’État soulève une question structurelle : Madagascar rejoint-elle un modèle désormais stabilisé de gouvernance militaire en Afrique subsaharienne, ou son tropisme insulaire et indianocéanique lui confère-t-il une trajectoire propre ?

Une vague continentale dont Madagascar devient le dernier épisode

Pour situer l’événement, il faut d’abord mesurer l’ampleur du phénomène. Selon un recensement d’Afrique News, au moins sept coups d’État militaires réussis ont eu lieu en Afrique subsaharienne entre 2020 et 2025, touchant six pays : Mali, Guinée, Burkina Faso, Tchad, Niger et Gabon. Certaines analyses élargissent ce décompte à dix tentatives en incluant les putschs avortés et les transitions militaires sui generis. Tv5Monde évoque ainsi « dix coups d’État en cinq ans » pour l’ensemble du continent.

Madagascar n’est pas étrangère à cette dynamique historique. Depuis l’indépendance en 1960, l’île a connu plusieurs ruptures constitutionnelles majeures : la transition militaire de 1972 qui porta le général Gabriel Ramanantsoa au pouvoir, les crises répétées des années 1990, puis le coup d’État de mars 2009 durant lequel les unités du CAPSAT, le Corps d’armée des personnels et des services administratifs et techniques avaient déjà joué un rôle décisif en prenant le palais présidentiel pour installer Andry Rajoelina à la tête d’une Haute Autorité de transition. Ce même Rajoelina est aujourd’hui le renversé. Il y a dans cette répétition quelque chose de structurel : le CAPSAT, unité charnière des précédentes bascules de pouvoir, se retrouve à nouveau au centre du jeu en 2025.

Le profil Randrianirina : entre trajectoire sahélienne et spécificité malgache

Le colonel Michaël Randrianirina a été formé à l’Académie militaire d’Antsirabe (ACMIL), l’école d’officiers de référence de l’armée malgache. Avant le 17 octobre 2025, il commandait le CAPSAT et avait exercé des fonctions civiles en tant que gouverneur du district d’Androy. Son parcours comporte une séquence particulièrement révélatrice : en 2023, il avait été emprisonné plusieurs mois pour incitation à la mutinerie en vue d’un coup d’État. Cette trajectoire l’officier arrêté, puis libéré, puis victorieux, n’est pas sans rappeler des itinéraires sahéliens comparables.

La comparaison avec les colonels et capitaines du Sahel s’impose, mais doit être nuancée. Au Mali, le colonel Assimi Goïta avait également suivi une progression par étapes : chef du coup de 2020, vice-président de transition, puis auteur d’un second putsch en mai 2021 contre les civils de la transition. Au Burkina Faso, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, renversé par le capitaine Ibrahim Traoré en septembre 2022, avait lui aussi structuré son régime autour d’une charte de transition et d’un conseil législatif ad hoc à majorité loyale. Ces précédents sahéliens ont en commun une même architecture : un chef militaire qui cumule la présidence de transition et le commandement des forces armées, un parlement de substitution dont la composition est pilotée par la junte, et un gouvernement civil subordonné.

Randrianirina semble s’inscrire dans ce schéma. Selon Jeune Afrique, le cercle dirigeant du nouveau régime est composé principalement de camarades de promotion issus des rangs de l’armée, auxquels s’ajoutent des personnalités recasées et des entrepreneurs proches du pouvoir. Ce double noyau militaires de confiance complétés par des réseaux civils et économiques constitue l’ossature classique de tout régime issu d’un coup d’État qui cherche à durer.

La réponse régionale : entre condamnation ferme et médiation pragmatique

La réaction des organisations régionales confirme que la communauté africaine lit le cas malgache à travers la grille des précédents sahéliens. L’Union africaine a suspendu Madagascar de toutes ses activités et instances avec effet immédiat, qualifiant le renversement de Rajoelina de « changement anticonstitutionnel de gouvernement », la formulation juridique standard que l’UA avait appliquée aux juntes du Sahel. Cette suspension implique une exclusion des organes décisionnels continentaux et une menace sur une partie des financements liés aux mécanismes de l’Union.

La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), dont Madagascar est membre, a adopté une posture différente, plus proche de ce que l’on pourrait qualifier de pragmatisme diplomatique. Selon l’IPSA, la SADC a condamné la prise de pouvoir mais s’est concentrée sur une architecture de médiation : envoi d’une mission d’établissement des faits, organisation d’un sommet extraordinaire en décembre 2025, mise en place d’un Groupe de Sages dirigé par l’ancienne présidente malawienne Joyce Banda, et ouverture d’un bureau de liaison à Antananarivo. Ce dispositif ressemble à celui que la CEDEAO avait tenté de déployer face aux juntes sahéliennes, avec des résultats mitigés.

La comparaison avec les sanctions économiques ouest-africaines est éclairante sur les limites de la pression extérieure. Une évaluation de la Banque mondiale citée par des chercheurs de l’Université de Floride estimait que les sanctions de la CEDEAO contre le Mali en 2022 n’avaient pesé que de 0,3 à 0,9 point de PIB sur la croissance annuelle, selon les scénarios retenus. Le Burkina Faso, lui, avait subi une réduction de 21 % de ses exportations vers la zone CEDEAO entre 2022 et 2023, sans que cela conduise à une remise en cause du régime militaire. La leçon est connue des chancelleries : les sanctions régionales créent des coûts réels mais rarement rédhibitoires pour des régimes militaires disposant d’une rente politique de sécurité.

Durabilité et trajectoire : ce que les précédents enseignent

La question centrale pour Madagascar est celle de la durée. Un rapport d’Inclusive Peace publié en janvier 2025, synthèse des données comparatives sur plusieurs décennies, établit que le retour vers un régime civil dure en moyenne quatre ans après un coup d’État militaire. Cette estimation structurelle vaut comme horizon de référence, mais les cas sahéliens récents invitent à la prudence : au Mali, la junte a repoussé à plusieurs reprises le calendrier électoral, et le Centre d’études stratégiques de l’Afrique notait en 2024 que Goïta avait progressivement concentré les pouvoirs au point de suspendre les partis politiques en mai 2025. Le Burkina Faso d’Ibrahim Traoré suit une trajectoire similaire de fermeture autoritaire.

Madagascar présente cependant des différences structurelles avec le Sahel qui pourraient infléchir cette trajectoire. La Grande Île n’est pas confrontée à une insurrection djihadiste active ressource de légitimité sécuritaire que les juntes sahéliennes ont abondamment exploitée pour justifier leur maintien au pouvoir. Sa dépendance aux financements extérieurs, notamment des bailleurs multilatéraux, est historiquement plus forte. Et sa position dans l’espace SADC une organisation dont l’expérience de médiation à Madagascar remonte à la transition post-2009,la soumet à un cadre régional différent de la CEDEAO, structurellement moins homogène et dont les membres sont moins exposés à un effet de contagion putschiste direct.

Ces différences ne garantissent pas une issue plus rapide vers un régime civil. Elles indiquent simplement que le modèle du colonel-président malgache ne se décalque pas mécaniquement sur le modèle sahélien : il en emprunte l’architecture de pouvoir tout en opérant dans un environnement géopolitique et économique distinct.

L’inconnue du temps long

L’investiture de Randrianirina le 17 octobre 2025 marque l’ouverture d’une période de transition dont les contours institutionnels restent à définir. La question n’est pas tant de savoir si Madagascar rejoindra la liste des juntes africaines qui auront fini par organiser une élection formelle, les précédents suggèrent que la plupart finissent par le faire, que de comprendre à quelles conditions et sous quelle forme cette transition se négociera. La SADC, forte de son expérience de 2009-2014, dispose d’outils diplomatiques éprouvés. Mais la question posée par le cas malgache dépasse ses frontières : dans un continent où les juntes africaines 2025 ont durablement réinstallé l’uniforme comme vecteur de légitimité politique, à quel moment l’exception devient-elle la règle ?

Sources